C’est un bourdonnement léger, à peine audible pour l’oreille non formée. Mais Rebaz Sherifi, commandant des troupes armées du Parti de la liberté du Kurdistan (PAK), le reconnaît à des kilomètres. En une fraction de seconde, il interrompt l’interview, bondit vers le sommet du camp et scrute le ciel. «Il vient de l’est, c’est un drone iranien», glisse-t-il avant de cracher des instructions dans son talkie-walkie. On a beau plisser les yeux, on ne voit rien sous le soleil, en dehors des prairies verdoyantes et vallonnées de la plaine de Ninive, entre Mossoul et Erbil, qui évoquent davantage le Gros-de-Vaud que l’Irak.
Pourtant, le bourdonnement se rapproche, se mêle au glouglou du Grand Zab, la rivière qui coule en contrebas. La tension monte. Une dizaine de combattants restent accroupis, aux aguets. «Si le drone se dirige vers nous, bouchez-vous les oreilles et jetez-vous face contre terre», indique l’un d’eux. Les minutes défilent, lentement, et le bruit gonfle toujours plus, on dirait que le Grand Zab aussi, pourtant on ne distingue toujours pas la silhouette cruciforme du drone Shahed dans le bleu du ciel. Puis, aussi subitement qu’il est apparu, le vrombissement s’éloigne vers le sud et cesse. «Celui-là va s’abattre à Erbil», conclut le commandant. La tension retombe et l’on s’en retourne à notre discussion, comme si de rien n’était.
Union kurde inédite
Ce genre de scène se produit quotidiennement dans le nord de l’Irak, où sont exilés une demi-douzaine de partis kurdes iraniens. D’inspiration socialiste, communiste, démocrate ou islamique, ces factions armées ont pour certaines combattu la monarchie et joué un rôle majeur dans la chute du shah, en 1979, avant de se faire violemment réprimer par la République islamique. En 1992, elles ont trouvé refuge en Irak voisin, au moment de la création du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), première institution kurde autonome, qui leur fournit un soutien officieux. Depuis, elles mènent une guerre à bas bruit contre le régime iranien, effectuant des incursions éclair de l’autre côté de la frontière et essuyant en retour des tirs ponctuels de missiles et de drones.
Après les premiers succès d’Epic Fury, l’opération israélo-américaine lancée fin février qui a largement décapité le régime de Téhéran, les regards se sont rapidement tournés vers ces peshmergas (mot qui signifie «ceux qui affrontent la mort» en kurde). Tandis que les experts répètent qu’aucun régime n’a jamais été renversé par les airs, ces factions, certes peu équipées et peu nombreuses (on parle de moins de 10'000 combattants au total), incarnent malgré tout, sur le terrain, la meilleure opposition structurée à Téhéran.
C’est pourquoi Donald Trump a dans un premier temps multiplié les appels du pied, suggérant un soutien américain dans l’optique d’une opération terrestre kurde. Sous la pression du président américain, et pour la première fois de leur histoire, les six partis kurdes iraniens ont mis de côté leurs différends historiques et se sont unis autour d’une bannière commune, la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien.
Mais quelques jours après avoir contacté les leaders kurdes et leur avoir proposé un soutien aérien, Donald Trump se rétracte et déclare «ne pas vouloir que les Kurdes aillent en Iran», estimant que «cette guerre est déjà assez complexe comme ça». En réalité, il s’agit surtout de ménager le Kurdistan irakien. Adel Bakawan, directeur du European Institute for Studies on the Middle East and North Africa (Eismena) et fin connaisseur du dossier, explique: «Les dirigeants du GRK savent que, à la seconde où le premier peshmerga passera la frontière, les Gardiens de la révolution transformeront le Kurdistan irakien en enfer. Ils ont donc voulu calmer un peu Téhéran et exiger des garanties américaines de protection.
Mais dans les faits, si Trump s’oriente vers des objectifs maximalistes dans cette guerre, l’option kurde reste la plus crédible et des discussions en ce sens se poursuivent à Washington. Imaginons que Trump ordonne une opération sur l’île de Kharg (site hautement stratégique au large de l’Iran par où transite 90% de son pétrole, ndlr), les Gardiens de la révolution concentreront leurs forces à cet endroit et une fenêtre de tir s’ouvrira dans le Kurdistan.»
Bombardements quotidiens
En attendant, Téhéran prend au sérieux la possibilité d’une offensive kurde. Fin mars, les Gardiens de la révolution ont annoncé avoir massé des troupes dans l’ouest du pays, où les frappes israélo-américaines sont nombreuses. Et depuis le début de la guerre, près de 300 frappes de missiles et de drones ont fait au moins huit morts et 45 blessés dans les camps kurdes du nord irakien. Elles proviennent d’Iran, mais aussi des Hachd al-Chaabi, une constellation de milices chiites irakiennes positionnées en Irak fédéral, à Kirkouk et à Mossoul, alignées avec Téhéran et subventionnées par la coalition chiite au pouvoir à Bagdad. En réaction, les peshmergas se terrent. Ils ont déserté la plupart de leurs camps et se sont divisés en petites unités mobiles de quelques hommes.
«En tant que commandant, je suis personnellement visé», confie Rebaz Sherifi, le leader militaire du PAK, qui a repris place pour l’interview. Il y a quatre ans, un missile s’est abattu sur sa tente, le blessant au visage et tuant sur le coup un camarade à côté de lui, «explosé en trois morceaux». Cela ne fait que raffermir sa détermination. Exilé à l’âge de 16 ans pour prendre les armes, l’homme – qui en a aujourd’hui 39 – est convaincu que le grand soir approche: «C’est la meilleure opportunité de notre histoire. Dès que l’on aura un soutien américain et la garantie que le Kurdistan irakien est protégé, on lancera les hostilités. Certes nous sommes peu nombreux, mais une fois que nous serons en Iran, nos troupes décupleront car toutes les familles se joindront à nous (le nord de l’Iran compte environ 10 millions de Kurdes, ndlr). Il suffit qu’une ville tombe pour que toutes les autres suivent. La prochaine fois que je vous vois, c’est au Kurdistan iranien, et il n’y a pas d’Inch’Allah.»
A quelques kilomètres de là, dans un village près d’Erbil, cette promesse résonne avec un écho particulier. Nous sommes dans le camp du parti Sazman-e Khabat – une autre des six formations kurdes incluses dans la nouvelle coalition – et son chef, Bakhtar Azizi, âgé de 45 ans dont vingt-huit comme peshmerga exilé, tend son bras: au creux de son poignet est encré dâyikan, soit «maman» en kurde, en référence à celle qu’il n’a pas revue depuis quinze ans, depuis sa dernière incursion clandestine de l’autre côté de la frontière. Il brûle de finalement prendre les armes pour la revoir: «A Bana, la ville iranienne dont je suis originaire, les bases du régime ont été détruites, on l’a su par nos partisans qui utilisent Starlink. C’est une occasion en or, mais on est obligés d’attendre un soutien américain et c’est frustrant. En attendant, on en est réduits à se cacher pour éviter les bombes.»
Fin du tunnel
Il nous emmène au cœur du camp, où trône un empilement de parpaings détruits, entouré par un mur noirci et des façades aux vitres brisées. «Il y a dix jours, on a essuyé une double attaque de drone et de missile, probablement tirés par les milices chiites. Par chance, il n’y a eu que trois blessés légers», explique-t-il en montrant du doigt l’un d’eux. Ayoub, 45 ans, a entendu le drone s’écraser, il s’est approché puis a été frappé par le missile qui, contrairement au drone, vole en silence. «J’ai d’abord cru que j’avais perdu l’usage de mes jambes, mais au final je m’en sors avec juste quelques égratignures», raconte-t-il en montrant une cicatrice sur le nez. D’autres n’ont pas eu cette chance. La veille, dans un autre camp de Sazman-e Khabat, une frappe a fait quatre morts et deux blessés.
Parmi les factions coalisées, le PJAK a la réputation d’être la plus sérieuse. Intimement lié au PKK turc, dont c’est une émanation, ce parti était en première ligne lors de la lutte contre l’Etat islamique, entre 2014 et 2017, une guerre dont il a gardé un armement conséquent et un savoir-faire militaire. Pour rencontrer ses combattants, il faut effectuer plusieurs heures de route, puis de piste, jusqu’à arriver à seulement 7 kilomètres de la frontière iranienne, au milieu des montagnes kurdes.
C’est là, au creux d’un vallon, cachée sous un filet de camouflage, que s’ouvre l’entrée d’un tunnel secret, où nous guident deux combattants en treillis. Au terme d’un dédale de galeries humides et fraîches, éclairées par la lumière blafarde des néons, éclot une bulle de vie: cuisine, salle à manger, télévision, qui diffuse une chaîne kurde, et écran de contrôle où apparaissent les caméras de surveillance à l’entrée du tunnel. Sur les murs, des portraits de combattants tombés au combat, ainsi que celui d’«Apo», surnom d’Abdullah Öcalan, le leader du PKK qui continue de diriger le parti depuis sa prison turque.
«Nous avons commencé à construire des tunnels en 2014, quand les attaques de drones ont débuté. Désormais, nous en avons plus de 500 le long de la frontière; celui-ci est le plus petit», assure Fouad Beritan, administrateur du PJAK et membre du parti depuis sa création en 2004. Un nombre certainement exagéré, estiment les experts avec qui s’est entretenu L’illustré. Concernant ses forces vives, l’homme de 46 ans reste flou, estimant à «plusieurs milliers» le nombre de ses hommes et de ses femmes – plus de la moitié sont des combattantes.
L’une d’elles, Gelawej Ewrîn, la quarantaine, évoque Noam Chomsky, la mentalité de guérilla et ce pour quoi elle se bat: «Pas seulement l’autonomie du Rojhelat (le Kurdistan iranien, ndlr), mais la liberté et la démocratie pour tout le pays. Mon espoir est grand, mon optimisme aussi.» Elle jette un œil vers la sortie du tunnel. Celui où elle se terre et celui, figuré, que traversent les Kurdes iraniens depuis des décennies.
Cet article a été publié initialement dans le n°14 de «L'illustré», paru en kiosque le 02 avril 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°14 de «L'illustré», paru en kiosque le 02 avril 2026.