Le Vaudois dans les pas de Bernard Stamm
Etienne Messikommer, ou quand l’élève rencontre le maître du large

Le Vaudois Etienne Messikommer (38 ans) se prépare à Brest pour un premier tour du monde à l’ancienne. Il a réalisé un rêve en croisant le sillage de Bernard Stamm, qu’il considère comme un modèle. Reportage à Brest.
Etienne Messikommer a nommé son bateau en l'honneur de son modèle, Bernard Stamm, tout heureux de découvrir ce superbe monocoque.
Photo: Jean-Guy Python
Grédoire Surdez, L'Illustré
L'Illustré

Une première poignée de main, c’est comme une première gorgée de bière. Il y a dans ces instants fugaces des évidences qui sautent aux yeux et des frissons qui caressent l’échine. Etienne Messikommer avait quelques papillons dans le ventre avant de rencontrer son modèle.

Cela faisait plusieurs semaines que le jeune marin, qui se prépare pour son premier tour du monde, rêvait de croiser le sillage de Bernard Stamm. «Je suis venu à la voile sur le tard, il y a dix ans, mais j’ai toujours eu de l’admiration pour ce marin en particulier, dit-il, alors qu’il piaffe sur le ponton du port du Moulin-Blanc de Brest. Au-delà de tous ses exploits, j’ai été fasciné par les choix de vie de Bernard Stamm. Sa vie sur les cargos, la construction de son premier bateau, chez lui, ses tours du monde, et ce côté assez brut et naturel qui semble se dégager de sa personnalité.»

Presque trop timide, pudique pour sûr, Etienne Messikommer n’a jamais vraiment provoqué la rencontre. A 38 ans, le natif de Chardonne a pourtant lui aussi choisi des chemins de traverse avant de s’établir à Brest depuis près de deux ans.

A vol d’oiseau, son nid breton, une colocation partagée à quatre non loin du port de commerce, se situe à 30 kilomètres du Moulin d’Avoine. Un domaine splendide où s’est établi Bernard Stamm avec sa compagne, Odile, et leurs deux chats. Un véritable moulin du XVIe siècle planté sur une propriété de plusieurs hectares. Avec des champs, des forêts, une rivière, un étang. «Seul me manque l’horizon dans ce petit coin de paradis», sourit Bernard Stamm, lui qui a vécu la plupart du temps avec une vue imprenable sur la mer.

L’homme de toutes les mers

Presque voisins depuis deux ans, donc, les plus bretons des Vaudois ont enfin réussi à se rencontrer. Et cela ne pouvait pas se passer ailleurs que dans un port. «J’ai peur de le déranger», avait avoué Etienne quelques jours plus tôt. Il avait bien tort de se faire de la bile et d’avoir la boule au ventre. Bernard Stamm est toujours disponible lorsqu’il s’agit de rencontrer de jeunes marins ou aventuriers qui le demandent. Il a tant à partager après une vie remplie de tours du monde, de transatlantiques et d’innombrables aventures sur les océans.

Première rencontre sur le ponton du port du Moulin-Blanc à Brest. Une belle complicité s'installe d'emblée entre les deux marins.
Photo: Jean-Guy Python

A 62 ans, (si, si, il paraît que c’est vrai!), s’il s’est un peu mis en retrait du monde de la course au large au sens strict, il est toujours une référence dans le milieu. Sa pertinence technique, son expérience, sa polyvalence sont reconnues à de nombreux milles à la ronde. Désormais, on fait appel à lui pour des missions particulières qui correspondent bien à ce profil de régatier à la fois expérimenté et aventureux. Il est le skipper attitré de Mike Horn pour ses expéditions dans les mers arctiques.

Ces dernières années, il est aussi allé récupérer Pierre 1er, l’ancien bateau de Florence Arthaud avec lequel la Française avait gagné la Route du Rhum en 1996. Bloqué à Djibouti après une attaque de pirates au large du Yémen, le trimaran avait besoin d’un skipper digne de ce nom. Il fallait un homme capable de se faufiler suffisamment finement et rapidement le long des côtes pour remonter la mer Rouge puis le canal de Suez jusqu’à Port-Saïd et s’échapper en Méditerranée.

«
J’ai toujours eu de l’admiration pour ce marin en particulier
Etienne Messikommer au sujet de Bernard Stamm
»

Entre deux missions spéciales, Bernard Stamm troque le ciré contre le bleu de travail. Il reçoit des hôtes dans des gîtes dispersés dans la propriété et transforme son moulin en maison de ses rêves. «On a parfois l’impression que ça n’avance pas, mais ça progresse. Il faudrait que je renonce à certaines propositions pour avoir plus de temps. Mais j’ai de la peine. J’aime encore aller en mer et il faut aussi gagner un peu de sous car, avec toutes les bêtises que j’ai faites dans ma vie, je n’aurai jamais de retraite!»

Une complicité évidente

C’est ainsi que, sur le quai du port du Moulin-Blanc, Etienne Messikommer guette l’arrivée de Cocorico IV, un bateau de course des années 1990 et 2000 qui doit arriver à Brest ce lundi 1er juin. C’est un marin français, Eric Péron, qui l’a racheté du côté de Chicago pour le ramener en France, le rénover et participer à la Route du Rhum cet automne. Pour l’accompagner dans ce convoyage délicat, qui d’autre qu’un expert à la crinière blanche qui s’est remplie d’écume avec le temps?

A 12h30, la dernière mission maritime qui lui a été confiée est validée. Le bateau accoste et l’équipage débarque. Etienne Messikommer peut enfin rencontrer Bernard Stamm. La première gorgée de bière est tout simplement parfaite. Elle dénoue. Les yeux pétillent de mille feux. A la tienne, Etienne... Il s’en boira tant d’autres dans les jours qui suivent.

Les deux hommes déambulent jusqu’au Tour du Monde, le restaurant mythique du port du Moulin-Blanc, créé en son temps par Olivier de Kersauson. Bernard Stamm rejoint son équipe. Pour un dernier débrief et un premier repas sur le plancher des vaches. «On se voit demain sur ton bateau? Il paraît qu’il est très beau.» «Ce sera un honneur pour moi. Et, au fait, mon bateau s’appelle Bernard...», sourit Etienne.

Vue du ciel, la mer aussi est plus belle. Etienne Messikommer démontre ses qualités d'équilibristes en haut du mât de Bernard.
Photo: Jean-Guy Python

Pour rendre hommage à son compatriote qui l’a inspiré. Tout comme Bernard Moitessier, le marin, écrivain, qui avait marqué la première édition du Golden Globe Challenge en 1968-1969. Le Français, qui était en position de gagner, avait choisi de poursuivre sa route dans le sud plutôt que de remonter vers la ligne d’arrivée au large de l’Angleterre.

«Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer et peut-être aussi pour sauver mon âme», avait-il dit. Une attitude chevaleresque, un choix romanesque qu’il racontera en détail dans La longue route, un best-seller qui a inspiré plusieurs générations de marins.

Comme en 1968, les participants à la Golden globe race n'utilisent que cartes en papier, compas et sextant pour se positionner.
Photo: Jean-Guy Python

A commencer par Etienne Messikommer qui, comme les deux Bernard, a lui aussi eu un parcours de vie qui sort de l’ordinaire. Sa longue route à lui le pousse tout d’abord sur les chemins de terre ou de bitume. A pied, en voiture, en train, en avion. Une envie d’ailleurs irrésistible qu’il assouvit entre deux périodes plus studieuses aux Beaux-Arts à Zurich.

Diplôme en poche, il découvre l’océan sur un... cargo. «Un peu comme Bernard Stamm, je crois, dit-il. Sauf que lui était parti pour y travailler plusieurs années. Tandis que mon frère et moi, nous avions juste fait une traversée de l’Atlantique en partant de Gênes comme simples passagers. Cela a sans doute constitué un premier déclic de ma passion pour la mer, les océans. Je me souviens d’avoir été saisi par l’immensité, presque l’infinité, de cet espace rempli d’eau.»

Etienne Messkiommer voyage en solitaire mais emporte avec lui de précieux clichés de sa famille, de son amoureuse et de ses amis.
Photo: Jean-Guy Python

Ils parlent sans doute de cela sur le pont du beau bateau violet et orange. Bien flashy, comme l’a voulu l’ancien étudiant aux Beaux-Arts. Ils parlent aussi de tous ces petits détails qui peuvent devenir des cauchemars. L’effet papillon du petit écrou mal placé ou mal vissé.

Bernard a tapé dans l’œil de Bernard, très ému de naviguer sur un bateau ainsi nommé en son honneur. «Il est très bien préparé, même si certaines choses doivent être modifiées. Mais on voit qu’Etienne est quelqu’un de carré, de bien organisé pour ce qui est de la navigation. Et puis, j’aime bien le parti pris esthétique, ces couleurs vives. J’ai de l’affection pour tout ce qui sort de l’ordinaire et qui n’est pas ennuyeux.» Ce bateau est tout sauf cela. Il ressemble à son skipper, qui larguera les amarres le 6 septembre.

Un tour du monde en 250 jours

«Je pars pour finir, bien sûr. Mais je pars aussi pour gagner et vivre une aventure avec moi-même qui sera, quoi qu’il arrive, très forte. Je viens de terminer ma qualification qui consistait en une boucle de 40 jours de Brest au Cap-Vert et retour. C’était la première fois que je m’isolais seul aussi longtemps. A mon retour, j’ai fait ma demande en mariage à ma compagne, Eloïse, en peignant cette demande sur une voile que j’ai hissée au dernier moment. Elle a dit oui! On célébrera notre mariage après ce tour du monde, qui va durer environ 250 jours. Mais je n’ai pas spécialement d’appréhension en ce qui concerne mon aptitude à gérer la solitude. Je vois plutôt ça comme un privilège.»

En grand romantique, Etienne fait sa demande en mariage à sa compagne, Eloïse, à son retour de qualification, après 40 jours en mer.

Une folie aussi? «Il ne faut pas être fou pour se lancer dans ce genre de défi, estime Bernard Stamm, qui a souvent eu la réputation d’être une tête brûlée. Il faut plutôt être très réfléchi et organisé lorsqu’on part au large. Vous savez, on est tous le fou de quelqu’un d’autre. Pour moi, la vraie folie, c’est de passer trois heures par jour dans les embouteillages du périphérique parisien, pas de partir en mer…»

Echapper à l’ordinaire. Une quête qui réunit les deux marins. Le temps d’une sortie en mer et d’une belle soirée passée au Moulin, ils en parlent sans filtre. C’est une vie sur les cargos et puis sur les plus beaux bateaux de course au large pour Bernard Stamm. C’est une vie sur les routes et aux antipodes lorsqu’il achète un premier bateau en Nouvelle-Zélande, il y a dix ans, pour Etienne Messikommer. C’est une vie qui se savoure comme une belle rencontre. Comme une première gorgée de bière.

Dans les jardins du Moulin d'Avoine de Bernard Stamm, les amoureux songent-ils à ce lieu magique pour leur fête de mariage?
Photo: Jean-Guy Python
La Golden Globe Race, c’est...

... un tour du monde sans escale, sans assistance, en solitaire. La course a lieu dans les mêmes conditions technologiques qu’en 1968, année de la première édition. Pas d’électronique, pas de GPS. Tout se fait avec un compas, des cartes et un sextant. Les bateaux sont des monocoques construits avant 1988 d’une longueur comprise entre 32 et 36 pieds. Le départ de la quatrième édition est prévu le 6 septembre aux Sables-d’Olonne. Etienne Messikommer sera le premier Suisse à tenter l’aventure.

... un tour du monde sans escale, sans assistance, en solitaire. La course a lieu dans les mêmes conditions technologiques qu’en 1968, année de la première édition. Pas d’électronique, pas de GPS. Tout se fait avec un compas, des cartes et un sextant. Les bateaux sont des monocoques construits avant 1988 d’une longueur comprise entre 32 et 36 pieds. Le départ de la quatrième édition est prévu le 6 septembre aux Sables-d’Olonne. Etienne Messikommer sera le premier Suisse à tenter l’aventure.

Un article de «L'illustré» n°28

Cet article a été publié initialement dans le n°28 de «L'illustré», paru en kiosque le 09 juillet 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°28 de «L'illustré», paru en kiosque le 09 juillet 2026.

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