Jumelles disparues à Saint-Sulpice
«J’ai intégré leur absence dans ma vie quotidienne»

Irina Lucidi, la maman des jumelles disparues il y a quinze ans, s’exprime pour la première fois sur ce drame, sa fondation, la résilience. Un témoignage lumineux, pudique et poignant qui est source d’espoir: se reconstruire est possible.
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Alessia et Livia auraient fêté leurs 21 ans le 7 octobre dernier. Leur maman espère un jour pouvoir les retrouver.
Patrick Baumann
Patrick Baumann
L'Illustré

L’enlèvement de Livia et Alessia le 30 janvier 2011 par leur père avait suscité l’émotion de tout un pays, entraînant une enquête internationale qui n’a jamais permis de retrouver les jumelles de 6 ans. Quinze ans après ce drame, leur maman, Irina Lucidi, revient pour la première fois sur cette disparition, la difficulté de faire son deuil (elle ne croit plus que ses filles soient en vie mais aimerait savoir où elles sont), mais aussi son besoin de continuer à faire vivre leur mémoire, sa résilience empreinte d’une douce spiritualité et sa volonté d’aller vers la vie et la lumière par amour aussi pour les siens. 

Si elle sort d’un silence médiatique volontaire depuis plusieurs années, c’est aussi pour évoquer sa fondation, Missing Children Switzerland (MCS), créée l’année de la disparition et à la date anniversaire de ses filles. Un combat inlassable qu’elle mène avec son équipe pour la cause des enfants disparus.

Le 30 janvier 2026, cela faisait quinze ans que Livia et Alessia ont disparu. Comment avez-vous vécu cette journée?
Ce qui est très touchant, ce sont les amis proches et moins proches et même les puéricultrices de la garderie de mes filles qui m’écrivent tous les 30 janvier pour me dire qu’ils pensent à elles. Que nous sommes nombreux à penser à elles. Elles sont toujours dans nos cœurs et accompagnent notre vie. J’ai un petit coin dans ma maison avec quelques photos d’Alessia et Livia, pas beaucoup, car les regarder n’est pas toujours facile, j’allume quelques bougies. Elles sont toujours présentes. Je vais aussi me promener avec mes cinq chiens. 

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Je suis avec tous mes absents, c’est un peu comme si j’avais intégré l’absence dans ma vie quotidienne
Irina Lucidi, maman de Livia et Alessia disparues en 2011
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Je vis à la montagne en Valais, j’aime être dehors, dans la nature. Je suis avec tous mes absents, c’est un peu comme si j’avais intégré l’absence dans ma vie quotidienne. Bien sûr, il y a des hauts et des bas au fil du temps. J’ai fait le calcul des heures que ma pauvre psychiatre a passées à m’écouter et j’en arrive à un chiffre considérable qui dépasse les 1200 heures. Parler, se raconter, c’est tellement important pour se reconstruire, apprivoiser l’immensité de la douleur. La psychothérapie, plus que les médicaments, est un outil fondamental pour vivre. Je n’avais jamais imaginé que la parole, se raconter, puissent être aussi importants. La consolation, non. Je ne parlerais pas de consolation, il n’y a pas de consolation possible. La douleur, ça s’apprivoise jusqu’à devenir quelque chose de familier, qui fait de moins en moins peur. Je n’aime pas le terme de consolation. La vie est ce qu’elle est.

Vous avez retrouvé une forme de sérénité?
Ce n’est pas facile à expliquer... Avant, j’étais beaucoup dans le concret; aujourd’hui, je vis avec plus de légèreté car j’arrive à voir l’importance de ce qui est vraiment essentiel, l’amour, la gentillesse, l’amitié, les petits bonheurs du quotidien... Il y a tellement de drames autour de nous, Gaza, l’Ukraine, les féminicides. Il faut rester connecté à l’immense douleur dans le monde avec empathie et compassion. J’ai eu la chance d’avoir une famille soudée, on est comme un puzzle qui tient ensemble. Je me suis toujours senti une responsabilité d’exemplarité pour mes neveux d’aller vers la vie, de ne pas créer encore plus de malheur. Mon père, qui n’est plus là, m’avait regardée dans les yeux et dit: «N’imagine même pas, je t’interdis de penser à la mort, on continue ensemble!»

En 2012, une piste a mené à une petite fille en Espagne que l’on pensait être Livia, comment avez-vous géré cet ascenseur émotionnel?
On m’a envoyé sa photo alors que j’étais en Inde. Pour moi, oui, c’était Livia et la déception m’avait de nouveau plongée dans le noir. Mon cerveau s’est bloqué, ma mémoire, le sens de la chronologie des événements... j’ai des images mais tout est décousu. Lors de l’enquête, je me suis sentie extrêmement seule. Je devais faire face à une situation unique sans aucun support émotionnel. J’étais complètement perdue. D’où l’importance du travail de la fondation Missing Children Switzerland, véritable centre d’expertise en matière de disparitions d’enfants. Elle connaît les procédures, les bonnes pratiques et les étapes à suivre, et agit comme intermédiaire entre les services de police et la famille. Elle apporte un soutien émotionnel, aide à structurer les démarches et filtre les informations et sollicitations entrantes.

La perte d’un enfant fige son image à jamais dans l’enfance, vous arrive-t-il de les imaginer à 21 ans?
J’essaie d’imaginer leurs traits en regardant ceux de mon neveu, de ma nièce, qui est née en février 2004. Longtemps je les voyais telles qu’elles étaient enfants et puis le travail avec la psychiatre m’a aussi permis de les faire grandir. Mais je préfère les imaginer que regarder les photos vieillies par ordinateur.

Que faites-vous le 7 octobre, date de leur anniversaire?
Au début, c’était dramatique, je tombais déjà en dépression un peu avant le 7 octobre, et puis il y avait Noël, le 30 janvier, je ne ressurgissais qu’en mars. Aujourd’hui c’est plus fluide, plus léger. J’ai rencontré par hasard une personne merveilleuse, une chamane valaisanne. Elle m’a fait choisir un endroit dans la nature près d’un fleuve et nous avons fait le 7 octobre un rituel qui ressemblait un peu à des funérailles. C’était un beau moment. Important.

Vous arrive-t-il de vous rendre sur les lieux où vous gardez des souvenirs lumineux avec vos jumelles?
Oui, en Italie, dans la maison familiale dans les Marches que je me suis réappropriée et que je fais vivre en y emmenant du monde, des amis. Toutes les affaires de mes filles y étaient entreposées dans des caisses mais je n’avais jamais eu le courage de les ouvrir. Il y a trois ans, je l’ai fait pour la première fois et j’ai fait don des jouets, des habits de Livia et Alessia à des mamans qui vivent dans un foyer. Je les ai rencontrées. C’était beau, c’était magnifique, une histoire de transmission, la vie continuait.

Continuer à faire exister un enfant décédé, c’est parfois difficile. Vous parlez beaucoup de vos filles en famille?
Avec ma mère, c’était très difficile. C’est comme s’il y avait trop de douleur. Ma douleur et sa douleur prenaient une place incroyable et c’était impossible pour moi d’en parler même si elle, en tant que mère, voulait m’aider à porter ma douleur. Mais on ne porte pas la douleur de l’autre. Du coup, on n’en a pas parlé pendant longtemps. Et mes proches évitaient eux aussi le sujet, par pudeur très certainement. J’arrive à en parler depuis un ou deux ans seulement. Et avec joie. Parce qu’elles m’ont donné beaucoup de joie.

Un livre a paru en italien sur votre vécu, une étape importante dans le travail de reconstruction?
Oui. J’étais terrorisée à l’idée que les souvenirs s’effacent, d’oublier... Comme il n’y avait pas de corps, je pouvais même me demander si tout cela avait existé, c’était devenu une obsession de pouvoir laisser une trace. On m’avait offert un livre de la journaliste et écrivain italienne Concita De Gregorio, qui a beaucoup écrit notamment sur le deuil et la violence faite aux femmes, nous avons passé quatre jours ensemble à Rome. Un cadeau, une vraie rencontre. Elle en a fait un livre extraordinaire reproduisant mon vécu, mes joies, mes peines. Le point de départ était l’absence spécifique d’un mot qui définisse la condition d’une maman ou d’un papa ayant perdu un enfant. C’est comme si le langage avait effacé cette possibilité, un tabou. Le terme orphelin désigne uniquement la condition d’un enfant ayant perdu un ou ses deux parents. 

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Il faut apprendre à nager dans le courant de la vie. Moi, cela ne fait que deux ans environ que je vais mieux
Irina Lucidi
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Seuls l’hébreu et l’arabe ont un terme spécifique, notamment shakula et thakla. Et c’est devenu par la suite une pièce de théâtre. Avec une actrice italienne formidable elle aussi, qui vit en Belgique mais vient des Marches, comme moi, et s’appelle Gaia, comme ma nièce. La pièce «Je crois que dehors c’est le printemps» a été jouée en français à Vidy et aussi au Théâtre des Doms lors du Festival d’Avignon en juillet 2023. Personnellement, j’ai mis beaucoup de temps avant de pouvoir la voir. Quand elle a été jouée pour la première fois, en 2017, à Milan au Piccolo Teatro, je suis sortie après la première réplique, je ne pouvais pas rester et j’ai attendu sur les escaliers dehors. C’était bien comme ça. Je l’ai vue pour la première fois à Avignon, avec Concita et la compagne de Gaia qui me tenaient la main. Et je l’ai revue tous les soirs pendant une semaine!

Un seul remède pour survivre à une tragédie comme celle-ci, dit Concita De Gregorio en parlant de vous, c’est l’amour… Comment fait-on pour ne pas haïr l’homme qui a voulu vous détruire en faisant disparaître vos filles?
Il y a beaucoup de personnes qui ont de la rage contre lui et qui ne comprennent pas que je n’aie ni colère ni haine. Je ne sais pas pourquoi. En fait, je ressens même de la peine à son égard. Depuis ce drame, il me semble que j’ai plus d’empathie qu’auparavant. Lors d’un drame comme celui de Crans-Montana, je sais ce que les personnes traversent et vont encore traverser et je souffre avec elles. Je me rappelle ce psychiatre italien à qui j’avais demandé combien de temps dure un deuil et qui m’avait répondu qu’il faut beaucoup de temps, de patience. Il faut apprendre à nager dans le courant de la vie. Moi, cela ne fait que deux ans environ que je vais mieux.

La foi vous a aidée?
Je viens d’une famille athée même si j’ai suivi le catéchisme, mais je n’ai pas souhaité aller jusqu’à la confirmation. Mais c’était important de faire baptiser mes filles même si je ne peux pas expliquer pourquoi, peut-être leur donner une identité. Aujourd’hui, le fait de devoir vivre avec leur absence, les intégrer à ma vie m’a fait m’ouvrir, je pense, à une certaine forme de spiritualité, l’idée qu’il y a peut-être une autre dimension qui existe...

Vous avez essayé d’entrer en contact avec elles via des médiums?
Cela arrivera peut-être un jour!

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Quand je rêve d’elles c’est un cadeau magnifique. Je me réveille heureuse
Irina Lucidi
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Est-ce qu’elles viennent dans vos rêves?
Elles ne sont plus venues pendant longtemps parce que j’avais des difficultés à les imaginer, le contact physique, ne plus les toucher, c’était tellement douloureux (l’émotion l’étreint)... Alors parfois, oui, elles sont là même si c’est plus rare, mais quand je rêve d’elles c’est un cadeau magnifique. Je me réveille heureuse.

Vous auriez aimé avoir d’autres enfants?
Je suis tombée enceinte plusieurs fois de mon compagnon qui partage ma vie depuis une dizaine d’années, j’ai fait des fausses couches mais je me suis dit que ce n’était peut-être pas si mal, car cela aurait été difficile pour un enfant d’arriver après cela. J’avais aussi déjà 44 ans quand mes filles ont disparu, la nature fait bien les choses…

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L’alerte enlèvement n’a jamais été actionnée dans notre pays, contrairement à la France ou à la Belgique
Irina Lucidi
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Pensez-vous qu’en 2026 les choses ont changé et qu’on prendrait plus vite au sérieux la disparition de vos jumelles?
Je l’espère. Mais il manque toujours une institution qui centralise les dossiers de disparition avec des statistiques fédérales que MCS réclame depuis des années. Pour pouvoir parler du problème des disparitions d’enfants, il faut avoir des données. Et l’alerte enlèvement n’a jamais été actionnée dans notre pays, contrairement à la France ou à la Belgique. En 2013, lors d’une étude statistique effectuée sur notre impulsion et celle de l’institut de criminologie de l’Université de Lausanne, auprès de la police cantonale vaudoise, nous avions répertorié dans un rapport 839 disparitions de mineurs. Qui comprennent des fugues, des enlèvements parentaux. Le nombre nous avait choqués. Que dire si on extrapole sur les 26 cantons!

De quelle réussite de Missing Children Switzerland êtes-vous le plus fière?
Rien que le fait d’exister encore quinze ans après sa création me rend très fière.

Vous rencontrez parfois des pères ou mères d’enfants disparus?
Non, mon domaine, c’est plutôt la stratégie, le lobbying. Je m’occupe de l’alerte enlèvement, des statistiques, de la récolte de fonds…

Vous êtes toujours avocate?
Oui, je suis spécialisée en propriété intellectuelle. Comme j’ai toujours voulu faire du cinéma, car je suis un peu cinéphile et cynophile (sourire), je m’occupe de rédiger des contrats pour des studios d’animation en Espagne, ce qui m’oblige à passer aussi un peu de temps là-bas.

Qu’est-ce qui vous rend heureuse aujourd’hui?
Toutes ces rencontres que j’ai faites depuis la disparition de mes filles qui ont été des cadeaux, comme si on m’aidait à porter Alessia et Livia, à les faire exister dans le monde. Gaia, la comédienne qui incarnait mon vécu sur scène, me demandait si elle avait le droit de raconter mon histoire du fait qu’elle n’était pas maman. Je lui ai répondu que nous étions tous des mères, qu’on soit parent ou pas, femme ou homme. Il y a une part maternelle en chacun de nous. Elle a eu un enfant avec sa compagne, une fille qui est née le 7 octobre, comme les miennes. J’en ai la chair de poule. Elle s’appelle Vera, qui était le deuxième prénom d’Alessia. Mes filles seront désormais dans sa vie. Cela me donne beaucoup de joie. De me sentir connectée aux autres êtres humains me rend heureuse. 

Missing Children Switzerland (MSC), son combat au service des enfants

L’an passé, MCS a reçu 145 appels concernant des disparitions d’enfants ou des fugues. Elle milite pour la création, comme en Belgique, d’une cellule d’experts centralisée au niveau fédéral.

Sensibiliser le public mais aussi tous les intervenants concernés par une disparition d’enfant, police, travailleurs sociaux, politiciens: c’est un des buts que s’est donnés la fondation Missing Children Switzerland, créée par Irina Lucidi l’année de la disparition de ses filles. MCS a d’ailleurs permis une avancée importante avec la mise en place pour la Suisse de la ligne d’urgence, le 116000, utilisée dans toute l’Europe, entièrement gratuite et disponible 24 heures sur 24. 

La prévention est aussi un axe important de cette organisation basée à Pully (VD) puisqu’elle donne des conseils juridiques ou autres sur les meilleures lignes à suivre, pour résoudre un conflit via une médiation ou sensibiliser par exemple les travailleurs sociaux qui accompagnent des jeunes en institution pour repérer un comportement annonciateur d’une fugue – ce qu’elle va faire d’ailleurs prochainement à Genève. 

Plus de 140 appels en 2025

C’est Miguel Torres Garcia qui dirige la fondation, qui emploie deux salariés à temps partiel. Il est juriste de formation tandis que Solange Bocquet, sa collègue, est une ancienne policière. Tous deux assurent, parmi de multiples autres tâches, la gestion de la ligne téléphonique. Ils ont reçu 145 appels en 2025 qui ont conduit à l’ouverture de 88 dossiers. Cinq bénévoles viennent les épauler «mais une personne salariée supplémentaire ne serait pas de trop», assure le directeur. La fondation tourne avec un budget de 210'000 francs, avec une participation de l’Office fédéral des assurances sociales et du canton de Vaud de 10% chacun. La levée de fonds privés constitue donc un pan important de son fonctionnement. 

Pour un parent dont l’enfant a fugué ou a été enlevé par le conjoint à l’étranger, ce qui constitue la majorité des cas, le recours à MCS inclut non seulement un soutien émotionnel, mais aussi un véritable accompagnement dans toutes les démarches parfois complexes tant sur le plan administratif que judiciaire – ou même de façon préventive si l’on a conscience d’un danger potentiel. Bien sûr, l’organisation se bat depuis des années pour la mise en place de statistiques nationales et une véritable reconnaissance par les autorités suisses du problème que constituent les disparitions d’enfants, largement sous-estimé à ses yeux. 

Pas d'alerte enlèvement

Elle milite pour un système tel que le connaît la Belgique, qui est aussi un Etat fédéral, mais où l’affaire Dutroux a provoqué un électrochoc qui a conduit à la création d’une cellule de 16 personnes «d’une expertise incroyable, souligne Miguel Torres Garcia, tout est centralisé au niveau fédéral». Si un des six critères prévus est présent, la disparition est considérée comme inquiétante. Parmi ces critères: un mineur de moins de 13 ans, des problèmes médicaux, le fait que la personne qui l’accompagne représente un danger...

La Suisse n’a jamais enclenché d’alerte enlèvement, au grand désespoir de ceux qui se battent pour la cause. «Ici, il faudrait être témoin qu’un enfant se fait étrangler pour qu’elle soit lancée», ironisent Miguel et Solange, un peu amers. Ils relèvent néanmoins des contacts plus réguliers avec les polices cantonales et le fait que l’Office fédéral de la justice les reconnaisse comme experts. MCS travaille également avec le DFAE dans le cadre d’enlèvements parentaux. L’espoir demeure.

Un article de «L'illustré» n°8

Cet article a été publié initialement dans le n°08 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 février 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°08 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 février 2026.

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