La chronique de Samson Yemane
L'Europe tue et détourne le regard face à Ceuta

Dans sa nouvelle chronique, Samson Yemane dénonce la politique sécuritaire de fermeture des frontières européennes, estimant qu'elle transforme les migrants en monnaie d'échange géopolitique et provoque des milliers de morts au lieu de résoudre les crises.
Dans sa nouvelle chronique, Samson Yemane dénonce la politique sécuritaire de fermeture des frontières européennes.
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Samson Yemane
Samson YemaneChroniqueur Blick - Conseiller communal socialiste à Lausanne et vice-président de la Commission fédéral contre le racisme

Il y a des images qui devraient nous obliger à baisser les yeux et questionner notre culpabilité. Cette semaine, entre 40'000 et 50'000 personnes – enfants, femmes et hommes pour une grande majorité des Marocains – ont franchi à la nage ou sur des embarcations de fortune la digue qui sépare le Maroc de l'enclave espagnole de Ceuta. A ce jour, on compte environ 70 personnes décédées. Et pendant que j'écris ces lignes, des centaines de personnes sont reconduites de l'autre côté, escortées par l'armée espagnole, avant même qu'on ait pris la peine d'écouter leur situation.

Mais ce chiffre n'est que la partie visible d'un décompte que nous avons appris à ne plus regarder. En 2024, l'ONG Caminando Fronteras a recensé 10'457 personnes mortes ou disparues en tentant de rejoindre l'Espagne – un record, dont plus de 1500 enfants. Depuis 2014, la Méditerranée à elle seule a avalé plus de 30 000 êtres humains. C’est la frontière la plus meurtrière du monde. Tant de morts sur les chemins de l'Espagne, on a fini par appeler cela «la crise migratoire». Je propose qu'on l'appelle par son vrai nom: notre crise de l'accueil.

La sécurité anti-migration tue

Retenons une évidence que les responsables politiques feignent d'ignorer. Plus on ferme les frontières, plus on tue. Ce n'est pas une opinion, c'est un constat de terrain. Les organisations qui comptent les morts le répètent d'année en année: ce sont les politiques de contrôle des frontières qui font grimper les risques. Quand on érige des murs, quand on déploie radars et drones, quand on paie des pays tiers pour «gérer» les départs, on ne supprime pas le désir de partir: on le repousse vers des routes plus longues, plus coûteuses et plus mortelles, qui nourrissent mécaniquement la traite des êtres humains.

Une personne qui fuit la guerre, la persécution ou la misère cherche simplement une vie meilleure et ne commet aucun délit en exigeant ce droit. Le droit international le dit noir sur blanc, notamment par la Convention de Genève de 1951 garantit le droit de demander l'asile et interdit de renvoyer quiconque vers un pays où sa vie serait menacée. Ce n'est pas une faveur que l'Europe accorde, c'est une obligation qu'elle a signée.

Or les Etats européens font tout pour contourner cette obligation, au nom d'une sécurité brandie comme un totem. Derrière ce réflexe, il y a une idée qu'on ose rarement formuler mais qui structure tout, à savoir l'exilé non européen serait une menace pour une prétendue «civilisation européenne». Cette civilisation-là n'a rien de naturel. C'est une construction nationaliste et racialisée, qui trie les êtres humains selon leur origine et décide, en amont, lesquels ont le droit d'espérer. 

Des êtres humains transformés en monnaie d'échange

Ce qui se joue à Ceuta n'a d'ailleurs presque rien à voir avec les migrant-es eux-mêmes. C'est un bras de fer diplomatique. Comme en 2021 – quand Rabat avait relâché ses contrôles après l'hospitalisation en Espagne du chef du Front Polisario, Brahim Ghali –, le Maroc utilise une nouvelle fois sa population comme un levier de pression, cette fois après la visite de Pedro Sánchez en Algérie. Au cœur du dossier se trouve le Sahara occidental, ce contentieux géopolitique qui empoisonne les relations hispano-marocaines depuis des années et dont Ceuta et Melilla sont les otages permanents. 

Autrement dit, nous avons ici des vies humaines transformées en jetons de négociation entre deux capitales. Et l'Europe, au lieu de rappeler le droit et d'exiger un examen individuel de chaque personne exilée – comme l'impose la Convention de Genève –, exige une maitrise et des renvois collectifs, comme si ces dizaines de milliers de personnes formaient un bloc indifférencié de menaces à évacuer. Où sont passés les droits humains dans cette équation?

La droite met la pression sur l'accueil, jamais sur la dignité

La réponse des cheffes et chefs d'Etat européens ne s'est pas fait attendre. Le chancelier allemand Friedrich Merz a sommé l'Espagne de ne pas laisser ces personnes atteindre le continent et le Maroc de les reprendre. Giorgia Meloni est allée plus loin en proposant de suspendre l'espace Schengen avec l'Espagne et fait annoncer la fermeture des frontières aériennes et maritimes italiennes avec Madrid. Le Danemark, la Finlande et la France ont aussitôt applaudi. 

Mais l'Espagne ne s'y est pas trompée et a dénoncé une manœuvre «démagogique», puisqu’il ne s'agit pas de gérer une urgence, mais plutôt d’un fonds de commerce de l'extrême droite, qui instrumentalise le drame de Ceuta pour imposer son agenda anti-migrants à toute l'Europe. Ce qui me révolte, comme militant des droits humains, c'est que tous ces puissants parlent la même langue, celle de l'exclusion. On met la pression sur l'Espagne et sur le Maroc, jamais sur la nécessité d'une aide humanitaire et d'un accueil digne.

Le mensonge de «l'appel d'air»

Et puis sans surprise vient l'instrumentalisation, aussi prévisible qu'un métronome. L'extrême droite européenne en France, Italie, Espagne etc., a immédiatement désigné un coupable: le plan espagnol de régularisation d'environ 500'000 personnes déjà installées et déjà au travail, adopté en janvier et achevé fin juin. Ceuta serait la conséquence de cet «appel d'air». C'est faux. 

Les tensions à Ceuta et Melilla existent depuis des années, pour des raisons géopolitiques liées au Sahara occidental, bien avant qu'il ne soit question de régulariser qui que ce soit. Cette régularisation, faut-il le rappeler, relevait du bon sens et du pragmatisme: elle a permis à des centaines de milliers de personnes, qui contribuent déjà socialement et économiquement à la société espagnole, d'accéder enfin à une vie stable et digne.

Ce qui se joue ici, c'est un racisme structurel bien installé, qui procède toujours de la même manière, c’est-à-dire, établir des corrélations là où il n'existe aucune causalité. Migration égale criminalité. Migration égale «grand remplacement». On agite des chiffres – celui des entrées, jamais celui des renvois qui suivent aussitôt – pour nourrir la peur et la haine de l'étranger non européen. Les médias amplifient, les politiques capitalisent, et le débat démocratique se retrouve pollué par une panique fabriquée.

Réorganiser la mobilité entre le Nord et le Sud global

Car des solutions existent, n'en déplaise aux marchands de peur. La première est de rompre avec la logique de sécurisation à tout prix. Aujourd'hui, des fonds considérables sont versés à des entreprises privées et à des Etats dits «de transit» – Tunisie, Libye, Sénégal entre autres – pour bâtir murs, radars et dispositifs de surveillance qui rendent l'arrivée des exilés impossible, parfois mortelle. C'est de l'argent public investi dans une seule chose, sous-traiter notre inhumanité à des États qui bafouent les droits humains.

Le nouveau Pacte européen sur la migration et l'asile ne fait qu'aggraver cette dérive. Amnesty International y voit une régression du droit d'asile pour des décennies, une «fiction juridique de non-entrée» qui maintient les demandeurs en détention de facto aux frontières et multiplie les risques de renvois forcés illégaux, de détention arbitraire et de profilage racial. 

Human Rights Watch et plus de 160 organisations avaient appelé à le rejeter. L'Organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR), mobilisée contre le pacte aux côtés de sa faîtière européenne l'ECRE, dénonce un texte qui mise sur la dissuasion et le cloisonnement plutôt que sur les droits humains. J'ajoute une vérité que peu de gens connaissent: environ 70% des personnes réfugiées dans le monde restent dans les pays voisins du leur. Autrement dit, L'«invasion» de l'Europe est un fantasme fabriqué par le politique. 

Ce qu'il faut, à l'inverse, c'est une politique d'accueil digne de ce nom. Respecter tout simplement le droit international. Rouvrir la possibilité de déposer une demande d'asile dans les ambassades, pour cesser d'obliger les gens à jouer leur vie en mer. Faciliter le regroupement familial, ouvrir des visas de travail et créer des voies légales et sûres. Bref, changer de paradigme et organiser la mobilité entre le Nord et le Sud global au lieu de la criminaliser.

Notre part d'ombre

Et puisqu'il faut aller au fond des choses, rappelons-nous d'où vient notre confort. Les Eats européens ont bâti leur richesse – et l'accroissent encore – grâce au colonialisme puis au néocolonialisme, portés par un capitalisme sauvage qui permet aujourd'hui encore à des entreprises occidentales de prospérer sur la pauvreté et la fragilité des pays du Sud. Notre privilège n'est pas tombé du ciel, au contraire, il est l'héritage d'un passé violent, dont les mécanismes continuent de nous avantager. 

Notre devoir est de regarder cette réalité en face au lieu de fermer les yeux quand une main se tend. Comment prétendre défendre l'humanisme si nous continuons à légitimer une politique sécuritaire d'exclusion? A Ceuta, ce ne sont pas des migrant-es qui menacent l'Europe. C'est l'Europe qui, en se barricadant, trahit ce qu'elle prétend être.


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