Zep évoque son dernier livre
«Le dessin est un monde sans fin»

Sur le lac de Neuchâtel, Zep évoque son nouveau roman graphique «Tourner la page», qui met en scène un écrivain sur le déclin simulant sa mort en mer Egée. Une première œuvre à l’aquarelle, agrémentée de quelques vérités bien senties sur les ego du monde littéraire.
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Philippe Chappuis, alias Zep, a voyagé léger lors de cette escapade sur le lac de Neuchâtel.
Photo: Blaise Kormann
Katja Baud-Lavigne
Katja Baud-Lavigne
L'Illustré

Zep l’admet volontiers, il navigue mieux sur le papier que sur l’eau, même s’il compte passer prochainement son permis bateau à moteur. Mais entre les chaleurs de ce début d’été et le sujet de son nouveau roman graphique, l’occasion était trop belle. C’est donc sur le pont d’un voilier qu’il nous présente Tourner la page, album dans lequel Lambert Delville, un écrivain sur le déclin, organise sa disparition en mer Egée.

Cette mort supposée le propulse alors au rang d’icône littéraire. Depuis l’île grecque où il a trouvé refuge, le disparu observe et savoure, jusqu’à ce que les ennuis le rattrapent… L’œuvre est entièrement réalisée à l’aquarelle, alternant les bleus méditerranéens lumineux et un regard acéré sur la vanité d’un certain monde littéraire. Mélancolique et jubilatoire.

Vous avez confié passer votre vie à disparaître. Une année entière à travailler sur un livre, enfermé dans l’existence d’un personnage fictif… est-ce un sacrifice?
Ah non, ce sont des vacances! J’adore ça. J’ai toujours vécu comme ça, avec une partie de moi dans la fiction, et ça me plaît beaucoup. Je crois que je ne pourrais pas m’en passer et devoir, du jour au lendemain, mener une vie à 100% les deux pieds dans la réalité.

D’où est venue cette idée un peu sombre d’homme qui décide de disparaître?
On m’avait proposé d’écrire un scénario. J’étais parti là-dessus avant de le laisser de côté. C’était plutôt parti pour être une comédie. Et puis, en le relisant l’année passée, je me suis dit: «Ah non, ce serait un bon thriller, en fait.» Avec quelque chose d’un peu plus existentiel sur: «Est-ce qu’on peut mourir de son vivant? Qu’est-ce qui se passe une fois qu’on n’est plus là?» J’ai commencé à écrire dans ce sens et puis, tout à coup, ça m’a semblé évident que c’était un scénario de bande dessinée. Donc je l’ai gardé pour faire cet album.

Vous êtes en train de nous annoncer que vous vous lancez dans l’écriture de films?
Il m’arrive d’écrire pour le cinéma, ce n’est pas la première fois. Très souvent, en tant qu’auteur, on est sollicité par des producteurs. Mais c’est très rare que ça aille plus loin qu’une écriture de scénario. C’est très long de monter un film et je ne m’occupe pas de cette partie-là. Mais il y a plusieurs projets en cours et j’espère qu’il y en a qui verront le jour.

Lambert – votre héros – organise sa disparition grâce à une valise de billets trouvée miraculeusement. A titre personnel, vous croyez plutôt au destin ou au hasard?
Plutôt au hasard, même s’il donne rarement une valise de billets de banque, sauf dans un scénario. Si le bonheur existe, il me semble qu’on a le plus de chances de l’atteindre en composant avec le hasard. La vie n’est jamais telle qu’on l’avait prévue. Sa réussite dépend de la manière dont on va se comporter face à ce qui nous arrive ou ce qui nous tombe dessus.

Contrairement à Lambert, Zep ne compte pas tourner la page. «Quand je réalise un nouveau projet, il est généralement différent du précédent. Mais sinon, je reste dans la même vie depuis toujours: je suis un monsieur dans un atelier qui fait des dessins.»
Photo: Blaise Kormann

Vous représentez le monde de l’édition sous un jour peu amène: des éditrices opportunistes, des attachés de presse blasés, des assistants sans vergogne. C’est un règlement de compte ou un jeu?
Un jeu! Bien sûr, ce type de personnages existe dans le monde de l’édition. Mais il y a aussi beaucoup de passion et de gens qui aiment vraiment les livres.

Il y a cette phrase prononcée par l’éditrice de Lambert: «Les livres ne sont nécessaires qu’à leurs auteurs.» C’est un constat personnel?
J’aime bien cette éditrice. Elle dit des choses assez vraies sur la réalité du livre, sur l’ego des auteurs. Le discours promotionnel appuie sur le fait que «cet ouvrage est essentiel, il est nécessaire, il est utile». Pour ma part, j’espère que les livres sont toujours utiles, mais on peut très bien vivre sans. Comme tout ce qui est merveilleux, c’est inutile et non nécessaire. Juste quelque chose qu’on peut avoir en plus. Même si la vie est drôlement plus belle avec de la fiction.

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Chaque auteur, à un moment, est persuadé que ce qu’il fait est nécessaire à l’ensemble de l’humanité
»

Sa seule nécessité serait donc de nourrir quelques ego?
Il y a des ego très forts dans le monde du livre. Chaque auteur, à un moment, est persuadé que ce qu’il fait est nécessaire à l’ensemble de l’humanité. Quand on se rend compte que non, on est beaucoup plus heureux. Surtout quand l’entourage qui est là parce que vous êtes en haut d’un piédestal disparaît le jour où vous ne l’êtes plus.

Zep fait preuve d'un grand souci du détail. Il avoue avoir rencontré quelques problèmes au moment de dessiner le bateau de Lambert. «Je n'invente pas un voilier, j'ai besoin d'avoir un modèle.» Joignant le geste à la parole, il en profite pour croquer quelques éléments.
Photo: Blaise Kormann

L’intrigue se déroule à Paris. Ce n’était pas possible de la placer à Genève ou en Suisse?
Non, parce que le monde de l’édition est à Paris, à Saint-Germain. Historiquement, les grandes maisons d’édition sont là-bas, les cafés littéraires aussi. Un auteur peut travailler n’importe où, mais les prix, tous ces courtisans qui gravitent autour du monde du livre, c’est là-bas qu’on les trouve.

C’est votre première œuvre entièrement à l’aquarelle. Pourquoi ce choix?
Il était plus logique de dessiner l’eau à l’aquarelle. J’en fais dans des carnets depuis quarante ans et je m’étais dit que passer à la bande dessinée, ce serait ultra-facile. En fait, ça s’est avéré assez compliqué. C’est différent que de dessiner des scènes qu’on a sous les yeux et qu’on trouve belles, comme une maison, un arbre ou un coucher de soleil. Tout à coup, on doit dessiner des séquences. Il y a des choses qui ne sont pas forcément très belles graphiquement à dessiner, mais qui sont nécessaires pour raconter une histoire. Un vrai défi, que je suis très heureux d’avoir relevé. Je pense que je referai d’autres albums à l’aquarelle.

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Quelques-unes des aquarelles de travail réalisées lors de la création de «Tourner la page», que Zep a notamment dessinées en Grèce.

Vous vous êtes rendu en Grèce pour avoir le décor sous les yeux?
Oui. J’ai passé des heures à regarder des vagues qui se cassent sur la plage pour repartir et à les dessiner. Chaque livre est aussi l’occasion de développer de nouvelles choses dans le dessin. C’est un monde sans fin. Ce qui me plaît, c’est de toujours apprendre et d’enrichir mon vocabulaire graphique.

Lambert découvre depuis son île ce que les gens disent de lui en le croyant mort. C’est quelque chose que vous auriez envie de vivre?
Pas tellement, non. Au fond, on est faits pour être oubliés, le monde avance ainsi. On a l’impression qu’avec certains décès de personnalités le monde s’écroule. Et un an après, on ne s’en souvient plus. On vit très bien sans les gens. Bien sûr, on a des proches qui nous manquent, mais c’est différent, parce qu’il y a quelque chose de nous qui part avec eux. Les personnes publiques impliquent une époque. Et quand elles disparaissent, c’est que l’époque change.

L’assistant qui tente de s’approprier l’œuvre de Lambert après sa mort nous ramène à la problématique très actuelle de l’intelligence artificielle, qui peut imiter à peu près n’importe quel style. Vous y avez pensé en écrivant cette scène?
Non, c’était vraiment l’humain usurpateur qui m’intéressait. Mais il y a cette autre histoire. Nous avons créé quelque chose qui va nous remplacer, et je trouve ça assez inquiétant. Pas pour moi, parce que ma carrière est majoritairement faite. En revanche, pour la génération qui a 20 ans aujourd’hui, c’est hyper-problématique, parce que tout ce qui faisait de nous des humains peut être fait par des machines. Ça questionne vraiment notre place sur la Terre. A quoi sert-on, si une machine fait tout mieux que nous?

Est-ce qu’elle le fait vraiment mieux que nous?
Elle peut dessiner, faire de la musique, des films. Ce n’est pas pour autant que c’est bon. Mais réalisé par les humains, ce n’est pas toujours bon non plus. La machine ne fait que copier. Or, en soi, l’art, c’est aussi beaucoup l’art de la digestion. On a aimé 100 œuvres, on va les digérer et en faire quelque chose qui nous permette de participer à notre manière. La machine, elle, le fait avec 100 000 œuvres. Elle apprend très vite et on la nourrit. D’où cette situation très étrange: on a créé quelque chose dont on a peur.

Dans Ce que nous sommes, The End et maintenant Tourner la page, vous mettez en scène des hommes un peu perdus, épuisés. De quoi naissent ces personnages?
La crise est toujours un bon point de départ pour un récit. Une rupture, un changement total d’existence, un accident, quelque chose qui fait que votre vie bascule. Cela étant, j’ai l’impression d’être plutôt un auteur optimiste. Généralement, j’utilise la crise pour que le personnage devienne meilleur. Dans cette histoire, c’est un peu particulier. Lambert est plus sombre, parce que, pour moi, il y avait un côté conte moral. Il joue avec le fait d’être mort. Et quand on joue à être mort, on risque de l’être pour de bon.

Est-ce qu’il faut vraiment disparaître symboliquement pour se retrouver?
Je pense qu’on peut être un peu moins radical. Mais c’est important de prendre de la distance par rapport à soi-même quand on ne va pas bien, pour comprendre ce qui se passe.

Le réconfort d'un plongeon salvateur dans le lac de Neuchâtel, au large de la réserve naturelle de la Grande Cariçaie, après une longue séance photo sous un soleil de plomb.
Photo: Blaise Kormann

Si vous décidiez de disparaître, choisiriez-vous plutôt la mer ou la montagne?
Vu mes capacités de navigateur, je pense que je choisirais la montagne. Je la connais mieux que la mer et je préfère le froid. Ça ne m’attirerait pas tellement de disparaître dans des pays où il fait toujours chaud.

La musique occupe une grande place dans votre vie. Qu’avez-vous écouté en réalisant les aquarelles de cet album?
J’ai dessiné pendant neuf mois, alors il y en a eu beaucoup et une grande partie de la journée. J’aime bien alterner avec les podcasts. J’ai écouté beaucoup de vieilles interviews d’auteurs. C’était assez chouette d’écouter Romain Gary et Albert Cohen. Il y a vraiment des trésors d’archives. Jean Cocteau, c’est incroyable. Personne ne parle plus comme ça aujourd’hui. Il y a des gens qui ont voué leur vie aux livres, qui sont dans un monde complètement à part. Dans le cas de Romain Gary, ils vont même mourir pour ça. C’est assez beau de les entendre. Et assez terrifiant en même temps.

Un vaste terrain de jeu?
C’est une immense chance d’avoir accès à tout ceci. C’est un peu comme entendre des gens qui ressortent de l’au-delà pour raconter comment ils ont inventé des histoires à raconter aux autres, une particularité humaine depuis des millénaires. C’est assez génial.

Qu’est-ce qui vous attend après avoir tourné cette page-là?
Un nouvel album de Titeuf. J’ai déjà commencé à écrire. Côté musique, Valérie est accaparée par le projet Electric Puma, donc on ne va pas enregistrer tout de suite. Mais on a un concert prévu avec The Woohoo à l’Alhambra, à Genève, en première partie de Cocoon en décembre.

Un article de «L'illustré» n°32

Cet article a été publié initialement dans le n°32 de «L'illustré», paru en kiosque le 06 août 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°32 de «L'illustré», paru en kiosque le 06 août 2026.

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