Avec le retour des beaux jours, les rives des lacs suisses sont une invitation irrésistible à la détente. Problème: ces bords de l’eau sont aussi des emplacements ultra-prisés pour l’immobilier privé. Résultat, malgré l’espace disponible, la population se retrouve bien souvent à l’étroit.
Dès 2018, une grande analyse de Blick révélait à quel point les rives helvétiques étaient bétonnées. Il y a deux ans, le magazine d’architecture Hochparterre a mis ces chiffres à jour. Le constat est sans appel: c’est surtout au bord des grands lacs que les espaces libres deviennent une denrée rare.
Des rives privatisées et bétonnées
Pour s’en rendre compte, les journalistes du quotidien genevois «Le Courrier» ont tenté cet été une expérience: une traversée en bateau le long des rives du Léman. Sur ce parcours d’environ 17 kilomètres entre Nyon (VD) et Rolle (VD), les journalistes dessinent un tableau désolant: sur de longues portions, la balade s’apparente à une «excursion de luxe pour milliardaires», écrit le journal. Châteaux, propriétés valant des millions, plages privées: il ne reste que très peu d’espace pour que la population «ordinaire» puisse se baigner ou s’y attarder.
Une impression qui se confirme dans les chiffres. Au bord du Léman, environ 43% des rives sont privatisées. C’est le troisième taux le plus élevé parmi les 14 lacs suisses analysés. Seuls les lacs de Lugano (48,5%) et de Zurich (46%) font pire. Pourtant, comme le rappelle «Le Courrier», il existe bel et bien un droit de passage légal dans le canton de Vaud. Celui-ci oblige les propriétaires fonciers privés à rendre librement accessible une bande riveraine d’au moins deux mètres de large le long des lacs. Seulement voilà: aujourd’hui, cette disposition est interprétée de telle sorte qu’elle ne s’appliquerait qu’en cas d’urgence pour la navigation.
Quoi qu’il en soit, près de la moitié des rives du Léman reste librement accessible. Cela s’explique par le fait que cette étendue d’eau de Suisse romande n’est entourée que de très peu de zones naturelles protégées, de zones agricoles, de routes ou encore de voies ferrées.
La situation est bien différente au bord des lacs de Zurich et de Lugano. Là-bas, les barrières naturelles et les infrastructures rendent l’accès encore plus exclusif que ne le fait déjà la privatisation: à peine 40% des rives sont libres d’accès au bord lac de Zurich, et à peine un tiers au lac de Lugano.
Les petites oasis
En règle générale, ce sont les petits lacs qui s’en sortent le mieux face au béton. Mais il existe une immense exception à cette règle: le lac de Constance, dont pas moins de 55% des rives sont publiques. C’est le deuxième meilleur élève de Suisse, juste derrière le lac de Hallwil – pourtant 50 fois plus petit – qui affiche un taux record de 64%.
Pour autant, moins de bétonnage ne rime pas automatiquement avec plus de place pour se promener ou se baigner. Au lac de Sempach, dans le canton de Lucerne, à peine un quart des rives est librement accessible. En effet, en plus de 40% de terrains privés, un tiers du rivage est constitué de champs cultivables ou de zones de protection de la nature. On ne trouve d’ailleurs davantage de zones naturelles qu’autour de deux autres lacs suisses: le lac de Neuchâtel et le lac de Baldegg. Pour ce dernier, la nature préservée occupe même plus de la moitié des rives.
La bataille politique patine
La loi suisse sur l’aménagement du territoire stipule certes que «les rives des lacs et des cours d’eau doivent être maintenues libres et que l’accès et la circulation du public doivent être facilités». Seulement, la mise en œuvre concrète relève de la compétence des cantons.
Au niveau national, la conseillère nationale zurichoise des Vert-e-s, Katharina Prelicz-Huber, a par exemple tenté à plusieurs reprises de faire inscrire dans la loi l’obligation de créer des sentiers riverains continus. Ses interventions ont toutefois toutes échoué devant les Chambres fédérales: la protection de la propriété privée prime.
Dans le canton de Neuchâtel, la construction de sentiers riverains est inscrite dans la loi depuis environ cinq ans – mais sans obligation d’un accès continu. Dans le canton de Zurich, c’est déjà le cas depuis 2016. Il y a deux ans, une initiative populaire réclamant la création d’un sentier riverain continu d’ici 2050 a toutefois été clairement rejetée par les électeurs zurichois. Au bord du Léman également – c’est-à-dire dans les cantons de Genève et de Vaud –, des initiatives similaires ont vu le jour ces dernières années. Elles ont échoué devant les parlements cantonaux.