Lorsque nous approchont la terre battue du Tennis-Club de Nyon, Daniel Rossellat est déjà en mouvement. Sous une chaleur caniculaire et un soleil quasi au zénith, les gourdes se vident. Les joueurs s’épongent entre deux échanges. Les t-shirts collent à la peau. A 72 ans, il dispute pourtant son traditionnel double hebdomadaire. Cette fois avec Alexandre Démétriadès, jeune socialiste de la municipalité de Nyon. En face, deux collaborateurs du Paléo Festival.
Le score ne permet aucun suspense. Le duo d’élus se fait rétamer 6-2. Daniel Rossellat ramasse une balle, essuie rapidement son front et éclate de rire. «Une défaite de la ville contre Paléo: un grand classique!»
Depuis de nombreuses années, Daniel Rossellat partage son temps entre deux univers. D’un côté, la ville de Nyon, qu’il s’apprête à quitter après dix-huit ans en tant que syndic. De l’autre, Paléo, le géant culturel qu’il a bâti il y a près d’un demi-siècle, et dont il poursuit inlassablement le développement.
Les yeux pétillants de malice, il s’avance vers nous. La poignée de main est franche. Le pas rapide, mais pas assez pour semer L’illustré, qui lui collera aux baskets durant les trois prochains jours. Les phrases sont précises, souvent ponctuées d’un sourire. Sur le court, un «Voyous!» lancé à ses adversaires accompagne volontiers une balle gagnante ou un amorti soigneusement négocié. Rien, dans cette silhouette en cuissettes bleu roi, ne laisse deviner qu’il vit ses derniers instants politiques. A deux reprises, son regard effleure sa montre. Non par impatience, mais par fidélité à l’horaire qu’il s’est imposé. Chez Daniel Rossellat, la ponctualité n’est pas une qualité parmi d’autres. C’est une marque de respect. Il déteste faire attendre les autres autant qu’attendre après eux.
Le tennis est l’une des rares parenthèses immuables de son agenda. Deux, parfois trois fois par semaine. Avant cela, il y eut 40 saisons de hockey (!) pour ce supporter de Genève-Servette, sans compter le football ou le basket. Le sport fait partie de son ADN depuis toujours. Pas seulement pour l’effort. Pour ces moments où des milliers de personnes vibrent ensemble. Roland-Garros, Wimbledon, l’Open d’Australie... Il y est allé et il en parle comme il parle des festivals: des lieux où une émotion devient collective.
Une retraite qui n’en sera pas une
On lui souhaite une bonne retraite avec un poil d’avance. Il grimace et peste: «Malheureux! Je ne compte pas du tout la prendre. L’année prochaine, il y aura la 50e édition de Paléo et La Chaux-de-Fonds sera la première capitale culturelle de Suisse, un projet national que j’ai initié. J’ai de quoi faire.»
Tirer la prise et se prélasser sur une île déserte? Très peu pour Daniel Rossellat. Ce qu’il aime, ce sont les endroits où les gens se rencontrent, où les idées circulent, où quelque chose est en train de naître. Cette philosophie se retrouve jusque chez lui. L’été, ce père de quatre enfants reçoit volontiers autour d’une grande salade, d’un tartare ou d’une montagne de grillades. Puis viennent les bouteilles. Daniel Rossellat aime raconter un vin autant que le faire découvrir. Les repas s’étirent, les conversations aussi.
Son emploi du temps ressemble d’ailleurs davantage à celui d’un homme qui débute professionnellement qu’à celui d’un septuagénaire qui pourrait légitimement jouir de son patrimoine. A peine les clés de la ville remises à son successeur, le libéral-radical (PLR) Olivier Riesen, «avec le code nucléaire», plaisante-t-il, le voilà déjà prêt à s’envoler pour Vancouver afin d’assister au match Suisse-Algérie, après avoir parié avec succès que la Nati terminerait première de son groupe. Suivront Montréal, Château-Richer au Québec où il a une maison, le Montreux Jazz Festival, Paléo, plusieurs séances de fondations, des visites de musées... La liste semble ne jamais finir.
Daniel Rossellat, qui a demandé que son café soit refait à deux reprises (le premier était trop court, le second trop long), n’est plus syndic, mais il reste le roi.
Après la traditionnelle remise des clés, son successeur, Olivier Riesen, n’a d’ailleurs pas résisté à solliciter une faveur de sa part: «Tu ne pourrais pas m’avoir quelques billets pour Paléo?» alors que le festival affiche complet.
Daniel Rossellat, qui a demandé que son café soit refait à deux reprises (le premier était trop court, le second trop long), n’est plus syndic, mais il reste le roi.
Après la traditionnelle remise des clés, son successeur, Olivier Riesen, n’a d’ailleurs pas résisté à solliciter une faveur de sa part: «Tu ne pourrais pas m’avoir quelques billets pour Paléo?» alors que le festival affiche complet.
Un ovni culturel en politique
Mais avant ce vol transatlantique, son rôle de syndic l’oblige encore un chouïa. Une douche rapide après le match de tennis perdu, il enchaîne différents rendez-vous, puis direction l’Hôtel de Ville. Une ultime séance l’attend.
La première, dix-huit ans plus tôt, avait eu une tout autre saveur. Tandis qu’il franchit les portes de la salle de la municipalité fin 2008, l’atmosphère est glaciale. «On me reprochait de ne rien connaître à la politique», se souvient-il. L’organisateur culturel débarque dans une institution aux habitudes solidement ancrées. Cet indépendant qu’on dit proche des Vert-e-s en maîtrise alors mal les codes. Certains le regardent avec curiosité. D’autres avec méfiance, voire mépris.
Ce qu’il décrète à ses tout débuts paraît presque dérisoire: instaurer une pause pendant les débats. L’anecdote appartient au folklore nyonnais, car elle dit beaucoup de sa manière de diriger. Avant de convaincre, encore faut-il que chacun puisse respirer. La méthode Daniel Rossellat? Les votes restent l’exception. Il préfère perdre une heure à rapprocher les points de vue plutôt que gagner une minute en forçant la main. Une image, ou plutôt un film, pour décrire cette façon de travailler lui vient immédiatement à l’esprit: Douze hommes en colère. «Douze personnes enfermées dans une pièce, contraintes d’écouter, de douter et, parfois, de changer d’avis, synthétise-t-il. Une décision solide naît rarement d’un rapport de force.»
Cette culture du consensus ne s’est pas forgée dans les couloirs de l’administration. Elle est née bien avant, dans les coulisses de Paléo et d’Expo.02. Au moment de réunir des collectivités publiques, des partenaires privés, des artistes, des bénévoles, des sponsors et des milliers de collaborateurs, une évidence s’impose vite: personne ne réussit seul. Pendant la pandémie de covid, Daniel Rossellat retrouve naturellement ces réflexes. Anticiper. Rassurer. Maintenir un cap lorsque les certitudes disparaissent. Décider aussi, sans jamais croire détenir seul la vérité. Une posture qui n’exclut ni une solide autorité, ni quelques accès d’impatience.
Nyon sinon rien
Sa fidélité à Nyon n’a rien d’évident. En 2011, beaucoup le voient déjà rejoindre le Conseil d’Etat. Son nom circule avec insistance, des observateurs sérieux lui prédisent une voie royale. Lui ne franchira jamais le pas. «Cela peut paraître prétentieux, mais je préfère être le premier à Nyon que le quatrième ou le cinquième à Lausanne.» Au-delà de l’ego du Vaudois aussi connu que sa mythique chemise à carreaux, la formule révèle une conviction profonde. Le pouvoir ne l’intéresse que s’il permet de construire. Et puis, un siège au gouvernement vaudois aurait surtout eu une conséquence qu’il n’était pas prêt à accepter: quitter Paléo.
Car Daniel Rossellat n’est pas non plus Mère Teresa. Il reconnaît du reste ne s’engager que dans des batailles dont il estime les chances de succès suffisamment solides. Inutile, à ses yeux, de consacrer des années d’énergie à une cause perdue d’avance. Il préfère investir son temps là où il juge pouvoir laisser une empreinte durable.
Forcément, tout n’a pas toujours été simple. En 2021, la profonde crise autour de l’ancienne municipale verte Elise Buckle laisse des traces. L’épisode compte parmi les plus difficiles de sa carrière. Il s’interrompt. «J’ai programmé ma mémoire pour effacer les mauvais souvenirs», souffle-t-il. Certaines blessures institutionnelles prennent cependant du temps à cicatriser.
Le grand soir et des people
Sa dernière séance de municipalité s’achève pratiquement comme les autres. Sans effet de manches. Sans pathos. Après avoir fumé une pipe sur une terrasse de la place du Château, il ouvre le coffre de sa voiture, enfile un jean et change de carreaux. Quelques minutes auparavant, il présidait encore les débats de l’exécutif nyonnais. Quelques centaines de mètres plus loin, plusieurs dizaines de personnes l’attendent déjà pour célébrer son départ. Entre les deux, il n’y a qu’un parking. Et une page qui se tourne.
La soirée ressemble davantage à une fête qu’à un adieu. C’était exactement son souhait. Daniel Rossellat, qui tire sa révérence en même temps que le vénérable municipal Claude Uldry, ne voulait pas que son départ prenne des airs d’enterrement. Il badine: «J’ai reçu beaucoup de fleurs ces derniers jours. Heureusement, aucun chrysanthème!» La salle réunit une bonne partie de ce que la politique, la culture et l’économie romandes comptent de figures connues. Christelle Luisier, présidente PLR du Conseil d’Etat vaudois, est là. Son collègue l’écologiste Vassilis Venizelos ainsi que sa prédécesseure Béatrice Métraux aussi. Gilles Marchand, ancien directeur de la SSR, Alain Ribaux, ancien conseiller d’Etat PLR neuchâtelois, Sami Kanaan, ancien maire socialiste de Genève, Olivier Feller, conseiller national PLR vaudois, Jean Studer, ancien conseiller aux Etats socialiste neuchâtelois et ancien président de la Banque nationale suisse (BNS), Thierry Vial, rédacteur en chef du magazine PME, Andrew Gordon, directeur général du groupe Eldora...
A elle seule, l’assemblée raconte l’étendue du réseau qu’il a patiemment tissé au fil des décennies. Les hommages se succèdent. Christelle Luisier rappelle l’une de ses formules devenues célèbres: «Si vous avez compris la péréquation, c’est qu’on vous l’a mal expliquée.» La salle s’esclaffe avant que la ministre ne lui remette un drapeau vaudois. L’humoriste Jean-Luc Barbezat, qui anime l’événement aux côtés de sa remarquable consœur Nathalie Devantay, choisit un autre registre. Avec cette ironie qui le caractérise, il rend hommage à... «la modestie» de Daniel Rossellat. Comprendre exactement l’inverse. L’intéressé rit le premier.
Au revoir Monsieur le syndic
Soudain, Daniel Rossellat monte à la tribune. Pas pour dérouler un long et soporifique bilan de dix-huit années de syndicature. Il raconte une traversée. Un bateau. Un équipage. Des tempêtes essuyées. Comme souvent chez lui, les métaphores disent moins le passé qu’elles n’ouvrent l’avenir. Elles parlent de collectif, davantage que d’un homme seul à la barre. Convaincre plutôt qu’imposer. Embarquer plutôt que contraindre. Remercier plutôt que revendiquer.
Au fond, c’est cette même philosophie qui l’a guidé à Paléo, à Expo.02 puis à la tête de la ville de Nyon. Il adresse une pensée à celles et ceux qui ont partagé l’aventure, remercie ses compagnons de route et passe le témoin sans donner de leçon. Car Daniel Rossellat refuse une autre tentation: celle de devenir un ex-syndic qui commenterait chacune des décisions de ses successeurs. Olivier Riesen est désormais aux commandes. Les conseils, s’il en donne, resteront privés.
Avant de quitter la scène, il glisse une dernière phrase: «Il faut toujours saluer les gens quand on monte. Ce sont les mêmes que l’on croise quand on redescend.» Cette fois, personne ne rit. Un silence s’installe. Daniel Rossellat, la gorge nouée, marque lui aussi un léger arrêt. Celui qui semble toujours garder la maîtrise de ses émotions trahit, l’espace d’un instant, ce que cette réception représente réellement.
Les prises de parole s’achèvent. Le repas aussi, non sans une dernière touche d’audace: des morilles sont servies... en dessert. Les conversations reprennent. Les verres s’entrechoquent. Les invités se lèvent de table. Daniel Rossellat s’attarde auprès de chacun. Un mot par-ci, une anecdote par-là, une accolade... Comme si personne ne devait repartir sans avoir eu son instant avec lui.
Lorsqu’il quitte enfin le banquet, la chaleur n’est toujours pas retombée. Sa chemise de faiseur de bois disparaît lentement dans la torpeur de cette nuit d’été. Pendant dix-huit ans, Daniel Rossellat a accompagné Nyon. Désormais, c’est Nyon qui le regarde s’éloigner. Avec la certitude que, où qu’il soit demain, il sera déjà en train de préparer le projet d’après.
Cet article a été publié initialement dans le n°28 de «L'illustré», paru en kiosque le 09 juillet 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°28 de «L'illustré», paru en kiosque le 09 juillet 2026.