Il y a un soupçon de Barack Obama en lui quand Beat Jans accueille la vaillante troupe de 180 lecteurs randonneurs, dont une quarantaine de L’illustré, devant la salle polyvalente du coquet village bâlois de Lampenberg. «Pour tous ceux qui ne me connaissent pas: je suis le mari de Tracy...» glisse-t-il, sourire en coin, admettant avoir emprunté la formule à l’ex-président américain. Et d’ajouter: «Il a tout à fait raison. Sans Tracy, je ne serais pas ici aujourd’hui en tant que conseiller fédéral.» Un «Ohhh» ravi parcourt la foule bonhomme, équipée de casquettes et de bouteilles d’eau pour affronter la chaleur, en cet étouffant samedi matin de juillet.
Le magistrat, âgé de 62 ans, a un autre point commun avec le démocrate américain. Absolument tout le monde veut un selfie de lui. Charly Stucki, venu de Ropraz (VD), en profite pour lui offrir du miel de sa production, en guise de remerciement. Il demande que Tracy, 52 ans, figure aussi sur la photo et celle-ci s’exécute «avec grand plaisir». Américaine, elle a grandi à Miami et juge que «cette proximité entre un conseiller fédéral et la population est un privilège».
Puis le groupe s’ébranle et traverse sans hâte la bourgade paysanne, vieille de huit siècles. «Regarde comme c’est mignon», dit Tracy Jans en pointant une petite boutique à la ferme. Bien que cette biostatisticienne et ce spécialiste en sciences de l’environnement vivent en ville de Bâle, il n’est pas rare de les croiser à la campagne avec leur chienne, Jua. Beat Jans a même effectué un apprentissage d’agriculteur non loin de là, dans une ferme de Buus (BL). «J’y ai appris ce que signifie travailler dur, raconte-t-il. Rentrer le foin avant la pluie et mettre la main à la pâte 66 heures par semaine, c’est une école de la vie.»
Une pluie de critiques
Chemin faisant, les souvenirs l’assaillent. Il évoque ainsi les semaines précédentes, intenses, avec la votation sur l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!», touchant à l’immigration. Le ministre de la Justice a dû essuyer les critiques de la droite. On lui a reproché d’être trop présent et d’avancer des arguments trop émotionnels pour un conseiller fédéral.
«Que les opposants tirent à boulets rouges fait partie du jeu. Mais la focalisation sur ma personne a été extrême, lâche-t-il. J’ai reçu d’innombrables messages de citoyens qui trouvaient que les attaques allaient trop loin.» Sa femme acquiesce: «Il a géré la situation avec grande maîtrise. J’en suis fière.» Elle essaie de se rendre une fois par semaine en train à Berne «afin que nous restions connectés au quotidien».
L’immigration, c’est aussi le succès de l’équipe suisse de football, emmenée par de nombreux joueurs aux origines étrangères. Le politicien socialiste le sait bien: «Ces footballeurs, c’est l’histoire de la Suisse. L’idée que notre pays est isolé et fermé n’est pas correcte, c’est tout le contraire.» Au détour du sentier, il rappelle l’importance pour cette région d’une famille venue de Lyon, les Clavel. «Au XIXe siècle, le teinturier en soie Alexandre Clavel a eu l’idée de produire des colorants textiles. Il a beaucoup investi, est devenu riche, a acheté des châteaux, de grandes maisons. Mais surtout, en développant une technique autour du traitement des couleurs, il est à l’origine de Ciba et de la chimie bâloise!»
La plage de VD8
Le groupe de randonneurs gravit maintenant une douce colline, qui offre une vue panoramique sur l’emblématique montagne de la Sissacher Fluh. Les champs de blé brillent de couleurs jaune-brun, abricotiers et cerisiers se balancent dans la brise estivale. Parce que la marche est propice aux confidences, le conseiller fédéral, qui parle un excellent français, se souvient de ses vacances jusqu’à ses 18 ans sur la célèbre plage de VD8, à Yvonand (VD), parce que «nous n’avions pas assez d’argent pour aller à la mer».
A l’entrée de la réserve naturelle de Wildenstein, le ranger Yannick Bucher, 37 ans, accueille les premiers lecteurs. Derrière lui se dressent des chênes de près de 600 ans. «Certains lieux de cette région n’ont pas changé depuis le Moyen Age. On vit ici un voyage dans le temps», explique-t-il. Beat Jans le salue avec chaleur. «Nous nous connaissons depuis les scouts», explique le conseiller fédéral aux spectateurs. Son propre nom de totem était Bagheera, la panthère dans Le livre de la jungle de Disney. Quant à sa sœur, de deux ans son aînée, elle s’appelait Mowgli. «Bagheera convenait bien: je veillais souvent sur elle.»
Puis Beat Jans découvre les plus jeunes participants de la randonnée: Timea Elsener, 16 ans, et Luis Odermatt, 15 ans, de Menzingen (ZG). «Super que vous soyez là!» leur lance-t-il, avant de leur demander s’ils s’intéressent à la politique. «Oui, beaucoup», répond le futur apprenti de commerce. «Est-ce que tu es membre d’un parti?» – «Oui, mais pas du vôtre», avoue Luis Odermatt, presque désolé. Il explique avoir rejoint les Jeunes du Centre. «L’important, c’est que tu t’engages», affirme Beat Jans.
«Notre famille est à nouveau réunie depuis peu», explique entre-temps Tracy Jans. L’aînée de leurs deux filles, Zoe, 20 ans, a voyagé plusieurs mois en Asie après sa maturité. Quant à la fille cadette, Mia, 18 ans, elle a effectué un séjour au Costa Rica. «Nous les soutenons dans leur envie de découvrir le monde», dit Tracy, qui voyage souvent à l’étranger dans le cadre de son travail à l’Institut tropical et de santé publique suisse. Le conseiller fédéral et son épouse retrouveront leurs filles dans le Nord, où ils passeront des vacances.
Séquence batterie
«Amore mio, viens!» C’est maintenant Tracy Jans qui souhaite faire un selfie avec son mari devant le château médiéval de Wildenstein, qui s’élève dans ce paysage pittoresque. Dans la cour, le groupe de randonneurs est accueilli par un morceau du chanteur folk Flavian Graber, 41 ans, et de son groupe. La rédactrice en chef de la Schweizer Illustrierte, Silvia Binggeli, demande au conseiller fédéral et à son épouse, visiblement émus, quel est leur lien avec ce château. «Nous nous sommes mariés ici il y a vingt-deux ans. C’est tellement émouvant de revenir à cet endroit», confie Tracy, en essuyant une larme. Il y a vingt-quatre ans, tous deux se sont rencontrés lors d’une randonnée à Hawaï.
Plus tard, quand elle a accepté une offre d’emploi chez Novartis, à Bâle, leur amitié épistolaire s’est transformée en grand amour. «J’ai pris de nombreuses décisions dans ma vie. Elles n’étaient pas toutes bonnes, mais partager ma vie avec Tracy a été la meilleure», déclare Beat Jans, sous les applaudissements. Puis, surprise du chef, le conseiller fédéral sort ses baguettes et accompagne Flavian Graber à la batterie. Un dimanche sur deux, il essaie de cultiver son hobby. Son cœur bat particulièrement pour le rock alternatif et les Rolling Stones.
Après un méchant raidillon en forêt, la troupe termine la balade dans une grande ferme, nommée Grosstannen. «J’ai déjà reçu beaucoup de politiciens dans ma ferme. Mais un conseiller fédéral, cela n’était jamais arrivé», lâche Peter Handschin, 92 ans, aux côtés de sa femme Annlies, 90 ans, en accueillant leurs hôtes, entre palmiers et vignes. Dans le restaurant du domaine, Hansueli, le fils de la famille, et sa femme, Dolores, servent aux lecteurs affamés des röstis avec du lard et des œufs au plat, ainsi que du birchermüesli avec des abricots de la ferme.
Devant le plateau de fromages se tient un autre vieil ami scout de Beat Jans. «C’est avec moi que Beat a appris à skier, lors d’un camp sur le Rigi», raconte Raith Migmar, 68 ans, sourire aux lèvres. Cet enseignant né au Tibet est arrivé en Suisse, orphelin, à l’âge de 4 ans. Il fait partie du Chœur des Nations qui accompagne musicalement le brunch.
C’est l’heure des discours. Le conseiller fédéral cite d’abord Friedrich Nietzsche, convaincu des bienfaits de la marche: «Toutes les grandes pensées viennent en marchant.» Il note que 58% des Suisses feraient régulièrement de la randonnée, «une participation nettement plus élevée que pour les votations»! Le public rit. Evoquant le 1er Août, le magistrat socialiste a sa philosophie: «Celui qui chérit sa patrie et entretient ses traditions n’a pas à avoir peur du monde. Il peut l’aborder avec curiosité.» Avant de se prêter une fois encore avec le sourire aux derniers selfies de la journée.
Lecteurs romands enchantés
Les lecteurs de L’illustré s’en retournent enchantés. Les plus tôt levés, venus par exemple de Vallorbe ou de Saint-Saphorin, s’étaient retrouvés à 6 heures du matin sur la place lausannoise du Tunnel pour prendre un bus avec des escales à Fribourg et à Berne. L’un d’eux, Patrice Deladoey, de Genève, a même décidé de ne pas dormir; il a regardé des séries et écouté de l’opéra toute la nuit. Sa rencontre avec Beat Jans le laisse ravi. «C’est quelque chose de magnifique, cette simplicité. Moi qui suis un voyageur, je me souviens d’un jour à Pnomh Penh où on avait fermé la moitié de la ville parce qu’un ministre malaisien était là…» Il a prévu d’aller écouter le conseiller fédéral à Genève le 1er Août, lors de son allocution au parc La Grange: «Est-ce qu’il me reconnaîtra?»
Quant à Ruth et Peter Eisenhut, montés à Fribourg, ils en ont profité pour parler de la politique des réfugiés avec Beat Jans. «Je ne voulais pas aller trop dans le détail, mais j’ai pu dire ce que je pensais», se réjouit le mari, persuadé lui aussi que la marche est un excellent moyen d’échange: «J'ai fêté mon 60e anniversaire avec le même principe, marcher ensemble.»
Tant que la Suisse pourra s’offrir ces moments, rien ne sera tout à fait perdu.
Cet article a été publié initialement dans le n°31 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 juillet 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°31 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 juillet 2026.