Répercussions politiques en Europe
Ceuta se vide, mais certains n'abandonnent pas

Même après le départ de la plupart des 50'000 migrants, certains sont encore là. Dans les rues de l'enclave espagnole au Maroc, des milliers de jeunes hommes persistent toutefois à tenir bon, animés par un espoir bien concret.
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Abdullah n'a rien mangé depuis trois jours. Sa voix est faible, mais son message est clair: «Je ne me laisserai pas arrêter.»
Photo: Samuel Schumacher
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Samuel Schumacher

Un calme tendu règne au-dessus de l'enclave espagnole de Ceuta, à l'extrême nord du Maroc. Devant le «Ceti», le centre d'accueil local pour migrants en situation irrégulière, Abdullah est allongé dans la boue. «Je n’ai rien mangé depuis jeudi», raconte le Malien d’une voix faible. Comme des dizaines de milliers d’autres, il a traversé la mer à la nage pour arriver ici en milieu de semaine. Il espérait que l’Espagne l’accueillerait, voire lui permettrait de travailler.

Au lieu de cela, l’Espagne l’abandonne. Son regard est effrayé. Le sol autour de lui sent l’urine. Il demande au journaliste de Blick des ciseaux pour découper sa chaussure. Son pied est enflé. «Mais je ne me laisserai pas arrêter», murmure-t-il.

Environ 50'000 migrants clandestins ont contourné à la nage cette semaine les barrières frontalières de l’enclave espagnole de Ceuta. Au moins 67 d’entre eux n’ont pas survécu à ce périple épuisant qui a duré plusieurs heures. Le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, d’ordinaire réservé, a parlé d’une «attaque» contre l'intégrité territoriale de l'Espagne.

Les mensonges dangereux des passeurs

Samedi soir, la situation s’est calmée. Mais des milliers d’hommes, pour la plupart jeunes, sont encore dans l'enclave. Ceux qui sont restés sont les plus désespérés, ceux qui savent qu’il n’y a plus de retour en arrière possible pour eux, même si les frontières avec le Maroc sont grandes ouvertes.

Mais, pour certains, la crainte que ce drame migratoire puisse se reproduire à tout moment ne s’estompe pas. Le ferry qui, toutes les heures, traverse le détroit depuis Algésiras, sur le continent espagnol, est rempli par les membres du mouvement néonazi Núcleo Nacional. «Patria, España o Plomo» (ce qui signifie en gros «Patrie, Espagne ou pluie de balles») est inscrit sur le t-shirt de l’un d’entre eux. Ils ne souhaitent pas parler à ce journaliste étranger de leur mission dans l'enclave espagnole située sur la côte nord du Maroc.

La veille, les garde-côtes espagnols ont installé une barrière flottante d’environ 500 mètres de long au poste-frontière de Tarajal. A l’aide de bouées et de filets, le Royaume marocain entend empêcher que des milliers de personnes traversent à la nage ces eaux dangereuses pour rejoindre ses côtes. 

Ces derniers jours, des réseaux de passeurs avaient délibérément diffusé de fausses informations sur les réseaux sociaux. Ils affirmaient qu’en Espagne, tout le monde bénéficiait d’une procédure d’accueil, que les emplois ne manquaient pas, et qu’il y avait même une chance d’obtenir rapidement la nationalité.

Ce qui est vrai: la Cour suprême espagnole a récemment statué que tout arrivant en situation irrégulière qui atteint les côtes de Ceuta par la mer ne peut pas être refoulé sans autre forme de procès (ce qui est d’ailleurs déjà le cas pour ceux qui escaladent la barrière frontalière). De plus, le gouvernement social-démocrate espagnol a décidé, en avril, de régulariser 500'000 sans-papiers présents sur le territoire, afin qu’ils puissent exercer un emploi en toute légalité.

Réactions européennes

Cet épisode à Ceuta – qui, avec l’autre enclave espagnole de Melilla, est le seul territoire européen sur le continent africain – n’est toutefois pas sans répercussions politiques de l'autre côté de la Méditerranée. Le gouvernement italien a suspendu l’accord de Schengen avec l’Espagne pendant un mois, soi-disant pour empêcher les «flux de réfugiés» de continuer à se diriger vers Rome.

Les partis de droite en Allemagne, en France et en Finlande se sont officiellement plaints de l’attitude laxiste de l’Espagne face à ce problème. Lors d’une réunion du Conseil des ministres, Donald Trump a averti que les Etats-Unis risquaient de connaître à nouveau une situation similaire à celle de Ceuta si les démocrates remportaient les prochaines élections. Et même en Suisse, l’affaire de Ceuta a fait grand bruit sur la scène politique. Pascal Schmid, conseiller national UDC de Thurgovie, a exigé du Conseil fédéral qu’il renforce immédiatement les contrôles aux frontières.

Tout cela ne changera rien aux racines du problème. Des millions d'Africains rêvent – poussés par les fausses promesses des passeurs et par les images idéalisées de l'Europe –, de partir vers l'Europe ou de la «harka», cette traversée de la Méditerranée bien trop souvent mortelle. L’Organisation internationale pour les migrations, un organe de l’ONU, estime déjà à 1493 le nombre de noyés en Méditerranée pour l’année en cours. Les 67 morts de Ceuta ne sont pas encore pris en compte.

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