Pas d'emploi, pas d'argent, pas voix au chapitre – la gen Z européenne se rebelle
Les baby-boomers ont-ils gâché l'avenir des jeunes?

La jeunesse européenne craint pour son avenir. Se loger devient un luxe inaccessible et atteindre le niveau de vie de ses parents relève désormais du mirage. Face à cette impasse, une génération entière se rebelle. Son constat est amer: on lui demande de payer toujours plus, sans avoir voix au chapitre.
En France, des milliers de jeunes descendent dans la rue. Ils protestent contre la hausse du coût de la vie et pour un avenir qu'ils puissent se permettre.
Photo: Imago

En bref

  • 100'000 personnes ont manifesté à Paris, et plus de 400'000 dans tout le pays, contre la hausse du coût de la vie
  • Les prix de l'immobilier dans l'UE ont augmenté de 53% depuis 2010, tandis que le chômage des jeunes s'élevait à 15,4%
  • La part des plus de 65 ans est passée de 17 à 22% dans l'UE, renforçant leur poids électoral
20398918 AuthorPlaceholder.png
Chiara Schlenz

Ils étaient 110'000 à manifester samedi à Paris, et plus de 400'000 à travers toute la France, selon les autorités. Lycéens, syndicalistes et Gilets jaunes se sont rassemblés côte à côte pour dénoncer le manque criant d’enseignants, les classes surchargées et l’envolée continue du coût de la vie.

Si le défilé s’est d’abord déroulé dans le calme, la situation a fini par déraper à hauteur de la porte de Vincennes. De violents affrontements ont également éclaté dans d’autres villes de l’Hexagone, alors qu'au même moment, des cortèges arpentaient les rues de Milan, Bruxelles et Tirana. L’Europe traverse un véritable automne de la colère.

Certes, les étincelles varient d’une capitale à l’autre, mais l’exaspération de fond reste exactement la même. Une jeunesse qui a grandi avec la crise climatique, la pandémie et l'insécurité économique cherche à retrouver un horizon. Et, alors que les jeunes se battent pour leur avenir, les générations plus âgées tiennent solidement les leviers de commande. Les baby-boomers ont-ils fini par priver leurs enfants de toute prospérité?

Une génération sur le carreau

Un bon diplôme, un emploi sûr, et un jour son propre logement: ce qui était encore accessible pour de nombreux parents s'éloigne toujours davantage pour leurs enfants. Entre 2010 et 2024, les prix de l'immobilier ont augmenté de 53% dans l'Union européenne (UE), et les loyers de 25%. C'est pourquoi le domicile parental devient de plus en plus une solution durable, surtout dans le sud de l'Europe. Parallèlement, le chômage des jeunes dans l'UE s'élevait à 15,4% en août, soit plus du double du taux de chômage général, qui était de 6,1%.

Cela ne signifie pas que tous les jeunes vivent moins bien que leurs parents. Dans l'accession à la propriété, la sécurité financière et les perspectives d'avenir, la progression sociale devient plus difficile. La peur du déclassement social est depuis longtemps devenue un problème politique.

Les anciens ont le pouvoir

Mais la jeunesse européenne a un deuxième problème: elle est minoritaire sur le plan politique, et cela ne changera pas de sitôt. En 2005, 17% de la population de l'UE avait au moins 65 ans. Aujourd'hui, cette proportion atteint déjà 22 %. En Italie, l'âge médian est désormais de 49,1 ans. L'Europe vieillit, et les rapports de force politiques se déplacent eux aussi.

Cette frange âgée de la population pèse en effet d’un poids grandissant dans le corps électoral. Une réalité que les partis politiques ne peuvent ignorer lorsqu’ils cherchent à bâtir une majorité: pour remporter une élection, froisser les retraités est devenu impensable. A l’inverse, investir massivement dans l'école, le logement abordable ou la transition écologique ne produit d'effets visibles que des années plus tard.

Cela ne signifie pas que les retraités cherchent délibérément à barrer l'avenir aux jeunes. Mais le calcul politique est brutal: les baby-boomers partent à la retraite, les plus jeunes doivent contribuer au financement de leur prévoyance vieillesse et, en même temps, essayer de se construire une existence.

La révolte contre une promesse brisée

Les conséquences sont déjà visibles. En France, selon les sondages, 74% des moins de 30 ans ne se sentent ni représentés ni entendus par la classe politique. En Italie, ils sont 69%, et en Espagne 59%. C'est ce que montrent des sondages du journal espagnol «El País».

La méfiance se manifeste également dans les urnes. Les jeunes Français se tournent de plus en plus vers les partis situés aux extrêmes de l'échiquier politique. En Italie, beaucoup sympathisent avec l'opposition de gauche. En Allemagne aussi, l'AfD et Die Linke recueillent de nombreux suffrages. Les membres de la génération Z sont loin d'être politiquement homogènes, mais ils s'accordent sur un point: les partis établis les ont abandonnés.

Les événements survenus ces dernières années en dehors de l'Europe montrent jusqu'où cette frustration peut aller. Au Bangladesh, de jeunes manifestants ont contribué à la chute du gouvernement en 2024. Au Népal et en Indonésie, les manifestations de jeunes visaient la corruption et les privilèges des élites politiques. Bien que les contextes politiques soient très différents, le sentiment profond reste identique: les cercles de pouvoir prospèrent pendant que la jeunesse bataille pour préserver ses chances.

L'avenir se rebelle

A Bruxelles, les institutions commencent à mesurer la gravité de la fracture. En mars, la Commission européenne a adopté pour la première fois une stratégie dédiée à la justice intergénérationnelle. Un nouvel indice doit notamment voir le jour pour évaluer concrètement la façon dont les Etats membres protègent les intérêts des jeunes et des générations futures.

Pour autant, les manifestations de rue ne modifieront pas la réalité démographique, pas plus qu'un changement de gouvernement ne saurait réparer d'un coup de baguette magique des décennies de retards accumulés. Mais les jeunes ont désormais trouvé ce qui leur échappe de plus en plus au moment de voter: la force de créer un rapport de force direct dans l'espace public.

Sur une pancarte brandie récemment par des étudiants italiens figurait une phrase qui devrait faire réfléchir les gouvernements européens: «Si vous nous enlevez notre avenir, nous bloquerons votre présent.»

Articles les plus lus