«Pour que la Suisse reste la Suisse.» Le slogan de l'UDC pour son initiative visant à plafonner la population à 10 millions d'habitants peut sonner ironique, au regard de la forte dépendance du système de santé suisse à l'étranger.
Le milieu des soins est bien placé pour le constater. Une alliance de partenaires publics, privés et spécialisés dénonce ce 23 avril une «initiative du chaos». La faîtière H+, Physioswiss, l'ASI et ARTISET, entre autres, ne mâchent pas leurs mots: l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» mènera à une dégradation des soins, qui entraînera «une pénurie» du personnel et une «mise en danger» des patients.
Dans leur communiqué, le comité «NON au Chaos dans les soins» pointe du doigt le problème central auquel est confronté la Suisse: le vieillissement de la population. Cette évolution alimente un cercle vicieux, où la relève, insuffisante, peine à répondre à des besoins médicaux croissants. Le recours au personnel médical étranger est ainsi essentiel.
Une santé dépendante de l'étranger
«Cette initiative aurait des conséquences dramatiques pour notre système de santé, ainsi que pour la recherche», déplore la conseillère aux Etats fribourgeoise PLR, Johanna Gapany. Un avis partagé par Raymond Loretan, président de Swiss Medical Network, qui met en garde contre une «fragilisation» de la prise en charge du système de santé suisse. L'alliance redoute non seulement un système de soin de seconde zone, mais aussi des répercussions sur un personnel déjà sous forte pression.
«L'entièreté de cette initiative est un mensonge», résume Léonard Porchet, interrogée par Blick. La conseillère nationale des Vert-e-s et présidente du Réseau Soins lausannois accuse le parti de dissimuler ses véritables intentions, qui sont de s'attaquer aux accords bilatéraux et à la protection salariale. Une manoeuvre qu'elle considère dangereuse pour le secteur des soins.
Il suffit de jeter un coup d'oeil aux chiffres pour mesurer l’importance du personnel étranger dans les hôpitaux suisses. Au CHUV, le taux du personnel de nationalité étrangère atteint 43%; à la Fondation Asile des aveugles, cela concerne plus de la moitié des médecins. Même constat côté Genève, qui dépend fortement de main d'oeuvre frontalière. Selon les chiffres des HUG, 51% de son personnel est étranger, une proportion qui grimpe même à 67% dans les soins infirmiers.
Coup porté aux aînés
Les EMS et l'aide à domicile sont encore plus exposés à cette réalité. «Les Suisses se détournent de ces métiers car les conditions de travail sont exigeantes: tâches pénibles, horaires irréguliers, salaires faibles. Il faut trouver du personnel disposé à daccepter ces conditions. Ce sont majoritairement des étrangers, titulaires de permis B, C, G ou F, qui sont prêts à le faire», explique la Vaudoise.
En s'attaquant à l'immigration, l'UDC porte selon la Verte atteinte «à nos grand-parents», qui sont largement nourris et soignés par des étrangers. Une dépendance appelée à se renforcer, les besoins en soins devant encore doubler d’ici à 2050.
Revaloriser le métier
Léonore Porchet craint un scénario à la britannique. Après le Brexit, les hôpitaux en Grande-Bretagne ont été vidés de leur personnel européen, ce qui a contribué à une hausse du taux de mortalité et à un recours accru à du personnel sous-qualifié.
La conseillère nationale vaudoise souligne le manque de formation médicale en Suisse. «D'ici 2030, il manquera 30'000 soignants, surtout des infirmiers.» Reconnaissant que dépendre à ce point de l'étranger est «injuste», l'élue plaide pour une valorisation du métier. Elle milite pour une amélioration des conditions de travail et salariales, notamment pour les infirmiers et médecins généralistes.