Rencontre avec Bernard Nicod
«Je rêvais d’être l’homme qui, de son doigt, fait construire»

Comment Bernard Nicod a-t-il bâti, de zéro, un groupe qui représente aujourd’hui 10% du marché immobilier vaudois? Rencontre.
A la tête d’un parc immobilier de 2350 immeubles d'une valeur de 18 milliards, Bernard Nicod gère un empire.
Photo: Julie de Tribolet
Ariane Dayer
L'Illustré

Se retrouver à la tête d’un parc immobilier qui gère plus de 2350 immeubles dont la valeur est de 18 milliards et perçoit 670 millions de francs de loyers par an, c’est gérer un empire?
Je ne parlerais pas d’empire, mais c’est vrai que c’est une jolie boîte romande.

La particularité de votre entreprise, c’est qu’elle couvre toute la palette: construction, gérance et courtage. Pourquoi, dès le début, avoir voulu contrôler toute la chaîne?
Quand j’avais 8 ans, mes parents construisaient une villa au bord du lac. On se baignait, il n’y avait pas encore de maison, le chantier était ouvert. Les ouvriers travaillaient avec le chef de chantier. Et puis arrivait l’architecte, monsieur Perrelet. Il me faisait penser au chef d’orchestre von Karajan: avec sa baguette, il disait ce qu’il fallait faire. Tout se construisait autour de lui, par lui et à cause de lui. Ça m’a beaucoup impressionné, attiré. Je me suis dit: «C’est ce que je veux faire.»

Vous vouliez être le monsieur qui dirige?
Celui qui, de sa main, fait naître, fait construire, fait bouger.

«
Dans ma famille, ils sont tous médecins. Je préférais le commerce
»

A feuilleter les images de votre enfance, on tombe d’abord sur celle où vous avez l’air tout sage, avec un pin’s en forme de canard. Quelle image gardez-vous de votre enfance?
En fait, j’étais plus perturbateur que sage. Je faisais tout assez différemment des autres. Très jeune, j’ai commencé à faire du commerce, notamment avec des billes dans la cour d’école. J’avais créé une tombola avec laquelle on pouvait gagner deux Dinky Toys magnifiques, qui étaient les plus belles petites voitures de l’époque. Je vendais ces billets de tombola 50 centimes la pièce. Un jour, deux policiers sont venus pour me dire: «C’est interdit de faire de la loterie. Les jeux de hasard sont contrôlés.» J’avais 9 ans et demi, je ne le savais pas. J’ai arrêté, mais j’ai continué le commerce de billes.

Cette impatience qu’on sent chez vous, vous l’aviez déjà petit?
Oui, je bougeais beaucoup. J’avais ma petite vie à moi. J’empruntais la trottinette de notre jardinier, parce que je n’en avais pas, et j’allais à l’Innovation. Ça m’apparaissait comme le temple du commerce! C’était illuminé, il y avait bien sûr le stand des jouets, mais aussi celui des objets, des meubles, des lampes, des bibliothèques, je connaissais par cœur les cinq étages. J’avais le sentiment que c’était là que ça se passait, où était la vie. Le client regardait, il avait envie, il achetait, et repartait avec un beau paquet emballé. C’était fantastique.

Petit, Bernard Nicod était un enfant tonique.
Photo: Archive personnelle

Sur la deuxième image, vous êtes à l’école, au collège de Champittet. Est-ce que vous aimiez l’école?
Non, ça m’ennuyait. Mais il y avait les copains, une très bonne ambiance. Comme j’étais avant-dernier de classe, mon père a dit un jour: «Ce n’est pas grave, on va te mettre interne au collège de Saint-Maurice et tu en sortiras avec la maturité.»

A l’école, à l’âge de 9 ans et demi, il organisait des tombolas pour gagner des sous.
Photo: Archive personnelle

Un bon souvenir?
C’était fantastique, la plus belle période de ma vie. Même si on était 60 dans le dortoir au dernier étage et qu’il faisait -5°C en hiver, avec de la glace sur les vitres. On était élevés à la dure, mais l’ambiance était formidable. Les chanoines étaient là pour nous. Quand on n’avait pas compris quelque chose, on pouvait leur poser des questions.

Vous venez d’une lignée de médecins. Vous n’avez pas été tenté de faire médecine?
J’ai eu deux grands-pères professeurs, un père professeur, quatre oncles médecins et professeurs, cinq cousins médecins et professeurs. Ils sont tous médecins. Je suis le seul qui a mal tourné. Ça ne m’attirait pas du tout. L’odeur du mercurochrome ne me tentait pas. Je préférais le commerce.

Votre père était chirurgien orthopédique, comment était-il?
C’était un père attentif qui, bien sûr, quand j’ai passé ma maturité, m’a inscrit en médecine. Ce qui m’a fait rire, j’ai déchiré la feuille tout de suite. Il ne m’avait pas compris. Ma mère, elle, était très intelligente, très cultivée. Elle avait donné des concerts de piano toute sa jeunesse. Elle faisait des photos magnifiques. Elle voyageait, elle est partie en Afghanistan, un peu comme une Ella Maillart. Elle était seule, vivait sous tente. Elle a même rencontré le commandant Massoud. Mes parents ne s’entendaient pas sur grand-chose sauf sur l’art. Quand ils allaient dans une galerie pour acheter un beau tableau, ils partaient main dans la main.

Sur l’image suivante, vous êtes ado, avec une banane de rockeur et très élégant. Aujourd’hui, vous avez toujours des vestons, souvent croisés, une pochette: le soin du look, c’est une constante de votre vie?
Au début, dès que j’avais quelques sous, j’allais acheter mes vêtements à l’Armée du Salut. C’étaient des habits rétros des années 1930 ou 1950, très beaux. Plus tard, j’ai obtenu le prix de l’élégance à Paris, au Palais Galliera, qui était inspiré par Valentino, l’empereur de la mode. J’ai reçu le trophée des mains de Gina Lollobrigida. En fait, en enfilant mon smoking, je l’ai malheureusement déchiré. Donc j’avais tout l’arrière qui était ouvert, je devais me tenir vraiment droit pour que l’on ne voie rien. Je me souviens d’avoir reçu une montre, un comble pour un Suisse.

Bernard Nicod adolescent.
Photo: Archive personnelle

La prochaine image est celle de l’un de vos camps scouts, vous aimiez ça?
Oui, j’étais scout à la brigade Saint-Martin, rien à voir avec l’autre brigade, la Sauvabelin. Eux, c’étaient des protestants de bonnes familles qui se réunissaient à Béthusy et qui avaient des vélos, donc ils pouvaient rejoindre beaucoup plus vite que nous le pont à Belmont pour faire du rappel. Nous, les catholiques plus pauvres et sans vélos, on devait partir au pas de course pour arriver au pont en premier et poser les cordes pour faire du rappel. Ma patrouille, c’était les Chevreuils bondissants, et mon totem était Furet dynamique. Mais on m’appelait Fusée dynamite. J’adore la nature, c’était des moments magnifiques.

Scout à la brigade Saint-Martin, Bernard Nicod était dans la patrouille des Chevreuils bondissants et son totem était Furet dynamique.
Photo: Archive personnelle

Petit, vous aviez 50 centimes d’argent de poche par semaine. Ce n’est pas la lune...
Quand j’étais à Zermatt, où mes parents louaient un chalet en été, c’est moi qui allais chercher le lait avec un vélo qu’on me prêtait. Mon père me laissait les centimes rouges. Quand tout allait bien, j’avais 3 centimes ou 4. 

La prochaine image vous montre à l’armée. Vous aviez choisi l’infanterie de montagne, vous êtes devenu commandant. Pourquoi avoir gradé?
Notre armée, c’est un must, une armée de milice, où l’on apprend à connaître le pays, la géographie, les couches sociales. J’avais fait caporal l’hiver, donc avec des ouvriers. Ça m’a appris à commander, à gérer mon groupe plus tard.

Photo: Archive personnelle

Aujourd’hui, quel genre de chef êtes-vous?
Un chef à l’ancienne, ce qui ne plaît pas à tout le monde. Je suis respectueux, mais intransigeant. Et, malheureusement, je vois tout et ça, ça ennuie beaucoup de monde, car ça me donne un coup d’avance.

Vous avez commencé dans l’immobilier en 1974 comme stagiaire dans une régie qui s’appelait Nafilyan, du nom de son propriétaire. Un homme que vous admiriez?
C’était un Arménien brillant. On s’est entendus dès le premier jour. Je travaillais douze heures par jour pour 1400 francs par mois. Je faisais 12 états des lieux pendant que les autres techniciens en faisaient six. Très rapidement, je lui ai demandé d’aller aux ventes, puis à la direction des ventes. Et j’ai multiplié le chiffre d’affaires par plus de dix en l’espace de deux ans. Il m’a proposé une association et ensuite, au moment où il a décidé de partir, j’ai fait le choix de m’envoler tout seul.

En 1977 déjà, vous créez votre propre boîte, à 29 ans. Plutôt gonflé...
Il n’y avait rien de dangereux, je maîtrisais tout. Je savais que j’étais meilleur que mes concurrents. J’étais honnête, sérieux, compétent et travailleur, j’avais ça dans le sang.

Quand est-ce qu’on se sent devenu riche, au premier million ou bien au 500e?
L’argent n’est qu’un moyen.

Allons donc, on dit ça quand on en a beaucoup!
Non, ce n’est qu’un simple moyen.

Mais il y a quand même un moment où l’on se dit: «Waouh, j’ai réussi!»
Ça n’a rien à voir avec l’argent. Ça tient à ce qu’on a construit, à ce qui restera. Si, sur ma tombe, on inscrit, un jour «Il a bâti de beaux immeubles», alors j’aurai réussi.

Quand vous voulez vous faire plaisir, vous vous payez quoi: une voiture, un yacht?
J’achète plutôt des œuvres d’art, ou je pars en Italie, que j’affectionne particulièrement.

«
La retraite, c’est pour les paresseux
»

Sur la prochaine image, on vous voit avec Mario Botta, le célèbre architecte suisse.
C’est mon ami, on s’est toujours tellement bien compris. Quand il vient à Lausanne, il regarde ce que je fais et il dit: «Tu progresses. Avant, tu faisais de la merde, mais maintenant, c’est mieux. C’est beaucoup mieux.»

Photo: Archive personnelle

L’image suivante vous montre avec Juan Antonio Samaranch, l’ancien président du CIO.
C’est l’homme qui m’a le plus impressionné dans ma vie. Il aimait Lausanne, il aimait la Suisse, le sport, le développement. Il a fait du CIO quelque chose de fantastique, il m’a pris sous son aile. Je suis allé à son enterrement à Barcelone, c’était un très grand moment. La famille royale était au garde-à-vous, il y avait 8000 personnes, c’était très émouvant. 

La prochaine image vous montre en t-shirt patriotique avec l’un de vos fils.
Oui, c’est un 1er Août avec mon second fils, Grégoire. Moi, je suis patriote, j’aime mon pays, ma ville, mon canton, même si je les aime moins qu’avant.

Avec son deuxième fils, Grégoire, lors du 1er Août. Bernard Nicod revendique son patriotisme et le fait d’aimer son pays, sa ville et son canton.
Photo: Archive personnelle

Vous dites que la retraite, c’est pour les paresseux. Vous ne la prendrez jamais?
C’est un mot que je n’ai jamais utilisé à l’armée, et je ne l’utiliserai pas non plus dans ma vie professionnelle. Un jour, on m’enterrera et on ne parlera plus de moi.

Emission «Banc public» du 14 juin animée par Ariane Dayer et visible en replay sur le site https://latele.ch

Un article de «L'illustré» n°28

Cet article a été publié initialement dans le n°28 de «L'illustré», paru en kiosque le 09 juillet 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°28 de «L'illustré», paru en kiosque le 09 juillet 2026.

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