«Bonjour de Suisse!» peut-on lire dans l'objet d'un e-mail adressé à Jeffrey Epstein le 1er octobre 2014. L'expéditrice cite le roman «Lolita»: «Rien n'est plus conservateur qu'un enfant, surtout une fille (...), aussi mystérieuse qu'une nymphe dans la brume des vergers d'octobre». La femme écrit qu'il faut trouver des «assistantes» – «pour que tu (ndlr: Epstein) puisses faire ce que tu veux avec elles ... hmm ... mon dangereux Jeffrey ;)». A la fin de la lettre, on peut lire: «Bisous de la belle Suisse.»
Vendredi, le ministère américain de la Justice a déclassifié trois millions de pages supplémentaires de dossiers d'enquête. La montagne de documents contient de nouveaux détails sur le réseau d'abus d'Epstein: comment le financier new-yorkais a recruté et exploité sexuellement des mineures et des jeunes femmes pendant des années, ou avec quels complices, comme Ghislaine Maxwell ou d'autres, il a pu agir de la sorte.
Au moins cinq femmes concernées
Il faudra des semaines pour que tous les documents soient analysés. Les premières recherches de Blick révèlent toutefois de nouveaux liens avec la Suisse. Epstein entretenait des contacts systématiques avec des femmes de ce pays. Il est impossible d'en évaluer l'ampleur exacte, car de nombreuses victimes ont été anonymisées, c'est ce que prescrit la loi américaine. Mais ces occultations sont parfois incohérentes.
On peut ainsi constater que Jeffrey Epstein était en contact avec au moins cinq femmes en Suisse. La plupart d'entre elles étaient originaires de Russie ou d'Ukraine. Beaucoup d'entre elles étaient dans une situation financière précaire. Elles écrivaient à Epstein des mails parfois intimes, échangeaient avec lui via divers services de messagerie.
L'assistante d'Epstein, Lesley Groff, se chargeait régulièrement de la conversation. Surtout lorsqu'il s'agissait d'organisation: billets d'avion, visas, hôtels. Lesley Groff faisait partie du cercle le plus proche d'Epstein. Elle coordonnait les rendez-vous, les voyages et faisait venir des filles sur l'île privée d'Epstein.
34'510 francs pour une école d'élite
Le cas d'une jeune Russe montre comment Epstein rendait les jeunes femmes en Suisse financièrement dépendantes de lui. Jeffrey Epstein lui a financé un cours d'été dans une école d'élite au bord du lac Léman. Coût du financement: 34'510 francs pour six semaines entre juin et juillet 2019. Le criminel s'est finalement fait arrêter avant même la fin du cours et s'est pendu dans sa cellule à New York.
Blick dispose d'e-mails et de factures. Selon ces documents, Epstein versait l'argent via un intermédiaire nommé Richard Kahn. Ce comptable américain a travaillé pendant de nombreuses années pour Epstein. Il a géré ses finances et les structures de l'entreprise et a été nommé exécuteur testamentaire de la succession d'Epstein après son décès. Ce n'est que récemment que Richard Kahn a reçu une convocation pour témoigner devant la commission de surveillance de la Chambre des représentants des Etats-Unis.
Richard Kahn n'est pas seulement apparu comme le sponsor de la coûteuse école privée de la jeune femme, il lui a également organisé des billets d'avion et de train. Cela rappelle le cas d'une jeune danseuse de ballet à Genève, à qui Epstein a versé des milliers de dollars sur plusieurs années, selon les journaux de Tamedia.
«Tu t'amuses sur ton île?»
Une confidente d'Epstein a organisé pour la femme un vol vers Miami, où le New-Yorkais avait l'une de ses résidences. Dans un e-mail, la femme lui a écrit: «Cher Jeffrey, ma gratitude envers toi est sans limite. Cela me manque de te donner un massage des pieds.»
Dans les dossiers nouvellement déclassifiés, on trouve d'autres e-mails entre Epstein et des femmes en Suisse. «Hey Jeffrey, tu t'amuses sur ton île?», lui demande une femme d'Europe de l'Est en décembre 2010, tout en lui envoyant «un gros bisou» depuis la Suisse.
D'autres femmes racontent à Epstein leur quotidien ici en Suisse. De l'école en passant par leurs loisirs. Elles lui envoient des photos et des emojis en forme de cœur. L'une d'elles écrit: «Je suis en train de passer une matinée de paresse après le concert d'hier à Lugano.»
Des promesses mirobolantes
Les victimes d'Epstein étaient souvent issues de milieux difficiles. Le multimillionnaire faisait miroiter aux filles et aux jeunes femmes vulnérables une formation ou une carrière de mannequin. Et donc une vie meilleure en fin de compte. Une partie de son système d'exploitation consistait à prendre en charge tous les frais et à créer ainsi des dépendances.
Le cas d'une femme de Moscou qui s'est rendue en Suisse en est une parfaite illustration. Dans un e-mail adressé à Lesley Groff, l'assistante d'Epstein, elle écrit que le «Monsieur» lui a dit de s'adresser à elle «pour l'argent». Elle avait besoin d'un billet pour la Suisse, d'un hôtel ainsi que «d'un peu d'argent» pour couvrir les dépenses liées à «l'équipement scolaire, aux excursions, à la nourriture, etc».
«C'est à toi que je dois tout ça!»
D'autres messages prouvent qu'Epstein a rencontré au moins une femme en personne. Dans un SMS de septembre 2018, une femme se réjouit d'avoir tout juste obtenu un visa pour la Suisse. Elle s'adresse à Epstein en l'appelant «Monsieur». Un titre qui revient souvent dans les dossiers.
«Je voudrais partir directement demain soir pour la Suisse», écrit-elle. Jeffrey Epstein répond promptement: «Parfait, comme c'est excitant». Tout en ajoutant: «Je viendrai te voir ce soir à 11h.»
Le lendemain, il lui souhaite un bon vol par SMS. Elle le remercie «pour cette aventure». Quelques jours plus tard, elle lui envoie une photo montrant probablement le lac Léman. «C'est à toi que je dois tout ça!!! Merci beaucoup!!!!!»