La Suisse retient son souffle
Manifs et dette XXL: la France va-t-elle causer une nouvelle crise de la zone euro?

Manifestations, mesures d’austérité, envolée de la prime de risque: la France se mue progressivement en maillon faible de la zone euro. Pour l'économiste Aymo Brunetti, la question non résolue de la dette pourrait à terme impacter la Suisse.
Pour Aymo Brunetti, une nouvelle crise de la zone euro n'est pas à exclure.
Photo: Peter Mosimann

En bref

  • En France, en Italie, au Portugal et en Belgique, des manifestations ont actuellement lieu contre la hausse des prix, les loyers et les mesures d’austérité.
  • La dette mondiale inquiète le FMI, alors que de nombreux pays industrialisés se dirigent vers un endettement à 100% du PIB.
  • L'économiste Aymo Brunetti met en garde contre une nouvelle crise de l’euro en Europe, même s'il ne voit pas de danger imminent pour la Suisse.
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Martin Schmidt

La tension est à son comble dans plusieurs pays européens: ces derniers jours, la France, l’Italie, le Portugal et la Belgique ont été le théâtre de vives manifestations, parfois émaillées de violence. En cause, la flambée du coût de la vie et l’explosion des loyers. En Belgique comme dans l’Hexagone, les projets d’austérité budgétaire des gouvernements attisent en outre la colère populaire.

Ces plans de rigueur ne sortent pourtant pas de nulle part: dans de nombreux Etats, l’envolée de la dette publique semble désormais incontrôlable. Pour y faire face, les exécutifs n’ont d’autre choix que d’accroître leurs recettes ou de tailler dans les dépenses.

L’économiste Aymo Brunetti redoute même que la fronde sociale en France n’aggrave la trajectoire financière du pays. «La réponse du gouvernement passera très probablement par de nouvelles dépenses publiques», anticipe ce professeur à l’Université de Berne. «Les réformes indispensables dans les pays en difficulté sont particulièrement impopulaires et ne sont quasiment jamais menées en période électorale. Or, en France, rien ne laisse présager un changement de cap.»

Le FMI alerte contre une crise de la dette

Au Fonds monétaire international (FMI), les signaux d’alerte sont déjà au rouge. Dans un rapport récent, l’institution met en garde contre le spectre d’une crise mondiale de la dette. Les pays les plus industrialisés se dirigent vers une dette publique à 100% de leur produit intérieur brut (PIB) – un seuil historique pour bon nombre d'entre eux.

Les gouvernements de France, de Belgique, de Grande-Bretagne ou encore des Etats-Unis dépensent beaucoup plus qu’ils ne gagnent. Leur cas est loin d'être isolé: le taux d'endettement des pays de l'Union européenne ne cesse de grimper, retrouvant les sommets observés lors de la crise de la zone euro. De quoi réveiller de bien sombres souvenirs en Suisse.

En effet, lors de la dernière crise de l’euro, une fuite massive des capitaux vers la Suisse – considérée comme une terre de refuge – avait provoqué une forte appréciation du franc. Avec des conséquences catastrophiques pour l'économie d'exportation suisse.

La France va-t-elle contaminer les autres pays

Devenue le maillon faible du continent européen, la France s'est attirée les foudres des marchés financiers. Les investisseurs n’achètent plus la dette souveraine tricolore qu’au prix d’une lourde prime de risque de 1,46%. Pour ses nouvelles obligations à dix ans, l’Etat doit actuellement s'acquitter d'intérêts à 4,89%, un taux très élevé. «L'envolée de la dette publique prend de plus en plus d'importance», souligne Aymo Brunetti.

Pire encore, la situation difficile de la France a d'ores et déjà commencé à impacter ses voisins, faisant craindre une crise de la dette à l'échelle européenne. L’Italie, pourtant plus lourdement endettée mais dont le gouvernement s'est astreint à une stricte discipline budgétaire, voit elle aussi ses primes de risque s’envoler.

Autre problème majeur: la France est tout simplement trop grande pour être sauvée. Lors de la crise de 2010, les Etats les plus touchés – Grèce, Portugal ou Irlande – pesaient bien moins lourd dans la balance économique européenne.

Vers une nouvelle catastrophe pour les exportations suisses?

Comme dit plus haut, la Suisse avait elle aussi été durement touchée par cette crise du fait de l'effondrement de l'euro. Alors qu’il s’échangeait encore à 1,48 franc début 2010, la parité parfaite était quasiment atteinte à l’été 2011.

La même année, les hôtels helvétiques subissaient une vague massive d’annulations de touristes européens, tandis que l'économie d'exportation était contrainte de fonctionner au ralenti. De nombreuses entreprises s'étaient ainsi retrouvées dans l'incapacité de conclure des transactions dans de bonnes conditions, nul ne sachant ce que vaudrait la monnaie unique le lendemain. Le 6 septembre 2011, la Banque nationale suisse (BNS) se résignait à intervenir en instaurant un taux plancher de 1,20 franc pour un euro afin d'éviter l'asphyxie économique.

Aujourd'hui, la situation n'en est heureusement pas encore là: à l’époque, les écarts de taux étaient nettement plus vertigineux qu’aujourd’hui. «Le contexte actuel n’est évidemment pas comparable», appuie Aymo Brunetti. «Mais la tendance montre que le problème de fond n’a jamais été résolu, et il est tout-à-fait possible qu'une nouvelle crise frappe la zone euro.»

La BCE face à un dilemme

Mais quel est donc ce problème de fond? Pour l'économiste, il réside dans la structure même de la zone euro: «Cette union monétaire sans véritable politique budgétaire commune est un projet inachevé.» Selon lui, un mécanisme de stabilisation automatique – tel qu'une assurance-chômage européenne capable de soutenir les régions en difficulté – permettrait d'amortir les chocs. «Son coût resterait dérisoire au regard de celui d’une crise majeure de la zone euro.»

Les interventions de la Banque centrale européenne (BCE) via son instrument anti-fragmentation (TPI) constituent un autre problème de taille. En temps normal, les marchés sanctionnent par des taux élevés les pays qui vivent largement au-dessus de leurs moyens. Or, grâce au TPI, la BCE peut racheter les obligations d’un Etat sous pression sans limite prédéfinie, maintenant ainsi les taux artificiellement bas. De quoi inquiéter Aymo Brunetti: «Si le coût de la dérive budgétaire ne se répercute pas sur les taux d'intérêt nationaux, contracter de nouvelles dettes reste bien plus tentant que d'engager des réformes douloureuses, et le problème ne fait alors que s'agraver.»

A court terme, l'économiste n'anticipe pas de péril immédiat pour la Suisse. Mais entre le vieillissement démographique du continent et l'envolée inéluctable des dépenses de santé et de retraite, la spirale de la dette européenne risque bien de s’accentuer au cours des prochaines années.

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