Faire du sport à moindres frais, en utilisant le poids de son propre corps pour endurcir ses muscles. Le principe du street workout (ou sport urbain, en français) séduit de nombreux adeptes. Alors que l’association Swiss Active recense plus de 1 million de membres actifs dans les salles de fitness en 2025, il est difficile de quantifier précisément le nombre de sportifs en plein air. Selon la base de données internationale Global Calisthenics Hub, plus de 200 installations de fitness en extérieur sont fonctionnelles en Suisse.
A Genève, à Lausanne et à Neuchâtel, amateurs et semi-professionnels de callisthénie (méthode d’entraînement au poids du corps) se retrouvent dans des parcs aménagés avec des barres et un sol amortissant sécurisé, principalement financés par les autorités publiques. Gratuit et convivial, le sport urbain rapproche. Des associations naissent, on n’hésite pas à se coacher spontanément ou même à organiser des cours et des compétitions. L’illustré est allé à la rencontre de quatre athlètes.
Il avait 17 ans lorsqu’il a découvert la callisthénie dans des vidéos, sur YouTube. Trois ans plus tard, Gonçalo Marcelino a atteint un niveau semi-professionnel et déjà participé à des compétitions internationales. Ambitieux, le jeune homme vise les Championnats du monde d’ici à quelques années. Pour ce vidéaste, qui suit en outre une formation de laborantin, le sport en extérieur a un aspect amical: «En salle, les gens ont souvent des écouteurs. En plein air, on va plus facilement se parler. C’est un sport où on peut vite se faire mal, donc c’est important de pouvoir discuter.»
S’il apprécie les échanges, il aime aussi s’exercer seul pour se concentrer sur ses objectifs de compétition. Le choix du lieu dépend du type d’entraînement. «Je vais à Renens quand j’ai besoin d’être seul. Dans ce parc, les barres sont réglementées pour les compétitions, ce qui m’arrange mieux. J’aime aussi aller à Chauderon quand je sais qu’il y aura du monde. C’est toujours sympa d’être à plusieurs. Souvent, on fait une sortie ou une grillade après le sport.»
Objectif JO
L’association Sthenos Movement, dont Gonçalo Marcelino fait partie, propose des initiations et des démonstrations et organise la compétition Sthenos Xbition chaque année au Flon. «Notre sport a commencé à grandir récemment et on aimerait bien qu’il aille un jour aux Jeux olympiques.»
D’ici là, le jeune sportif souhaite encourager plus de personnes à s’essayer à cette discipline, notamment des femmes. «On est beaucoup d’hommes et souvent torse nu, donc je comprends que les femmes soient parfois mal à l’aise. Mais j’essaie toujours de discuter pour qu’elles viennent. Le fait d’être dehors aide en ce sens, car les gens sont plus ouverts et il n’y a pas de barrière.»
Pas de barrière d’âge non plus, à l’image de ce garçon d’une dizaine d’années qui a un jour abordé Gonçalo Marcelino: «Je faisais une maltese sur les doigts (ndlr: une figure qui consiste à supporter tout le poids du corps uniquement sur le bout des doigts) et mon pouce s’est disloqué. Comme je connais ce risque, j’ai appris à le remettre moi-même. Le petit m’a vu faire et il voulait que je lui apprenne le geste!» Que nos lecteurs se rassurent: le jeune garçon n’a pas été blessé.
Pour Nikita Florez, 25 ans, le sport est quelque chose qui se partage. En septembre 2020, quelques sportifs rencontrés dans un parc s’unissent pour créer l’association Neuchâtel Street Workout. «Le but est de faire découvrir notre pratique aux personnes intéressées. On voit, par exemple, beaucoup d’étudiants qui n’ont pas les moyens d’acheter un abonnement à une salle.»
La gratuité est, selon elle, un des principaux avantages du sport en plein air. L’autre se situe dans la spontanéité des gens: «La communauté est très accueillante et chaleureuse. J’ai rencontré de nouveaux amis grâce au street workout. L’ambiance est vraiment bon enfant. Même quand je pars m’entraîner seule, je retrouve des amis sur place.» Si elle s’exerçait avant principalement au parc du Mail, le premier de la ville où des barres ont été installées, elle apprécie que de nouvelles installations aient vu le jour dans d’autres lieux.
Le plaisir de coacher
Cette assistante administrative de vente avait l’habitude de faire du fitness en salle. C’est, encore une fois, une rencontre qui l’a guidée vers la pratique en plein air. «J’ai fait la connaissance de mon compagnon il y a huit ans. Il faisait du street workout, j’ai essayé en me disant que ça pouvait être sympa et j’y ai pris goût. Je fais aussi de la course à pied et du krav maga, j’aime bien toucher un peu à tout.»
En extérieur, il n’y a pas que la météo qui influence les entraînements, les exercices eux-mêmes présentent d’autres défis. «En salle, on utilise surtout des machines. Dehors, on fait tout au poids du corps. Quand la fatigue arrive, on peut retirer du poids de la machine, mais pas sur notre corps», illustre la jeune femme.
Son goût du partage l’a aussi amenée à transmettre son savoir au sein d’un programme multisport de la ville de Neuchâtel, où elle a donné deux cours exclusivement pour les femmes en août 2025. «C’était un événement ponctuel. Je n’en ferais pas mon métier, mais j’aime bien coacher des amis ou des proches.» D’un naturel enthousiaste, elle encourage volontiers les néophytes. «Cela peut paraître un peu intimidant, mais il n’y a aucune compétition malsaine ni esprit toxique. Tout le monde se soutient, je ne peux que recommander!»
Pas d’horaire ni d’abonnement, l’air frais (ou caniculaire) de l’extérieur, la vue sur le lac. Pour Eduardo Alfaro, 59 ans, la pratique du sport en plein air comporte de nombreux avantages. «C’est plus agréable d’être dehors plutôt que de transpirer dans une salle fermée et bondée. Je fais aussi de la course à pied et il ne me viendrait pas à l’idée de courir dans une salle», souligne celui qui a découvert les installations de barres fixes justement lors d’une sortie de course.
Après un essai un peu par hasard, il y a pris goût et a intégré la pratique dans sa vie quotidienne. «Je vais souvent faire du sport durant la pause de midi.» Comme il décide généralement sur un coup de tête, ses séances se font principalement en solo, même si son épouse et ses trois filles, entre 16 et 21 ans, l’accompagnent parfois. «J’ai aussi fait des rencontres sympas durant les sorties. Il y a souvent des jeunes qui viennent me demander mon âge», sourit le quinquagénaire.
Employé de l’administration fédérale à Genève, Eduardo Alfaro s’entraîne dans plusieurs espaces ouverts à tout le monde dans la ville du bout du lac. «Les installations sont parfois mises en place lors de la rénovation des parcs.» D’une constance remarquable, il n’est pas arrêté par la canicule: «Je préfère la chaleur au froid. En hiver, il faut s’équiper d’un bonnet et de gants et je trouve cela inconfortable. Quand il pleut, il faut faire attention à ne pas glisser. Mais je m’entraîne quand même en toute saison.»
Pourtant, il insiste sur le fait de connaître ses limites et de ne pas se pousser à l’extrême pour ne pas se blesser. Lui-même s’est déjà mué en bon samaritain. «J’ai été amené à intervenir en voyant de petits accidents, pour aller chercher du secours ou voir comment faire pour amener la personne aux urgences. En faisant du sport dans la rue, on voit ce qui se passe. Je me sens responsable, j’aime bien prendre soin des plus jeunes.»
La passion du sport mène parfois à en faire sa profession. Sole Bassett, 46 ans, a pris un tournant dans sa vie pour se former au métier de coach, après une carrière en digital marketing. «J’ai passé les examens en décembre 2024, mais j’ai encore besoin de quelques heures de pratique pour obtenir le certificat.»
Avant d’en arriver là, cette maman d’une fillette de 7 ans a dû forger sa confiance en elle et dépasser son anxiété. «J’ai commencé à faire de la musculation et de la course à pied pour soigner ma santé mentale. J’ai vite remarqué que je me sentais mieux, que j’avais plus d’énergie dans ma vie, surtout dans les moments passés avec ma fille.»
Sa détermination et sa pratique quotidienne façonnent petit à petit son corps et son caractère. «Un jour, j’attachais mes cheveux en queue de cheval et j’ai vu dans le miroir que mes biceps étaient bien dessinés. Ce fut un gros coup de boost pour moi!» plaisante la quadragénaire.
Même par mauvais temps
En voyant les installations dans l’espace urbain, Sole Bassett découvre aussi une certaine liberté, qu’elle ne connaissait pas en salle. «Il n’y a pas de limites quand on s’entraîne en plein air.» Quid de la pluie et des aléas de la météo? «J’ai un sentiment de surpuissance quand je cours par mauvais temps. Avoir la capacité de courir dans la neige, la pluie ou le vent, cela donne l’impression d’être plus forte que tout. Mentalement, c’est un vrai bonus pour la suite.»
Cette force mentale, la coach la partage avec d’autres femmes rencontrées au fil des entraînements. Si chacune avait commencé seule, une communauté s’est progressivement construite et, aujourd’hui, une soixantaine de femmes sont inscrites sur un groupe WhatsApp de sorties collectives.
Parmi elles, une dizaine s’exercent régulièrement ensemble. «Il est parfois difficile de concilier le sport avec nos agendas de mamans. Ce qui est pratique au parc de Chateaubriand, c’est que les enfants peuvent venir avec nous. Ils peuvent jouer au foot ou s’amuser au skatepark.» Car même si certains athlètes impressionnent par leur niveau élevé, les installations en plein air sont ouvertes à tous.
Cet article a été publié initialement dans le n°30 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 juillet 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°30 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 juillet 2026.