«Macron, pas bebew»
La Gen Z réinvente la révolte avec ses slogans, les adultes sont largués

Le samedi 24 octobre sera marqué par de nouvelles mobilisations et blocages, en France, dans le sillage de la révolte lycéenne. Quittons un instant des yeux les Gilets jaunes ou les casseurs pour se focaliser à nouveau sur les revendications des jeunes… et leur manière unique de les exprimer.
Références à «Boss Lady» de Theodora, à Scooby-Doo ou à «Hunger Games», le tout dans un langage inaccessible aux moins de 25 ans... La révolte lycéenne invente un code unique.
Photo: Shutterstock

En bref

  • En France, les slogans de la révolte lycéenne mêlent «Hunger Games», «One Piece», Rimbaud et mèmes viraux, dans un langage unique à la Gen Z, qui l'utilise pour faire passer ses revendications.
  • La linguiste Julie Neveux y voit des slogans multimodaux, intertextuels, portés par l’humour, l’ironie et le recul critique
  • Le psychologue FSP Niels Weber dénonce la condescendance que les adultes réservent à ces expressions de colère et appelle à écouter les revendications au-delà des codes parfois inaccessibles et des violences qui tendent à flouter le message de base.
Ellen De Meester - Journaliste Blick
Ellen De MeesterJournaliste Blick

Et «Hunger Games» rencontra Rimbaud, Place de la République. Alors que les révoltes lycéennes secouent la France, des références à la pop culture se mêlent à un code linguistique résolument Gen-Z («Macron pas bebew»), en y intégrant de grands noms de la littérature. Les jeunes manifestants militent autant sur le terrain que sur TikTok, tirant de leur monde culturel unique de véritables outils de contestation aussi créatifs que mémorables.

Le samedi 17 octobre, l'Orchestre du Nouveau Monde interprétait «The Hanging Tree», l'hymne frissonnant de la saga «Hunger Games», dont le sixième volet, «Lever de Soleil sur la moisson», s'apprête à sortir en salles. Infusé de révolte et d'espoir, ce titre est reflété par des pancartes à l'effigie du geai moqueur (le fameux mockingjay, un oiseau fictif), autre symbole du courageux personnage de Katniss Everdeen.

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Du même univers, on reconnaît également la citation «If we burn, you burn with us» («Si nous brûlons, vous brûlez avec nous»). Quelques mètres plus loin, la phrase «Rimbaud nous l'a montré; être jeune c'est se révolter» danse dans les airs, au rythme des slogans puissants, efficacement inspirés de musiques populaires, de Theodora à Aya Nakamura, et de mèmes viraux mêlés d'Histoire («Génération 6/7 refait Mai 68»). Bref, un langage totalement inaccessible aux plus de 25 ans.

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«C’est un peu comme si les jeunes empoignaient un mégaphone, mais que les adultes passaient leur temps à analyser le mégaphone en lui-même plutôt que ce que les jeunes crient dedans.»
Niels Weber, psychologue
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Humour, ironie et prise de recul critique

Des répliques comme «Bismillah, c'est les télèbres!» et «Tasty Crousty antifascisti» pourraient être décortiquées par des linguistes. C'est d'ailleurs précisément ce qu'a fait la professeure de littérature anglaise et dramaturge Julie Neveux pour le magazine français «Madame Figaro». D'après cette spécialiste, les slogans utilisés par les lycéens sont uniques, car ils possèdent une dimension multimodale: «Il y a les mots, mais aussi des dessins, des couleurs, l’utilisation de la pop culture… Cette jeunesse se distingue aussi par son intertextualité, des formulations qui génèrent différents niveaux de signification.»

Il est vrai qu'entre le manga «One Piece», les mèmes humoristiques et la téléréalité française (dont est notamment tirée la phrase «Macron, pas bebew»), l'univers de cette génération est aussi riche que divers. Or, l'experte souligne leur capacité impressionnante à puiser dans ces «réfs» infinies pour les tourner à l'avantage de leurs revendications, sans euphémiser leurs messages. «J’ai beaucoup d’admiration pour une génération qui fait preuve d’humour, d’ironie, de capacité de recul critique par rapport aux stigmates qu’on plaque sur elle», admet Julie Neveux.

Beaucoup de condescendance des adultes

Mais ainsi que le rappelle à Blick Niels Weber, psychologue FSP spécialisé en hyperconnectivité, la présence même de ces références a pu susciter une réaction négative, susceptible de flouter les revendications: «Je trouve que ce mouvement a été traité avec beaucoup de condescendance de la part des adultes, qui essaient de traiter une revendication adolescente avec des codes du monde adulte, sans suffisamment prendre au sérieux les messages, observe-t-il. La présence de drapeaux ‘One Piece’ ne signifie pas qu’il s’agit d’un caprice enfantin: ces productions et ces univers portent de vraies valeurs et ont une signification très sérieuse.»

En effet, d'après les lycéens interrogés par le journal «Le Monde», le héros de «One Piece», Luffy, représente un symbole de liberté et d'opposition aux Etats autoritaires, «un libérateur des peuples opprimés». Et cette référence serait largement comprise par les mêmes générations de fans, aux quatre coins du monde.

Cette manière de communiquer peut néanmoins s'avérer inefficace, dans la mesure où les adultes risquent de rater le message de fond. «Mais d'un autre côté, il s’agit de la meilleure manière pour ces jeunes d’incarner ces revendications, d’interpréter et d’exprimer des choses à leur façon», pointe Niels Weber.

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Il ne faudrait surtout pas s’arrêter au mouvement des casseurs, mais écouter les revendications des adolescents qui expriment clairement ce qui ne va pas.
Niels Weber, psychologue FSP spécialisé en hyperconnectivité
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Une révolte à moitié sur le terrain, à moitié sur TikTok

Voilà qui nous ramène au 17 octobre, dont l'ampleur largement organisée sur les réseaux avait été sous-estimée par les adultes: «Cela prouve que ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux n’est pas déconnecté de la réalité, affirme le psychologue. Au contraire: il s’agit d’un chapitre du quotidien et de la réalité de notre jeunesse. Ce qu’il se passe sur ces plateformes, c’est la vraie vie! Bien sûr, il y existe un aspect de mise en scène, mais ce mouvement de révolte prend forme là où sont les jeunes; c’est-à-dire autant sur le terrain que sur les réseaux.»

Pour notre intervenant, la révolte lycéenne fait écho à ce que beaucoup de professionnels du domaine répètent depuis des années: «Les écrans ne sont pas la source des problèmes que rencontre la jeunesse d’aujourd’hui. Ils participent à l’expression du problème, mais n’en sont pas la cause directe. Quand on parle d’une utilisation ‘excessive’ des réseaux sociaux, c’est un peu comme si les jeunes empoignaient un mégaphone, mais que les adultes passaient leur temps à analyser le mégaphone en lui-même plutôt que d’écouter ce que les jeunes crient dedans.»

Pareil pour la révolte lycéenne, dont les revendications de base ont été concurrencées par d'autres protestations et des violences importantes: «Il ne faudrait surtout pas s’arrêter au mouvement des casseurs, mais écouter les revendications des adolescents qui expriment clairement ce qui ne va pas», conclut Niels Weber.

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