Emotions pour Crans-Montana
Emilie Gasc, la voix qui rassure dans la nuit sur «La ligne de cœur»

Emission radio où la parole réconforte, «La ligne de cœur» a trouvé sa nouvelle voix: Emilie Gasc. L’animatrice nous a invité à la suivre en studio lors de sa première, le 5 janvier, dans un contexte encore marqué par le drame de Crans-Montana.
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Dans un studio éclairé par une seule lampe de table, Emilie Gasc glisse sa voix dans «La ligne de cœur».
Photo: Blaise Kormann
Sandrine Spycher
Sandrine Spycher
L'Illustré

La poignée de main est franche, la démarche assurée, mais la voix est habitée par le stress. Il est 20h30, le 5 janvier. Dans moins de deux heures, Emilie Gasc sera à l’antenne pour sa première «Ligne de cœur». «J’ai le trac comme je ne l’ai plus ressenti depuis vingt-cinq ans! A partir du moment où j’aurai commencé l’émission, je pourrai respirer normalement», avoue-t-elle à mi-chemin entre appréhension et confiance.

Appréhension, car on ne prévoit jamais vraiment ce qui se passe lors d’un direct, qui plus est lors d’une première, qui plus est en ayant en tête la tragédie de Crans-Montana et la douleur qui en découle. Confiance, car la journaliste s’appuie sur sa grande expérience des ondes. Sa carrière commence à Radio France en 2000, elle a alors 24 ans et part en reportage sur le terrain.

En 2005, elle pose ses valises à Montréal où elle travaille notamment pour Radio-Canada. Arrivée à la RTS en 2007 en tant que reporter pour Couleur 3, elle rejoint La Première en 2012 où on a pu l’entendre dernièrement dans Drôle d’époque.

Une radio qui réconforte

En ce début d’année mouvementé, Emilie Gasc devient l’animatrice principale de «La ligne de cœur» – Stéphane Studer continuera d’être au micro les vendredis. Elle succède ainsi à Jean-Marc Richard qui en a tenu les rênes pendant treize ans. «N’aie pas le trac, parce que les auditeurs te porteront», lui a-t-il soufflé dans l’émission du 1er janvier, lors du passage de témoin.

Depuis sa création en 1990, «La ligne de cœur» donne la parole aux auditeurs et auditrices. Un coup de fil, un échange, une histoire. Le tout en direct, sans possibilité de replay dans l’application. «Dans notre métier, ce qu’on peut offrir de mieux, c’est la disponibilité: être là pour que les gens puissent s’exprimer. J’aime aussi beaucoup le fait que cette émission ne puisse pas être réécoutée en différé.

C’est de la vraie radio, il faut être présent à l’instant T. Cela a quelque chose de poétique», résume la journaliste.

Elle découvre la radio à 10 ans

Il est aussi des raisons plus personnelles, presque intimes, qui ont poussé cette amoureuse de la radio à s’engager dans «La ligne de cœur». «Il y a une sorte de redevabilité dans ce choix. Quand j’étais jeune, j’écoutais ce genre de ligne; maintenant, c’est mon tour de l’animer. Je suis tombée dans la radio par souci de me sentir sécurisée et j’espère aujourd’hui pouvoir provoquer la même confiance en la nuit, pour que d’autres ressentent ce que j’ai éprouvé moi-même.»

C’est sur une radio à piles, hors de la maison, que la petite Emilie d’une dizaine d’années découvre la particularité de ce média. «Un jour, sur un coup de tête, j’ai décidé de partir dormir sur un terrain à côté de la maison. J’ai construit un abri et j’ai passé la nuit dehors avec ma petite radio. Dans cette solitude d’enfant, la voix de la radio était une voix qui rassure, comme un ami.»

Attentive et à l’écoute, elle apprend à connaître les auditeurs et auditrices. Les appelants sont, pour la plupart, des habitués.
Photo: Blaise Kormann

Depuis cette nuit, le rythme de vie de la journaliste a beaucoup changé. Elle avoue volontiers être une couche-tôt et devoir à présent chambouler ses habitudes. «J’ai participé à plusieurs opérations de vingt-quatre heures où on dormait en studio, mais je n’avais pas encore fait l’horaire de la nuit.

L’avantage, c’est qu’en travaillant le soir je vais pouvoir écouter les émissions de la journée en direct!» Chez elle, ses deux fidèles golden retrievers ont l’air plutôt satisfaits de l’avoir près d’eux en journée pour de longues balades au parc. Même si les horaires du quotidien sont décalés, l’enthousiasme communicatif de l’animatrice n’est en rien entamé.

Amener des voix différentes

Qui dit nouvelle voix dit aussi nouvelle dynamique. Emilie Gasc apporte ainsi quelques changements pour attirer un nouveau public, sans pour autant dénaturer l’émission. «D’abord, et parce que j’aime aussi capter des sons sur le terrain, je vais poser une question aux gens dans la rue.

«
J’ai envie de dire qu’on peut être ensemble, se parler et se donner de la force les uns aux autres
Emilie Gasc
»

Cette question sera: «Comment va votre cœur?» Mon but est d’amener des voix différentes, des jeunes, des moins jeunes, etc. Ensuite, il y aura deux dédicaces par soir, que j’ai appelées «Pour que tu m’entendes». Les personnes nous appelleront ou enverront un message vocal avant l’émission pour nous dire quel morceau passer, pour qui et pour quelle raison.»

Juste avant la prise d’antenne en ce 5 janvier, la journaliste désespère de dénicher le titre en espéranto demandé par une auditrice. Ce sera pour une autre fois, lorsque le temps permettra une plus longue recherche. Car l’heure tourne, c’est bientôt le moment du direct. Emilie Gasc quitte son bureau, où trône un gigantesque bouquet de fleurs offert pour l’occasion – «C’est adorable, mais ça me rajoute du stress!» – et descend jusqu’au studio. Elle y retrouve Danièle Doh, attachée de production et standardiste de «La ligne de cœur» depuis vingt-trois ans.

«Ce soir, elle a le trac»

Quand les éternels soucis de dernière minute se manifestent les uns après les autres, Danièle Doh rassure sa nouvelle acolyte d’une voix douce, le même timbre chaud et réconfortant qu’elle a lorsqu’elle répond au téléphone tout au long de la soirée et discute avec les auditeurs pour organiser leur passage à l’antenne quelques minutes plus tard.

«Emilie a une belle énergie, glisse la standardiste entre deux ajustements de planning. Ce soir, elle a le trac, mais on va la porter pour sa première. Par le passé, elle a fait beaucoup de terrain. 'La ligne de cœur', c’est aussi du terrain et parfois c’est rocailleux, mais Emilie va très bien s’en sortir.»

Tout au long de l’émission, Emilie Gasc fera plusieurs allers-retours entre le studio et la salle où Danièle Doh reçoit les appels.
Photo: Blaise Kormann

Pour cette première, l’animatrice est entourée de Danièle Doh et de Matthias Brönnimann, technicien qui lance les sons et veille à leur qualité. Bientôt, la RTS déménagera de Lausanne à Ecublens et Emilie Gasc devra prendre en main elle-même la partie technique, la faute aux coupes budgétaires sacrifiant les techniciens.

Le direct et les émotions de Crans-Montana

Il est 21 h 57, Emilie Gasc se faufile dans le studio pour prendre place aux côtés de Stéphane Thiébaud, à l’antenne depuis deux heures et prêt à l’accueillir pour lancer l’émission. Lui-même a inauguré ce soir un nouveau rendez-vous avec «Juste mesure», programme qui aborde la musique sous un angle apaisant et intime, mais, entre 2012 et 2018, il animait «La ligne de cœur» en parallèle de Jean-Marc Richard, pour permettre à celui-ci de prendre des vacances.

«
Au début, j’avais l’impression de m’immiscer chez les gens, mais maintenant je suis arrivée chez moi
Emilie Gasc
»

«Je tenais le micro à la main, pour faire comme si j’étais au téléphone. Cette émission m’a beaucoup appris sur le métier.» Lorsqu’on lui demande comment sa collègue va s’en sortir dans son nouveau rôle, il répond sans l’once d’une hésitation: «Mais forcément bien! Elle va trouver son style. Je crois qu’on se ressemble un peu, elle et moi: on a envie de chercher la lumière plutôt que de trop s’enfoncer dans le pathos.»

A 22 heures, juste après le générique où l’on entend la voix de sa fille, la chanteuse Lily Gasc venue en soutien ce soir, le premier coup de fil arrive. L’échange dure quelques minutes, durant lesquelles tout stress s’envole. On le sent à sa voix et à sa posture: Emilie Gasc a pris le contrôle. «Au début, j’avais l’impression de m’immiscer chez les gens, mais maintenant je suis arrivée chez moi», illustrera-t-elle deux heures plus tard.

Peu avant le direct, en discussion avec sa fille aînée, Lily Gasc, qui ne cache pas sa fierté de voir sa maman à ce poste.
Photo: Blaise Kormann

L’émission n’en est pas encore à la moitié lorsqu’un auditeur bouleverse la totalité de l’équipe. Ce chanteur italophone veut transmettre un message. Au bout du fil, d’une voix chaude, il entame Buonanotte fiorellino («bonne nuit, petite fleur») en hommage aux victimes de l’incendie de Crans-Montana. Un court silence suit sa prestation. Le temps de le remercier et de se remettre de son émotion.

L’importance de la musique

Emilie Gasc s’accorde une pause en lançant une chanson qu’elle a soigneusement choisie au préalable, comme tous les titres écoutés durant l’émission. «Mes soirées sont ici désormais, et je veux passer de bonnes soirées, confie-t-elle. J’aimerais partager une musique nourrie avec les auditeurs et auditrices. Une musique où on sent la nécessité de composer et de chanter pour l’artiste.»

Ces titres ne sont pas seulement une pause dans le flux de parole, ils font partie intégrante d’un espace réconfortant. L’animatrice prend d’ailleurs le temps, en amont, de lire les paroles des morceaux en ligne et de les présenter en détail à l’antenne. Les chansons ne sont pas forcément tristes, au contraire. «J’aimerais créer un partage de toutes les réalités, pas seulement les plaintes. Même dans un contexte comme celui qu’on vit en ce début d’année, j’ai envie de dire qu’on peut être ensemble, se parler et se donner de la force les uns aux autres.»

Le temps a filé, il est 23h58 et le calendrier s’apprête à changer de jour. Emilie Gasc apporte alors un dernier changement: elle termine l’émission en murmurant tout bas pour souhaiter une bonne nuit aux auditeurs. Ambiance nocturne feutrée qui contraste avec les applaudissements de l’équipe qui l’accueillent à sa sortie du studio.

«Je suis très, très contente, insiste-t-elle avec un regard mouillé d’émotion. Ça va être bien, Danièle! Je suis heureuse de travailler avec toi.» Pour les auditeurs, surtout, il est essentiel que «La ligne de cœur» continue, d’autant plus lorsqu’une tragédie nous frappe dès le premier jour de l’an. La ligne est ouverte, elle accueille la parole, donne de la place aux émotions et réconforte les âmes.

«La ligne de cœur», RTS Première, du lundi au vendredi de 22h à minuit, 0800 80 70 70.

Un article de «L'illustré» n°3

Cet article a été publié initialement dans le n°03 de «L'illustré», paru en kiosque le 15 janvier 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°03 de «L'illustré», paru en kiosque le 15 janvier 2026.

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