En ce moment, dans plusieurs recoins du monde, elle bat les pavés, pancartes en main, brandissant autant d'angoisse que de colère. La Gen Z, née entre 1997 et 2012, fait entendre sa voix, de la France au Brésil, en passant par l'Allemagne. Face à tant de protestations simultanées, Amnesty International a carrément dressé la liste des dix pays dont les jeunes se mobilisent avec ferveur contre des pratiques jugées autoritaires.
Pile au même moment, en octobre 2026, l'Institut américain Gallup se fendait d'une étude pour le moins morose: selon la recherche, la GenZ serait la génération la plus triste de l'Histoire, accablée d'anxiété et d'insatisfaction. Et les choses ne semblent qu'empirer avec le temps: en effet, 27% des 18-29 ans interrogés affirment souffrir de dépression, ce qui suggère une augmentation de 11 points depuis l'année 2019. En parallèle, seuls 44% des jeunes adultes se sentent épanouis dans leur vie, satisfaits de leur position sociale, productifs au quotidien et confiants en leur parcours. Alors qu'en 2010, ils étaient 64%, ce qui marque une baisse de 20 points.
Est-ce vraiment le cas? Cette jeunesse qui s'enflamme pour son avenir est-elle désespérée à ce point? Pour Jon Schmidt, psychologue FSP et auteur de l'ouvrage «Adolescence en quête de sens», il semble risqué de poser une telle étiquette sur une génération toute entière: «Qu'est-ce qui nourrit le plus l'angoisse? s'interroge-t-il. Le contexte réel dans lequel ces jeunes grandissent, ou le discours alarmiste des adultes qui les enferme dans ce statut de 'génération sacrifiée'?»
Les autres générations n'avaient pas autant de vocabulaire psy
Car ainsi que le rappelle notre expert, les générations précédentes n'ont pas été gâtées non plus, ayant traversé des guerres, des famines ou des épidémies majeures sans disposer du même vocabulaire psychologique qu'aujourd'hui. «Le terme 'anxiété' est désormais omniprésent, parfois galvaudé, souligne-t-il. Ce qui change fondamentalement aujourd'hui n'est peut-être pas l'intensité de la détresse humaine, mais notre propension à la pathologiser et à l'isoler, tout en la diffusant en continu via les réseaux et les médias.»
En parlant d'épidémies, la Gen Z ne porte-t-elle pas les cicatrices de l'enfermement infligé par des années de pandémie mondiale? «La pandémie n'a pas créé le malaise de toutes pièces, estime Jon Schmidt. Elle a servi d'accélérateur et de révélateur à des fragilités déjà bien installées.»
Les jeunes sont face à un «millefeuille d'incertitudes»
Sans vouloir hiérarchiser le mal-être de toutes les générations, impossible de nier que la Gen Z ne déborde pas de confiance, face à un monde de plus en plus absurde. «Aujourd'hui, les jeunes font face à ce qu'on peut appeler un véritable 'millefeuille d'incertitudes', acquiesce le psychologue. Nous vivons dans une société de la performance où l'injonction à réussir, à s'optimiser et à se réaliser pèse sur toute la cellule familiale. À cette pression s'ajoutent l'urgence climatique, les bouleversements technologiques rapides et un marché du travail imprévisible.»
La Gen Z doit donc s'accommoder d'un avenir flou, criblé de menaces et d'instabilité, alors que leurs aînés «pouvaient envisager l'avenir avec un certain sentiment de progression linéaire».
Des modèles individualistes au succès rapide
L'étude de l'Institut Gallup évoque par ailleurs un manque de satisfaction quant au niveau de vie et du monde professionnel, ainsi qu'un fort manque de confiance en soi. Les jeunes se heurtent-ils à une douloureuse désillusion, par rapport à leurs rêves? Selon Jon Schmidt, les jeunes ne manquent pas de rêves, mais de modèles pour les incarner.
«On leur tend souvent le miroir d'un succès rapide, individualiste et centré sur l'image, véhiculé par les algorithmes, pointe le spécialiste. Or, l'adolescence a besoin de modèles porteurs de sens, d'engagement et de valeurs collectives. Quand la réussite est réduite à la rentabilité ou à la visibilité, la déception est inévitable dès lors que la réalité sociale et économique se rappelle à eux.»
Un rythme trop rapide, sans espaces pour respirer
Voilà un tableau inquiétant, pour la génération qui bâtira l'avenir. S'il n'existe malheureusement pas de recette miracle pour chasser ce mal-être d'un battement de cils, notre intervenant estime qu'un changement de cap fondamental, en réhabilitant le «savoir-être» face au «savoir-faire» pourrait aider.
«Il devient urgent de redonner aux jeunes le droit à la lenteur, au doute, à l'hésitation et à la contemplation, insiste-t-il. Notre système tend à planifier leur trajectoire dès le plus jeune âge, les projetant immédiatement dans l'utilitarisme de la vie adulte. Créer de véritables espaces de respiration, où l'on n'attend pas d'eux un résultat mesurable, est la meilleure prévention contre l'épuisement psychologique.»
Un signal d'alarme adressé au monde adulte
Reste que les adultes semblent peiner à comprendre cette jeunesse révoltée, qui s'exprime à coups de mèmes viraux et de références à la Pop culture, notamment via les pancartes brillantes d'humour et de créativité qu'elle brandit lors des mobilisations actuelles.
«Ce qui échappe aux générations précédentes, c'est qu'à force de vouloir les normaliser à tout prix, on suscite chez les jeunes un réflexe d'évitement légitime face à un monde adulte perçu comme asphyxiant», déplore Jon Schmidt. On colle facilement sur l'adolescence les clichés de la passivité, du détachement ou du refus d'avancer. Mais ce 'retrait', cette lenteur que certains qualifient de désinvolture, est souvent un signal d'alarme adressé au monde adulte: un rappel que le rythme imposé va trop vite, trop fort, sans espace pour respirer.»