Il y a quelques jours encore, Beyrouth exhalait des parfums de mer, de pain chaud et de thym. Aujourd'hui, une odeur de poudre à canon sature l'air. Le 2 mars, j’étais invité à un iftar dans cette métropole qui vacille une fois de plus au seuil de la guerre. Entre les notes de musique et les plats qui circulaient, les voix s'entremêlaient dans cette atmosphère unique du Ramadan, où piété et joie de vivre s’allient le temps d'une soirée. Pourtant, une interrogation muette pesait sur l'assemblée: comment une société peut-elle encore célébrer la vie alors qu'elle guette, à chaque instant, la prochaine frappe?
Quarante-huit heures plus tôt, les Etats-Unis et Israël avaient visé des cibles militaires en Iran. Les rumeurs annonçant la mort du Guide de la révolution, Ali Khamenei, laissaient craindre un embrasement régional imminent. Malgré cela, on riait, on fumait le narguilé en musique. C’est là que s’exprime cet instinct de survie libanais, forgé par des années de guerre civile: plus la catastrophe approche, plus la population s'accroche avec acharnement à son quotidien. Ce paradoxe ne s'éclaire que si l'on mesure l'ampleur du dilemme libanais.
Depuis des années, ce petit pays est pris en otage. Tandis que l’Etat gère l'impasse, des puissances étrangères décident du sort de la nation. Le Hezbollah a entraîné le Liban dans un bras de fer régional dont la cadence est imposée par Téhéran, Jérusalem et Washington. Après le 7 octobre 2023, la milice a lancé des centaines de roquettes sur le nord d'Israël, officiellement par solidarité avec Gaza. En réalité, il ne s’agissait là que d’un levier tactique offert à l'Iran pour peser dans ses négociations avec les Etats-Unis sur les sanctions et le programme nucléaire. Si l'impact militaire de ces tirs est resté dérisoire, le coût politique et social pour le Liban est, lui, catastrophique. Israël a répliqué par des bombardements massifs sur le Sud et la Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, laissant derrière eux des morts, des quartiers en ruines et des centaines de milliers de déplacés. Ce sacrifice n'a en rien soulagé Gaza, mais il a achevé de fragiliser le Liban.
Aujourd'hui, le scénario se répète. En rentrant de l'iftar peu après minuit, j'ai été tiré du sommeil deux heures plus tard par une déflagration assourdissante. Israël pilonnait la Dahiyeh. Quelques minutes auparavant, le Hezbollah avait de nouveau fait parler la poudre en réaction à la mort d'Ali Khamenei. Dans ces moments-là, la géopolitique régionale se résume à une équation brutale: frappe, riposte, escalade.
Une république de camps retranchés
Au matin, la Corniche offre le spectacle d'un pays en exode. Des centaines de familles ont passé la nuit dehors par 6°C: beaucoup ont fui les banlieues bombardées. Les organisations humanitaires ont rapidement recensé des centaines de milliers de déplacés. Les écoles et les hébergements d’urgence n’ont toutefois pu accueillir qu’une fraction d’entre eux. Les autres s'entassent chez des proches, dans la rue ou gagnent les montagnes. C’est là que les vieilles fractures libanaises se rouvrent. Si, lors du dernier grand conflit, chrétiens et druzes avaient ouvert leurs portes aux réfugiés chiites, l'heure est aujourd'hui à l'épuisement et à la méfiance. La crainte de payer le prix fort pour cet élan humanitaire domine.
Certains combattants du Hezbollah se mêlent aux civils, attirant les raids israéliens sur leurs abris. Résultat: des déplacés sont insultés, d'autres poussés vers la sortie. Ils tournent vers le littoral, en larmes. Certains jurent de se venger. La guerre met à nu le poison du système confessionnel: une juxtaposition de communautés sans citoyenneté partagée, une «république des camps» où chaque crise creuse un peu plus le fossé.
La colère gronde désormais contre Israël, contre notre propre impuissance, mais aussi contre cette milice qui se proclame «bouclier» du pays, qui ne cesse cependant de le transformer en champ de bataille. Sur la Corniche, un homme m’a murmuré: «Pour eux, nous ne sommes que de la chair à canon. Personne ne nous a demandé notre avis. Ils nous invitent à mourir et ne font rien pour nous aider à vivre.» Interrogé sur l'identité de ce «ils», il a fui mon regard. Peu après, une jeune femme en tchador l'interpellait: «Pourquoi n’es-tu pas au front? Nous ne devons pas poignarder la résistance dans le dos.»
Cette scène illustre le drame de Beyrouth mieux que n’importe quel éditorial. Beaucoup exècrent l'emprise de la milice sans oser la nommer, tandis que d'autres la soutiennent avec une ferveur qui transforme l'allégeance politique en obligation religieuse. Les bombes israéliennes ne font qu'alimenter ce cycle: chaque attaque renforce le sentiment de siège et resserre les rangs. Le Hezbollah puise ainsi une force émotionnelle nouvelle dans les décombres qu’il prétend vouloir empêcher.
Pour saisir l'accélération de cette spirale, il faut voir au-delà du front. Le Hezbollah est bien plus qu'une simple milice. Il est le vecteur d'une théologie politique qui transmute les échecs en victoires morales et tisse les victimes dans des récits sacrés. Son socle symbolique est la bataille de Kerbala (680 après J.-C.), où Husain, petit-fils du Prophète, succomba face aux troupes omeyyades. Dans l'imaginaire chiite, ce sacrifice est le drame originel de la trahison et de la rédemption. Depuis lors, une part importante de la mobilisation chiite se nourrit de la sanctification de cette perte. Le martyr apparaît alors comme un témoin de la vérité, la défaite comme une preuve de supériorité morale et la guerre comme une étape en cours de l'histoire du salut.
Chaque combattant du Hezbollah tombé au combat reçoit une affiche sur laquelle il est représenté, enlacé par Husain. Ces images accompagnent les enfants dès le plus jeune âge, leur insufflant le désir du martyre. La politique se réduit ainsi à un rituel, tandis que le mythe devient une arme stratégique. C’est précisément là que réside le danger: quand la catastrophe est sacralisée, toute capacité de critique ou de correction politique disparaît.
Beyrouth, décor de théâtres étrangers
C’est pourquoi les conflits au Proche-Orient s'éternisent sans que la raison n'ait jamais prise. Des légendes surgissent des ruines. De l'impuissance naissent des délires de toute-puissance. Les chefs se rêvent en héros pendant que les peuples sacrifient leurs foyers et leurs vies. Beyrouth sert de décor à des drames de rédemption conçus ailleurs et payés par d’autres.
L'attitude de l'Iran s'éclaire également sous ce prisme. Malgré son infériorité technologique et financière face au bloc américano-israélien, Téhéran perçoit cette guerre comme un combat final s'inscrivant dans un plan divin dont l’issue serait la rédemption. Et tandis que les bombes tombent sur Téhéran, peut-être qu’ailleurs, un soldat américain croit agir au nom de Jésus; ou qu’un soldat israélien est convaincu que ce coup va hâter l’arrivée du Messie. C’est la raison pour laquelle, dans cette région, la guerre ne débouche jamais sur la paix.
A l'heure où j'écris ces lignes, le bourdonnement des drones sature le ciel. En bas, les cafés rouvrent, on flâne sur la mer, et un nouvel iftar commence. Beyrouth s'obstine à vivre, entre dignité et épuisement. Mais une question demeure: combien de temps une société peut-elle tenir en étant simultanément bouclier, otage et théâtre de promesses de salut étrangères? Combien de temps les acteurs de ce drame vont-ils rejouer les mêmes scènes en espérant, contre toute logique, une issue différente?
* Hamed Abdel-Samad, né en 1972 en Egypte, fils d’un imam, s'est installé en Allemagne à 23 ans pour y étudier l’anglais, le français et les sciences politiques. A la suite de publications critiques envers l’islam, des religieux radicaux ont prononcé une fatwa contre lui. Il vit aujourd'hui sous protection policière.