«El Diablo» (le diable). C’est ainsi qu’en septembre 2006, devant l’Assemblée générale des Nations unies à New York, Hugo Chávez avait désigné le président des Etats-Unis, George W. Bush. Il s’agissait alors, pour le président du Venezuela, au pouvoir depuis décembre 1998, de dénoncer l’impérialisme américain en Irak et en Afghanistan. Pour celui qui avait pour modèle le «libérateur» Simón Bolívar (1753-1830), Bush était bien le «diable».
«Il est venu ici hier, et ça sent encore le soufre», assène le leader vénézuélien dont Nicolás Maduro est l’héritier. «Hier, Mesdames et Messieurs, depuis cette tribune, le président des Etats-Unis, le monsieur à qui je me réfère comme le diable, est venu ici, parlant comme s’il possédait le monde.»
Nul doute que, depuis l’enlèvement de Maduro par les forces spéciales américaines dans la nuit du 2 au 3 janvier à Caracas, après une série de frappes sur la capitale du Venezuela, d’autres dirigeants américains pensent comme le défunt Hugo Chávez, décédé en mars 2013. La première à redouter les foudres du président des Etats-Unis est, sans aucun doute, Delcy Rodriguez, l'ex vice-présidente vénézuelienne adoubée par l'armée ce dimanche 4 janvier et désormais installée la tête du pays. En voici cinq, qui ont toutes les raisons de s’inquiéter, et donc de se protéger.
Le secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, est d’origine cubaine. Ses deux parents ont quitté l’île en 1956, trois ans avant l’entrée dans La Havane des troupes rebelles de Fidel Castro. Depuis lors, le régime communiste cubain figure sur la liste prioritaire des ennemis des Etats-Unis. Et en Floride, l’Etat dont Marco Rubio fut le sénateur et où vit la plupart du temps Donald Trump, les Cubains tiennent presque tous les leviers de commande.
Or un homme dirige aujourd’hui Cuba: Miguel Díaz-Canel, ingénieur de formation, qui a gravi tous les échelons du parti au pouvoir sous la protection du frère de Fidel, Raúl Castro, né en 1931 et désormais retiré de la politique. Si Díaz-Canel tombe, Trump aura remporté une victoire historique. Mais attention: l’amitié et la solidarité de l’île avec la Russie et la Chine restent très fortes. Preuve du lien entre Cuba et l'enlèvement de Maduro au Vénézuela: 32 cubains, membres de la protection rapprochée de l'ex homme fort de Caracas, auraient trouvé la mort lors de l'intervention de forces spéciales américaines.
L’actuel président colombien, élu en 2022, finira bientôt son mandat. Une nouvelle élection présidentielle aura lieu le 31 mai 2026, et une candidate pro-Trump, la sénatrice Paloma Valencia, est déjà en campagne. D’ici là, Gustavo Petro peut toutefois redouter le pire. Le président des Etats-Unis a clairement dit, lors de sa conférence de presse du 3 janvier après l’interpellation de Maduro, qu’il risquait «d’avoir chaud aux fesses». Pire, il l'a accusé d'être partie prenante au trafic de drogue, au point de forcer le chef de l'Etat colombien à rejeter les menaces et accusations du locataire de la Maison-Blanche. «Mon nom (...) n'apparaît pas dans les dossiers judiciaires sur le trafic de drogue. Cessez de me calomnier, M. Trump», a déclaré M. Petro sur le réseau social X.
Le francophone Petro (formé à l'université catholique de Louvain en Belgique) a tout pour irriter Trump: il a milité dans le mouvement de guérilla urbaine M-19. Il est le premier président colombien issu de la gauche. Il préconise la légalisation de la cocaïne. Il se réclame, comme catholique convaincu, de la théologie de la libération, très largement orientée contre l’impérialisme des Etats-Unis. Le compte à rebours est-il enclenché?
L’ancien guérillero sandiniste, pour lequel une grande partie de la gauche européenne se mobilisa dans les années 1980, est à la tête du Nicaragua depuis 2007. Il est devenu, comme président de ce pays de sept millions d’habitants, le symbole de l’autocrate dirigeant un pays en faillite. La corruption de son clan familial au pouvoir est immense. Il a fait fermer plusieurs journaux et universités. Sa police a tué plus de 300 manifestants en 2018.
Il aurait financé son accession au pouvoir grâce à l’argent des cartels de la drogue. «Daniel Ortega et les sandinistes reçoivent régulièrement de l’argent des trafiquants internationaux de drogue pour financer leurs campagnes électorales du FSLN (Front sandiniste de libération nationale)», affirment les autorités américaines. Le capturer serait, pour Trump, une manière de venger Ronald Reagan, dont la présidence fut assombrie par le scandale du financement des «Contras», les milices antisandinistes.
Il va de soi que Donald Trump n’ordonnera pas une opération des forces spéciales contre la présidente du Mexique, au pouvoir depuis le 1er octobre 2024. Mais le message de l’enlèvement de Nicolás Maduro est aussi un signal adressé à cette dirigeante qui, jusque-là, a crânement et avec succès tenu tête au locataire de la Maison Blanche. Va-t-on vers de futures opérations de déstabilisation menées par Washington contre le Mexique?
Claudia Sheinbaum doit avant tout veiller à résister sans déclencher la colère de Trump. Elle doit aussi montrer aux Etats-Unis que sa lutte contre les cartels de la drogue est réelle. Dans le passé, le vice-président J. D. Vance, alors sénateur, avait réclamé une expédition militaire contre le Mexique. Attention, danger…
Donald Trump n’aura pas besoin de déstabiliser Gabriel Boric. Le président sortant du Chili, dont le successeur José Antonio Kast a été élu le 14 décembre, quittera la tête du pays en mars prochain. Or Kast, issu de l’extrême droite, est un homme en qui Trump a confiance, au même titre que le président argentin Javier Milei.
Il n’est pas impossible, en revanche, que les Etats-Unis règlent leurs comptes avec Boric. Sa «condamnation» de l’enlèvement de Maduro est mal passée au Pentagone. Autre motif de colère de Trump contre Boric: son obstination à réclamer, devant les Nations unies, la comparution du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou devant la Cour pénale internationale pour «génocide du peuple palestinien».