Une première en Europe
Biocompostage humain: et tu retourneras à la poussière

Depuis l’automne 2025, une structure unique en Europe permet d’expérimenter la décomposition des corps en milieu naturel contrôlé dans le canton de Vaud. Une alternative funéraire qui pourrait bien changer les rites établis et notre rapport à la mort.
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La première structure européenne de biocompostage humain est testée dans le canton de Vaud
Katja Baud-Lavigne
Katja Baud-Lavigne
L'Illustré

Il n’existe aujourd’hui que deux méthodes funéraires légales: l’inhumation et la crémation. C’est peu, et beaucoup n’y trouvent pas leur compte. Depuis l’automne dernier, le Swiss Human Institute of Forensic Taphonomy (SHIFT) a mis en place un laboratoire extérieur de 170 m2 qui accueille une expérimentation de quatre ans dédiée au biocompostage naturel humain, dont l’humusation constitue une déclinaison. Cette première structure du genre en Europe est dirigée par le professeur associé à l’Université de Lausanne Vincent Varlet et portée par des scientifiques du CHUV.

Elle peut accueillir jusqu’à cinq corps par an, issus de dons, et vise à offrir une alternative écologique aux méthodes funéraires traditionnelles. Situé dans le canton de Vaud, son emplacement géographique est tenu secret. Vincent Varlet jure en riant que son équipe n’a rien à cacher: «C’est plus un besoin technique pour la maîtrise des paramètres scientifiques et un égard vis-à-vis des personnes qui ont donné leur corps au projet. Même les familles des défunts ne pourront pas venir. Les visiteurs risquent de piétiner les sondes de nos instruments et on préfère objectiver nos mesures.»

Vincent Varlet, responsable du projet de biocompostage humain, dit avancer prudemment

Prête à fonctionner, la structure est maintenue en état de veille, dans l’attente d’un premier corps. Il sera déposé nu et entouré d’un drap de coton dans un box en bois brut, sur une strate de compost mature, puis recouvert d’une épaisse couche de broyat végétal (cf. infographie). «Le linceul est présent par respect du corps et par égard pour les futurs métiers liés au biocompostage, précise Vincent Varlet. Il permet de manipuler la dépouille plus facilement, afin que les employés ne soient pas obligés de traiter des corps à nu.»

Déjà expérimenté sur les animaux 

Les paramètres de compostage – humidité, aération, montée thermique – sont ensuite suivis de près. «Lorsque le processus est bien maîtrisé, il n’y a pas d’odeurs, quelle que soit la saison, assure le professeur. Une bâche recouvre le tout pour nous permettre de contrôler l’hygrométrie.» Aucun risque non plus que des animaux puissent s’intéresser aux corps en cours de décomposition. «Les box sont hors sol, et surtout dans un site protégé, poursuit Vincent Varlet. On s’est inspirés des structures existantes dans le domaine médicolégal. Il y en a une dizaine dans le monde, notamment aux Etats-Unis, en Australie, aux Pays-Bas et au Canada. On ne part pas de zéro.»

Le processus complet dure en moyenne neuf mois. «Le compostage de matières carnées est connu depuis longtemps, en particulier grâce à la gestion des mortalités dans les élevages en Amérique du Nord, souligne le scientifique. Dans ces lieux isolés, il faut prendre en charge les carcasses sur place. Ça fait plusieurs dizaines d’années qu’on maîtrise la technique sur l’animal. Il faut juste faire le pas sur l’humain, psychologiquement et technologiquement.»

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Peut-être qu’étirer un peu le temps, c’est aussi amener une forme de douceur dans le deuil
Vincent Varlet, professeur associé à l’Université de Lausanne
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Une durée qui peut sembler longue et oblige à étirer le deuil. Mais l’argument est bien vite balayé par Vincent Varlet. «Si vous faites le tour des crématoriums de Suisse, vous verrez que beaucoup de cendres ne sont jamais récupérées. En trois heures, vous passez du corps tangible de votre défunt à un petit pot de cendres chaudes. Cette violence peut s’avérer très traumatique pour la suite. Peut-être qu’étirer un peu le temps, c’est aussi amener une forme de douceur dans le deuil.»

Si la nature fait bien les choses, elle a néanmoins besoin d’un peu d’aide à certaines étapes. «Les os vont se décomposer jusqu’à un certain point, précise Vincent Varlet. Au bout de trois, quatre mois, on les récupère pour les broyer – ce qu’on appelle une crémulation – exactement comme après une crémation, puis on les remet à décomposer pendant encore cinq mois environ.»

A priori, la taille du corps influe peu sur la durée de compostage et la méthode est relativement similaire à celle employée pour un compost ménager, l’expertise scientifique en plus. «A la maison, ils ratent souvent parce qu’on maîtrise mal les paramètres d’humidité, d’aération, de mélange, confirme Vincent Varlet. Il y a toute une science du compostage à mettre en œuvre pour que l’opération soit un succès.»

Sarah Joliat, présidente de l’association Humusation Suisse, n’a pas encore donné son corps au projet. «C’est le cordonnier le plus mal chaussé», rit-elle.

Sarah Joliat, directrice des Pompes funèbres du Léman, à Vevey, et présidente de l’association Humusation Suisse, doit d’ailleurs régulièrement rassurer les sceptiques. «Ce sont des peurs liées à l’ignorance, explique-t-elle. J’ai déjà entendu: 'On dit bien qu’il ne faut pas mettre de viande dans le compost, donc ça ne doit pas être très net comme truc.' C’est une réflexion intéressante. En fait, on déconseille la viande dans les composts domestiques parce qu’ils ne sont pas bien régulés, mais aussi parce que la viande est cuite, sans micro-organismes. Les gens ont de fausses croyances: ils ont peur des odeurs, d’être mangés par les vers. Or les corps ne sont pas décomposés par des vers extérieurs. Ce sont nos propres micro-organismes qui effectuent le travail.»

Un processus ultra-maîtrisé 

Durant les trois premières semaines, les paramètres sont contrôlés quotidiennement et corrigés au besoin. Une fois le processus installé, les interventions s’espacent. En théorie, la méthode ne doit pas échouer. «Normalement, tout est maîtrisé dans le cahier des charges, promet Vincent Varlet. En revanche, on pourra peut-être l’optimiser. Neuf mois, c’est effectivement long. Si on arrive à tout faire en six mois, c’est déjà mieux.»

Autre avantage de la méthode, les corps peuvent être débarrassés d’éventuels prothèses ou pacemakers. «A l’issue de la décomposition, tout ce qui est métallique ou artificiel sera récupéré, assure Vincent Varlet. Avec l’incinération, ça part en fumée dans l’environnement. Avec l’inhumation, ça reste dans le sol et pollue en relarguant des métaux lourds. Là, on pourra tout récupérer. Ça va également être une de nos pistes de réflexion. On pourra mesurer le sol après compostage et voir s’il y a eu contamination ou non.»

Du statut légal des restes 

L’expérience accueille d’ailleurs tout type de donneurs, y compris ceux qui ont subi de lourds traitements médicamenteux. «On ne va pas filtrer. On veut correspondre à l’universalité des corps. Le seul filtre possible, c’est si le corps a subi une forme d’embaumement. On suivrait ce cas de figure plutôt dans un deuxième temps. Quant aux cytotoxiques, j’ai vu en Australie une personne chargée de ces substances se décomposer à côté d’une personne décédée d’un arrêt cardiaque. Après une semaine, la première était encore intacte. La nature ne veut pas s’empoisonner. Mais, sur neuf mois, on devrait arriver à décomposer même ces corps-là.»

Quant à l’adage prétendant que les corps se décomposent de moins en moins bien, voire plus du tout, dans les cimetières à cause des additifs alimentaires et des médicaments ingérés tout au long de notre vie, Vincent Varlet n’y adhère guère. «Je n’ai rien vu dans la littérature scientifique qui le démontrerait. Ce sont un peu des légendes urbaines. Je suis en train de faire des tests sur des modèles animaux. Le vrai problème, c’est la profondeur à laquelle on enterre les corps. La vie se situe dans les 50 premiers centimètres du sol. En dessous, il n’y a plus grand-chose, donc peu de possibilité de décomposition.»

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On veut que les donneurs fassent le premier pas, pouvoir discuter avec eux, les éclairer
Vincent Varlet, professeur associé à l’Université de Lausanne
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Le projet servira également à déterminer la nature de ce qui émanera du biocompostage d’un corps. Difficile pour le moment de savoir s’il s’agira d’un compost ordinaire, utilisable comme n’importe quel autre. «Un de nos buts est de savoir si la matière obtenue peut être rendue aux familles de manière sûre. Il faudra ensuite déterminer le statut légal de ce qu’on leur rend. Ce ne sont pas des cendres ni des ossements. S’il s’agit de terre ou de terreau, on devrait appliquer les régulations sur les amendements organiques. D’un autre côté, c’est un compost issu de l’être humain. Est-ce qu’il faut le sacraliser ou l’anthropocentriser comme on le fait avec les cendres? La question reste entière. Comme on ne sait pas si le compost sera sain, on est obligés de l’incinérer. Ce qu’on rendra aux familles pendant la durée de l’expérimentation, ce seront des cendres. Après, on verra.»

Au chapitre religieux, le projet n’a pas rencontré d’opposition. «Notre objectif est aussi d’intégrer les représentants concernés dans la démarche, promet le scientifique. Nous avons toute une étude sociétale à mener pour voir, si la méthode fonctionne, quelle serait la position des différentes religions et spiritualités.»

Un grand engouement 

Pour le moment, la méthode n’est pas légalisée. «Il faut différencier le biocompostage naturel et le biocompostage contrôlé, rappelle Vincent Varlet. Dans le premier cas, on laisse la nature faire son œuvre, ce que nous allons expérimenter. Dans le second, tout se passe en caisson, comme un grand cercueil métallique. Il faut maintenir des conditions à 65-70°C pendant deux mois. C’est plus rapide, mais on perd le bénéfice écologique. Cette procédure est légalisée dans plusieurs Etats américains et autorisée en Allemagne à quelques endroits. Le biocompostage naturel, lui, n’est autorisé ou légalisé nulle part dans le monde, à part dans le cadre de certaines expérimentations comme la nôtre.»

Preuve que cette alternative funéraire intéresse, les dons de corps affluent via la plateforme mise en ligne en décembre dernier. «Les formulaires ne sont pas mis à disposition directement, pointe Vincent Varlet. On veut que les donneurs fassent le premier pas, pouvoir discuter avec eux, les éclairer. Et que leur consentement soit le plus transparent possible. Une fois qu’on connaît leurs motivations et qu’ils comprennent bien les tenants et aboutissants du projet, on leur envoie le document. On demande aussi la signature de deux personnes de confiance – enfants, conjoint, médecin – pour attester que la démarche est importante pour eux et que leur volonté soit respectée.»

Plusieurs dizaines de candidatures ayant déjà été enregistrées et les places étant limitées, il est également demandé aux donneurs leur second choix, c’est-à-dire s’ils souhaitent donner leur corps à la science médicolégale. «On ne veut pas stocker de dépouilles en frigo, reconnaît Vincent Varlet. Mais on tient à ce que les dernières volontés de nos donneurs soient exaucées, y compris s’ils ne peuvent bénéficier du projet.»

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Je me voyais très mal être incinérée ou inhumée. Devenir de l’humus, c’était en rapport avec mes idées, la nature
Josette Farine, 75 ans
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A l’inverse des instances politiques ou religieuses, qui n’ont jamais répondu à nos sollicitations d’interviews, les membres de l’association Humusation Suisse sont ravis de disserter sur le sujet. Si leurs motivations sont variées, toutes et tous affirment que retourner à la terre au sens propre donne un sens particulier à leur mort. A l’image d’André Marty, 71 ans, qui a d’ores et déjà donné son corps au projet. «Je suis croyant et ça ne me pose aucun problème moral ni spirituel. Je prends comme référence: 'Tu es poussière et tu retourneras à la poussière.' Quoi de plus naturel? Et poussière, ça peut aussi se traduire par terre.»

Une manière également pour lui de réaliser un vœu ancien. «Mon rêve de gosse, c’était qu’on me plante un arbre sur le ventre. C’est une belle manière de boucler la boucle. J’aimerais être au-dessus de la pile au moment de mon décès et peut-être que, d’ici là, ils pourront proposer plus que cinq places par année. Si ce n’est pas le cas, j’ai mis la croix pour donner mon corps à la science. Ça ne me pose pas de problème non plus, même si j’ai une préférence pour l’humusation.»

Repenser le système à long terme 

Josette Farine, 75 ans, partage cette opinion. «Je me voyais très mal être incinérée ou inhumée. Devenir de l’humus, c’était en rapport avec mes idées, la nature. Je crois en quelque chose, mais pas forcément au Dieu de la Bible. Je suis plutôt de sensibilité bouddhiste, en tant que philosophie. J’ai aussi accepté l’option de donner mon corps à la science. Ça ne me pose aucun problème.»

Marianne Beaud, 75 ans, y voit pour sa part une forme de liberté. «J’ai choisi cette solution pour ne pas être enfermée. Et puis, je me considère comme un enfant de la terre. Pour la remercier de m’avoir nourrie, je lui donne mon corps. Je trouve ça formidable, vraiment. Tout le monde dans la famille est de mon avis, et je pense qu’ils vont tous devenir membres de l’association bientôt. S’il n’y a pas de place, je me ferai brûler. Toujours pour des raisons de ne pas être enfermée. Mais j’aimerais vraiment mieux devenir de la terre.»

Assistante socio-éducative en EMS et doula de fin de vie formée auprès de Rosette Poletti, Martine Roux, 62 ans, est elle aussi pleinement convaincue par la solution de l’humusation. Seulement, elle doit faire face à une forte opposition de son mari. «Je n’ai pas encore donné mon corps au SHIFT, je ne peux pas le faire tant que ma famille n’est pas d’accord. Jusqu’à ce que je découvre le procédé, je faisais partie de ceux qui disaient: «Faites de moi ce que vous voulez, ce qui vous fera du bien à ce moment-là.» Mais avec l’humusation, il y a une proposition qui me parle pour la première fois. Et j’aimerais bien qu’on respecte mon choix.»

Martine Roux fait face à une forte opposition de son mari, mais ne désespère pas de le convaincre. «Mes enfants regardent ça d’un peu loin. Ils ont l’habitude que maman ne fasse pas tout à fait comme tout le monde.»

Conseillère municipale chargée des Affaires funéraires à Chevroux (VD), cette femme dynamique et pleine de vie sait de quoi elle parle. «Pour donner une information concrète, la dernière tombe avec cercueil dans notre commune date de 2020. Depuis, tous les défunts sont passés par la crémation. Nous avons un columbarium, des urnes qui ont rejoint des tombes. Beaucoup de cendres sont dispersées dans les jardins ou le lac. Ça ne prend pas de place, pour l’instant, mais il y a des questions à venir. Les plus vieilles tombes chez nous ont déjà 50 ans et peuvent être réattribuées après vingt-cinq ans. Si une urne y a été déposée il y a deux ans seulement et qu’on réattribue l’emplacement, on dit quoi à la famille? C’est compliqué.»

Peut-on dès lors imaginer qu’à terme l’humusation devienne la norme? «Juste quelque chose de possible, une alternative, insiste Vincent Varlet. Je pense que le biocompostage naturel aura toute sa place dans des contextes ruraux ou semi-urbains, où on a de la place et du temps. Dans des mégapoles, on ira plutôt vers le biocompostage contrôlé, pour correspondre à un monde plus technologique et une pression foncière en croissance constante. Il faut aussi réfléchir à la manière de transposer ces nouvelles possibilités sous forme de rituel. Dans quatre ans, si tout fonctionne très bien, l’aventure ne sera pas finie. On en a encore pour une génération à construire quelque chose qui corresponde au plus grand nombre, et qu’on puisse faire évoluer à travers les siècles.»

Le principe de l’humusation

Aucune odeur ne se dégage des box où les corps se décomposent, les paramètres de compostage – humidité, aération, montée thermique – étant suivis de très près par les scientifiques, à l’aide de plusieurs sondes et instruments. Le site est par ailleurs sécurisé pour qu’aucun animal ne puisse avoir accès aux dépouilles.

Un article de L'illustré

Cet article a été publié initialement dans le n°21 de L'illustré, paru en kiosque le 21 mai 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°21 de L'illustré, paru en kiosque le 21 mai 2026.

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