C’est une stratégie typique de Donald Trump: un coup de bluff, suivi d’un virage à 180 degrés. Le président américain a d’abord voulu contrôler le détroit d’Ormuz en imposant aux navires une «taxe de protection» équivalente à 20% de la valeur des marchandises. Pourtant, moins de 24 heures plus tard, il abandonnait déjà ce projet. A la place, les bombes ont recommencé à pleuvoir sur l’Iran.
Mais pendant que Donald Trump joue à ce jeu imprévisible dans le détroit d’Ormuz, les mollahs ont un moyen de pression bien plus dangereux qui se met en place dans l’ombre. Il pourrait affecter le commerce mondial et les cours du pétrole de manière encore plus dramatique que le blocus d’Ormuz.
Il s’agit du second verrou stratégique de la région: le détroit de Bab el-Mandeb. Surnommée «porte des lamentations», cette bande de mer relie la mer d'Arabie à la mer Rouge, menant directement au canal de Suez. C'est l’artère vitale du commerce entre l’Asie et l’Europe. Chaque jour, environ 60 navires transitent par le canal, qui absorbe à lui seul 30% du trafic mondial de conteneurs.
Le détroit est sous le contrôle des Houthis au Yémen, une milice chiite soutenue par l’Iran. Ce groupe armé, qui combat le gouvernement yéménite appuyé par l'Arabie saoudite, dispose d'un équipement militaire de pointe. Son arsenal s'étend des missiles de croisière d'une portée de 2000 kilomètres aux drones maritimes, en passant par des mines marines téléguidées.
Une escalade menace
Après que les rebelles ont tiré lundi des missiles et des drones sur l’aéroport saoudien d’Abha, la crainte d’une participation active de leur part au conflit s’intensifie. «Si ni les Etats du Golfe ni l’ONU n’interviennent en tant que médiateurs, nous risquons une escalade sans précédent», met en garde Maged al-Madhaji, directeur du Centre d’études stratégiques de Sanaa, dans le magazine «Foreign Policy». Il estime qu’un «conflit régional de grande ampleur» est tout à fait envisageable.
Al-Madhaji craint une répétition de la crise de 2023. A l’époque, les Houthis avaient paralysé le trafic maritime dans le détroit dans le sillage de la guerre de Gaza. Les navires ont dû contourner l’Afrique, ce qui a allongé les délais de transport de près de deux semaines et fait grimper les prix à l’échelle mondiale. Depuis lors, le conflit couve en permanence.
Plus redoutables que les bombes atomiques
Klemens H. Fischer, géopoliticien à l’université de Cologne, estime lui aussi que le risque d’escalade lié aux Houthis est élevé: «L’Iran disposerait ainsi d’une option nucléaire sans avoir besoin d'aucune bombe atomique.» Récemment encore, Mohsen Rezai, conseiller militaire du Guide de la révolution iranienne et ancien commandant des Gardiens de la révolution, avait souligné que le détroit d’Ormuz était «plus dangereux que des dizaines de bombes atomiques».
Selon Klemens Fischer, les Houthis peuvent bloquer le passage par la «porte des lamentations» avec un minimum d’efforts: «Le simple soupçon de la présence de mines marines suffit à paralyser complètement le trafic maritime.»
Pour Trump, ce scénario est le pire des cauchemars. Alors qu’il joue la carte des droits de douane à Ormuz, les Houthis pourraient couper l’autre artère vitale du commerce mondial. «Un blocus toucherait pratiquement l’ensemble des marchandises échangées à l’échelle mondiale», explique Klemens Fischer. Conséquence: une nouvelle flambée de l’inflation sur les biens et le pétrole – et un revers cuisant pour Trump lors des élections de mi-mandat américaines à l’automne.
La guerre va-t-elle s’étendre?
La géographie rend Bab el-Mandeb d’autant plus sensible: sur la rive africaine se trouvent l’Erythrée, Djibouti et la Somalie, face au Yémen. «Tous sont des Etats en crise, hors de la sphère d’influence occidentale», souligne Klemens Fischer. «Un déplacement opérationnel de la guerre au Proche-Orient vers l’embouchure de la mer Rouge aurait probablement des répercussions plus dramatiques que le blocus du détroit d’Ormuz.»
Après que les Etats-Unis et Israël ont porté des coups sévères à l’Iran et affaibli ses mandataires, le Hamas et le Hezbollah, il ne reste plus qu’un seul atout à Téhéran. Klemens Fischer résume: «Les Houthis, dont les forces sont encore intactes, représentent au sens propre le dernier atout dans la manche de l’Iran – et peut-être même le meilleur.»