Une Russe a servi d'intermédiaire avec des femmes de Zurich
La Suisse doit-elle à son tour enquêter sur l'affaire Epstein?

Entre visas, vols et photos de jeunes femmes zurichoises, l'affaire Epstein a une dimension suisse. Le ministère public zurichois annonce suivre le dossier de près.
1/6
Le réseau de Jeffrey Epstein s'étendait jusqu'en Suisse.
Photo: Getty Images
RMS_Portrait_135 (1).jpg
Robin Bäni

A travers toutes la planète les autorités enquêtent sur l'affaire Epstein. En Grande-Bretagne, l'ex-prince Andrew et un ambassadeur déchu sont dans le collimateur de la justice. En France, les autorités se penchent sur le rôle d'un ancien ministre de la Culture. En Norvège, un ex-chef du gouvernement est soupçonné d'être lié à l'affaire. En Pologne, les enquêteurs tentent d'identifier d'éventuelles victimes. En Lettonie, la police et le parquet enquêtent pour savoir si le pays a servi de lieu de recrutement de jeunes femmes et de mineurs. En Lituanie, une enquête préliminaire est en cours pour traite d'êtres humains.

En Suisse, les recherches de Blick ont montré qu'Epstein était régulièrement en contact avec au moins cinq femmes. Il payait leurs visas, leurs billets d'avion, leurs séjours à l'hôtel et leurs formations continues, notamment un cours d'été de six semaines dans une école d'élite au bord du lac Léman pour la modique somme de 34'510 francs suisses.

Une jeune femme russe vivant occasionnellement en Suisse aurait été en contact étroit avec Epstein pendant au moins huit ans. D'après la «NZZ», elle avait commencé un stage à la banque LGT à Zurich en mars 2015, puis était passée chez UBS en tant que conseillère clientèle, avant de déménager aux Etats-Unis en 2016. Elle avait envoyé à Epstein des photos de jeunes femmes depuis la Suisse pour lui proposer des rencontres, accompagnées de messages contenant des allusions sexuelles. En contrepartie, Epstein la soutenait financièrement. Elle aurait donc servi d'intermédiaire dans son réseau, comme une sorte de proxénète.

De la traite d'êtres humains?

Interrogé à ce sujet, le ministère public zurichois indique suivre «attentivement la couverture médiatique locale de cette affaire». S'il existe des indices concrets d'un délit poursuivi d'office dans son domaine de compétence et des soupçons suffisants, une enquête sera ouverte. Lui faisant remarquer que la traite d'êtres humains est un délit poursuivi d'office et que l'activité de la jeune femme russe pourrait être suspecte, le ministère public nous répond: «Nous ne donnons en principe aucune information sur l'ouverture ou non d'enquêtes concrètes, car cela pourrait les compromettre.»

Tout dépend du lieu où le délit a été commis, nous explique Jonas Weber, professeur de droit pénal et de criminologie à l'Université de Berne. S'il existe un soupçon de traite d'êtres humains en Suisse, les autorités doivent enquêter, mais à des conditions très précises. Pour pouvoir enquêter sur une traite d'être humains, les autorités doivent repérer des signes d'exploitation sexuelle et de précarité chez la victime. 

Mais jusqu'à présent, dans l'affaire Epstein, les indices de traite d'êtres humains en Suisse sont insuffisants. «Le simple fait de fournir des femmes n'est pas punissable», explique Jonas Weber. Si ces femmes avaient subi des pressions ou si la jeune femme russe avaient su qu'elles étaient sur le point d'être exploitées sexuellement, alors la piste de la traite d'être humains aurait pu être envisagée. 

L'identification des victimes

Pour l'heure, seule sa complicité pour délit sexuel peut être envisagée, mais à nouveau, le lieu de l'infraction est déterminant. Si l'abus sexuel a eu lieu aux Etats-Unis, les autorités américaines sont compétentes pour mener l'enquête. Dans ce cas, même si la jeune femme russe avait été sa complice, la Suisse pourrait intervenir seulement si elle recevait une demande d'entraide judiciaire.

Or, la jeune femme vit désormais aux Etats-Unis et le département américain de la justice a annoncé qu'il ne mènerait pas d'enquête supplémentaire dans l'affaire Epstein. D'après Jonas Weber, il est donc exclu que les autorités suisses ouvrent une procédure pénale de leur propre chef, à moins que d'autres éléments à charge ne soient révélés.

Toutefois, les autorités ne resteront pas totalement inactives, des investigations de la police seraient en cours. «C'est la procédure standard», reconnait Jonas Weber. Il s'agit de vérifier s'il existe un soupçon de délit avant même que le ministère public n'intervienne.

Alexander Ott compte également sur de telles investigations. Il a traqué les trafiquants d'êtres humains pendant plus de 30 ans et continue à travailler dans ce domaine pour la ville de Berne. «Le plus grand défi de ces enquêtes est d'identifier les victimes.» Ensuite, il faut les localiser et les interroger: «Sans leurs déclarations, nous ne pouvons pas avancer.» Dans les cas de traite d'êtres humains et d'abus sexuels, les victimes jouent un rôle central pour le succès de l'enquête.

Des investigations complexes

A cette difficulté s'en ajoute une autre: «Il faut comprendre le réseau.» Comment fonctionnait-il? Qui recrutait ses membres? Par quels canaux? Quels étaient les rôles des personnes impliquées? Une fois cette structure révélée, les enquêteurs pourront classer les différents délits. «Il s'agit de dresser un tableau précis de la situation.» Mais cette démarche implique des clarifications extrêmement complexes.

Dans l'affaire Epstein, les actes présumés se sont produits pendant des années et dans différents pays. Il faudrait donc une task force internationale, estime Alexander Ott. Sans cela, le réseau d'Epstein ne pourra jamais être totalement décrypté. Au final, l'évaluation est donc décevante. La probabilité qu'une procédure soit engagée en Suisse dans l'affaire Epstein, et qu'une condamnation soit prononcée, est faible.

Victime ou témoin d’une agression sexuelle?

Et pour les jeunes:

  • Ciao.ch (réponse dans les 2 jours)
  • Pro Juventute (24/7): 147
  • Patouche: 0800 800 140

Et pour les jeunes:

  • Ciao.ch (réponse dans les 2 jours)
  • Pro Juventute (24/7): 147
  • Patouche: 0800 800 140
Articles les plus lus