Ils ont pillé, brûlé, dévasté
Qui peut (encore) stopper les casseurs en France?

Le spectacle désolant de villes françaises livrées aux casseurs durant la journée de mobilisation sociale du 17 octobre relance la question devant laquelle les autorités semblent impuissantes: comment stopper ces émeutiers?
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Les images d'incendies de bâtiments publics en France ont fait le tour du monde ce samedi 17 octobre.
Photo: imago/ABACAPRESS

En bref

  • Une analyse des émeutes en France, des Gilets jaunes de 2018-2019 aux troubles de 2026, révèle l'absence d'un profil unique chez les casseurs. Ces derniers incluent des adolescents, jeunes adultes opportunistes, militants radicaux et manifestants occasionnels.
  • Selon les données officielles, 73 % des condamnés majeurs en 2023 avaient entre 18 et 24 ans, et 57 % n’avaient aucun antécédent judiciaire. Les motivations vont de l'opportunisme au militantisme radical.
  • Lors des émeutes de juin 2023, un tiers des interpellés étaient mineurs, dont 96 % de sexe masculin. Lors des violences des Gilets jaunes, 91 % des interpellés étaient des hommes, avec une forte proportion de provinciaux.

Elle avait, à l’époque, déclenché contre elle un tir politique généralisé. Et pourtant : dès 2006, l’ancienne candidate socialiste à la présidentielle de 2007, Ségolène Royal – nettement battue voici une semaine à la primaire socialiste par Raphaël Glucksmann –, avait peut-être vu juste. Que proposait-elle? De placer certains jeunes délinquants français, dès leurs premières frasques, dans des structures éducatives à encadrement militaire. Il s’agissait du point 52 de son programme, envisageant «des centres éducatifs renforcés, avec un encadrement militaire si nécessaire, comme alternative à l’emprisonnement». Le spectacle désolant de la journée de mobilisation sociale transformée, au sens propre, en brasier dans plusieurs grandes villes de France mérite en tout cas qu’on s’interroge.

Qui peut encore stopper les casseurs qui, samedi 17 octobre, en marge d’un appel à manifester dans tout le pays contre la vie chère à la manière des «gilets jaunes», ont submergé les forces de police et causé des dégâts qui se chiffreront sans doute en centaines de millions d’euros? Le spectacle le plus emblématique, raconté par des reporters sur place, est celui de la mairie de Limoges (Haute-Vienne, centre de la France), incendiée et largement détruite par les flammes. La nuit vient à peine de tomber, samedi, lorsque le clocher de cet hôtel de ville, copie conforme de celui de Paris, s’écroule, rongé par le feu. La foule est consternée. Les officiels abasourdis. Mais à quelques dizaines de mètres, de l’autre côté du cordon policier, des centaines de jeunes en survêtement, capuche et masque noir exultent et applaudissent. Ces casseurs avaient déferlé sur la ville quelques heures plus tôt, en provenance des banlieues voisines, la plupart empruntant l’autoroute. La police n’a pas pu les contenir. Le constat d’échec est patent: l’Etat français a été débordé.

Police débordée

Mêmes images à Bordeaux, où la préfecture a été attaquée et plusieurs grands magasins pillés. A Marseille, où la mairie a aussi été prise d’assaut. A Lyon, à Lille, à Montpellier. Et bien sûr à Paris, où la place de la République ressemble dimanche matin à un cimetière après une guérilla urbaine, moins les morts, fort heureusement. Personne n’a trouvé la mort ce samedi en France. Mais les policiers dénombrent dans leurs rangs des centaines de blessés. A Paris, le spectacle des magasins de luxe attaqués dans les quartiers les plus touristiques de la capitale était saisissant. Avec, là aussi, cette question: comment arrêter ces pillards?

A cette question, les forces de l’ordre répondent avec deux évidences. La première est la provenance géographique de ces bandes de casseurs, en général descendues dans les centres-villes depuis des quartiers périphériques difficiles, souvent noyautés par le trafic de stupéfiants. Il s’agit de jeunes garçons, dont l’âge varie entre seize et trente ans. Beaucoup ne sont pas connus des services de police. Ils viennent pour «se servir» et piller, après avoir «cassé du flic». Question: pourquoi ne pas avoir bloqué les transports en commun et les accès, comme cela s’est fait à Paris pour les Jeux olympiques de 2024? Pourquoi ces jeunes, pistés par vidéosurveillance, ne sont-ils ensuite pas inquiétés, sauf s’ils font partie des 1200 personnes interpellées ce samedi? Pourquoi les promesses répétées de faire payer leurs familles ne sont-elles pas mises à exécution?

La responsabilité de l’ultragauche

La seconde évidence, brandie hier par le Premier ministre Sébastien Lecornu, est la responsabilité de réseaux d’ultragauche décidés à s’en prendre au pouvoir et aux symboles de l’Etat. De la part du gouvernement, l’accusation est désormais portée publiquement. La France, selon le ministère de l’Intérieur, est minée par une gauche radicale agissante dont la partie émergée politiquement est La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Est-ce exagéré? Le fait est que 90% des interpellés le 17 octobre ont été des majeurs. Les comparutions immédiates donneront une idée de leurs parcours. Mais là aussi, question: pourquoi aucune mesure d’anticipation contre ces réseaux identifiés, alors que la France est depuis deux semaines en pleine contestation lycéenne? Pourquoi aucun meneur n’a-t-il été interpellé? Pourquoi cette impression d’une police surprise et dépassée alors que les accusations sont précises?

Attention: il n’existe pas un profil unique du casseur français. Les enquêtes judiciaires distinguent des adolescents entraînés dans des violences collectives, des jeunes adultes opportunistes, des militants radicalisés et des manifestants occasionnels qui passent à l’acte.

Deux documents explicitent cette réalité: le rapport conjoint des inspections générales de l’administration et de la justice de septembre 2023 et une enquête du Sénat publiée en 2024. Il s’en dégage des motivations souvent opportunistes, avec pour principal objectif le pillage de commerces. On sait toutefois que la violence n’est pas l’apanage de ces jeunes. Elle est malheureusement en train de devenir endémique en France. Durant l’hiver 2018-2019, les destructions commises par les « gilets jaunes », dont la journée de samedi devait marquer le retour, ont stupéfié l’opinion publique.

Trois niveaux de réponse

Comment stopper cela? Les experts avancent trois niveaux de réponse, impossibles à mettre en œuvre en pleine campagne présidentielle.

Le premier est la répression hors manifestations, sur la base des vidéos de surveillance et des indices recueillis. Cela supposerait des rafles de jeunes dans des quartiers parfois difficiles d’accès. Un exercice qui exigerait des mandats d’arrêt et mettrait la police, déjà éprouvée, en position difficile.

Le second niveau est l’interdiction d’accès aux centres-villes lors des manifestations à certaines populations. Lors des JO, il fallait avoir un QR code pour entrer dans Paris. Mais gare: des sociologues notent que, lors des Jeux olympiques, beaucoup de jeunes présentés aujourd’hui comme casseurs se tenaient bien, car ils respectent le sport. Ils en veulent à l’Etat. Comment faire?

Le projet de loi en cours

Troisième niveau: durcir les peines infligées en comparution immédiate, alors que les prisons sont surchargées. D’où l’idée de contraindre les familles, d’expulser les personnes d’origine étrangère sans papiers légaux, de «taper au portefeuille». Toutes ces idées circulent, véhiculées par la droite la plus dure. Un projet de loi «casseurs-payeurs» doit commencer à être examiné par le Parlement le 27 octobre 2026. Il veut faire payer les personnes ayant volontairement participé à une action collective violente, qui pourraient être tenues responsables des dégradations commises dans ce cadre, même sans avoir personnellement causé chaque dommage. Il prévoit, jusqu’à 10'000 euros de dégâts, de réclamer des sommes importantes aux participants concernés, voire de récupérer les sommes sur certaines prestations sociales. Problème: le vote de ce texte et, surtout, sa mise en œuvre sont loin, très loin d’être acquis dans un pays où tout est conditionné aux deux tours de la présidentielle des 18 avril et 2 mai 2027.

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