En bref
- Des violences urbaines ont éclaté lors des manifestations contre la vie chère le samedi 17 octobre 2026, touchant Paris, Lyon, Marseille, Rennes et d'autres grandes villes françaises. Les incidents incluent affrontements, incendies, pillages et dégradations.
- Un manifestant à Saint-Etienne a eu la main arrachée après l'explosion d'une grenade policière, selon l'AFP. Les circonstances exactes de cet incident grave restent à clarifier.
- 272 interpellations ont été annoncées par le ministère de l'Intérieur en milieu d'après-midi, dont 195 à Paris selon le parquet, avec 13 mineurs parmi les personnes arrêtées.
Le risque d'une nuit de violences urbaines se profile dans plusieurs grandes villes de France, après une journée de manifestations sociales qui a rassemblé plus de 500'000 personnes. Des manifestations devenues presque partout explosives entre manifestants et forces de l'ordre. A Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Limoges et Lille, des groupes d'émeutiers continuaient, en fin de journée ce samedi, d'affronter les policiers, offrant un spectacle désolant d'incendies de voitures, de mobilier urbain dégradé, de poubelles en feu et de barricades improvisées au milieu des rues. A Lyon, un bâtiment de l'office du tourisme municipal a été incendié par des casseurs. A Bordeaux, la résidence du préfet a été dévastée. A Limoges, la mairie était en train de brûler. A Paris, malgré l'interdiction de manifester dans le quartier des Champs-Elysées, des groupes de casseurs tentaient de s'approcher par les rues adjacentes en fin de journée. De multiples pillages de boutiques ont eu lieu.
Quelles (noires) leçons tirer de cette journée de protestation contre le coût de la vie et pour le pouvoir d'achat, présentée comme le jour J du retour des «Gilets jaunes», qui avaient mis le pays K.-O. durant l'hiver 2018-2019?
La France est en état d'urgence
Pour l'heure, l'état d'urgence au sens législatif du terme n'a pas été déclenché par le président de la République. Le ministre de l'Intérieur a rejeté cette hypothèse. Mais dans les faits, le spectacle des violences urbaines généralisées et l'incapacité des policiers à maintenir l'ordre sans que cela dégénère en batailles de rue accouchent d'une situation insupportable et insoutenable. Pour rappel, l'état d'urgence avait été déclaré, sur fond d'émeutes de banlieue devenues incontrôlables, le 8 novembre 2005 par le président Jacques Chirac, sur proposition du gouvernement de Dominique de Villepin. Une semaine plus tard, le Parlement avait adopté une prolongation permettant de maintenir l'état d'urgence pendant trois mois. Est-ce imaginable en 2026? La loi de 1955 spécifie que «l'état d'urgence peut être déclaré par décret en Conseil des ministres en cas de péril imminent résultant d'atteintes graves à l'ordre public. Sa prolongation au-delà de douze jours doit être autorisée par une loi». Problème: l'actuel gouvernement dirigé par Sébastien Lecornu, réuni ce samedi soir en cellule de crise, n'a pas de majorité à l'Assemblée nationale. Il devrait alors miser sur le soutien du RN, le parti national-populiste de Marine Le Pen.
La colère sociale est XXL
Sébastien Lecornu a tout raté, même s'il a déclaré ce samedi soir: «On ne se laissera pas intimider.» Le 7 octobre 2026, lors d'une allocution télévisée prononcée depuis l'hôtel de Matignon, le Premier ministre français avait annoncé le déblocage de stocks stratégiques de carburant, pour calmer la colère des transporteurs et des agriculteurs, excédés par les prix du diesel. Rien, en revanche, n'avait été décidé pour les lycéens, sauf l'embauche en urgence de 3000 enseignants contractuels annoncée le lendemain par le ministre de l'Education. Au final? Le manque d'anticipation se paie cash et très cher. Tout a explosé ce 17 octobre, lors de cette journée nationale de mobilisation en France dont le principal mot d'ordre était la lutte contre la vie chère, notamment la hausse des prix des carburants, de l'énergie et de l'alimentation. L'appel, lancé sur les réseaux sociaux début septembre dans l'esprit du mouvement des Gilets jaunes de 2018, s'est progressivement élargi à d'autres revendications. Désormais, la colère sociale est XXL. «Nous sommes entrés dans un moment pré-révolutionnaire», affirme à Blick un haut fonctionnaire qui avoue «sa grande inquiétude».
Les casseurs, une plaie française
«Une violence d'une extrême intensité»: les mots du Premier ministre Sébastien Lecornu décrivent mal l'atmosphère de chaos ressentie devant les images des chaînes de télévision d'information continue. Les explications du ministre de l'Intérieur devront donc être très convaincantes après une nuit qui promet d'être très chaude. Qui sont ces casseurs qui s'en prennent sans retenue au mobilier urbain? Sont-ils vraiment des éléments isolés venus des quartiers difficiles, qui parasitent les manifestations, en lien avec des collectifs de black blocs? Comment expliquer, dans ce cas, l'agrégation au mouvement de parents avec les lycéens en colère? Les accusations d'instrumentalisation politique portées contre La France insoumise (LFI, gauche radicale) de Jean-Luc Mélenchon ne suffisent plus pour expliquer l'ampleur du mouvement. Les attaques simultanées contre des lieux publics et des lieux de pouvoir (mairie, préfecture) pose en revanche la question d'une possible coordination. 90% des individus interpellés samedi soir sont majeurs. ««Des groupes de plusieurs centaines ou de milliers de casseurs, à l’instigation très claire de l’ultragauche, s’en sont pris aux forces de l’ordre», a dénoncé Laurent Nuñez. Le sociologue Jérôme Fourquet mettait en garde, avant la journée de manifestation, contre le risque d'explosion sociale liée aux contraintes de pouvoir d'achat de plus en plus importantes. La cocotte-minute française semble en train d'exploser.
La police en position d'accusée
Il ne faut pas se tromper. Les premiers fauteurs de troubles sont les casseurs, souvent organisés en grappes de jeunes en survêtement noir, prêts à tout et très mobiles, en marge des cortèges de manifestants. C'est sur ces émeutiers que repose la responsabilité de cette désolante journée de violences et de destructions que la presse mondiale ne va pas manquer de relater. A 19 heures, 195 personnes ont été interpellées, dont 16 mineurs. A coup sûr, toutefois, les questions vont redoubler d'intensité sur les policiers et leur stratégie.
Depuis que les manifestations lycéennes ont commencé, la violence des forces de l'ordre est mise en cause. L'incapacité des policiers à bloquer en amont les groupes de casseurs, par exemple dans les transports en commun parisiens, laisse perplexe. Idem pour le non-déploiement d'emblée de matériels lourds comme les blindés de police ou les canons à eau. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez va devoir s'expliquer. «Des groupes de plusieurs centaines ou de milliers de casseurs, à l’instigation très claire de l’ultragauche, s’en sont pris aux forces de l’ordre», a-t-il dénoncé en soirée.
La nuit sera un test redoutable du choix de la fermeté assumé par le gouvernement, qui devra répondre, entre autres, sur sa sécurisation de la place de la République à Paris. L'hypothèse de casseurs infiltrés, par exemple payés par des services étrangers, est aussi évoquée. Sérieux?
L'État est débordé
Le politologue français Dominique Reynié a lâché le mot qui dit tout sur un plateau de télévision: la France est entrée dans une «crise de régime». Avec un accusé numéro un: Emmanuel Macron, qui s'apprêtait à partir en déplacement la semaine prochaine au Moyen-Orient après avoir assisté, avec son épouse, à l'un des derniers concerts de Céline Dion à Paris. L'incapacité de l'actuel président, tétanisé durant l'hiver 2018-2019, à prendre la mesure de ce mouvement social et à engager une vraie négociation avec les lycéens est une grave fausse note à huit mois de son départ du palais de l'Elysée. L'impression d'un Etat débordé, incapable de contrôler la situation, intervient en plus dans un moment de grave crise financière pour le pays, dont la dette publique atteint des records, avec un risque de pression de plus en plus sérieuse des marchés financiers.