En bref
- Ludovic Vienne, inspecteur de la police vaudoise et président du Syndicat de la sûreté vaudoise, alerte sur les conséquences de l'initiative des 12% dans le canton de Vaud.
- Il craint un manque de ressources pour la police et l'abandon d'enquêtes cruciales si cette réduction fiscale est adoptée.
- En 2025, les inspecteurs avaient déjà alerté sur la surcharge de travail. Leur syndicat, rompant avec sa neutralité politique, s'engage contre l'initiative après un vote interne validé à 70%.
Et si demain, faute d'enquêteurs disponibles, la police devait renoncer à certaines enquêtes? C'est la crainte que formule Ludovic Vienne, inspecteur à la police de sûreté vaudoise, à l'approche de la votation sur l'initiative des 12%, qui vise à réduire la fiscalité des personnes physiques dans le canton de Vaud.
«Nous avons peur de nous retrouver face à des affaires qui doivent être classées faute d’enquêteurs disponibles. De telles renonciations sont déjà faites en France, par exemple. Nous ne pouvons pas classer des affaires par manque de ressources et nous ne voulons surtout pas en arriver là», alerte celui qui est également président du Syndicat de la sûreté vaudoise (SSV).
Le 27 septembre, les Vaudois devront trancher. Le Conseil d'Etat s'oppose à l'initiative, qu'il juge excessive, et lui préfère son «Plan pouvoir d'achat», qui fait office de contre-projet indirect. Parmi les arguments des opposants figure notamment le risque de devoir réduire certaines prestations de l'Etat en raison de la baisse des recettes fiscales.
Une voix rarement entendue
Dans ce débat sur les moyens du canton, Ludovic Vienne veut faire entendre une voix moins habituelle que celles des secteurs de la santé, de l'enseignement ou du social: celle de la police. Le SSV a ainsi rejoint le comité unitaire opposé à l'initiative des 12%, qui rassemble notamment le Parti socialiste (PS), d'autres partis de gauche, le Syndicat des services publics (SSP), la Fédération syndicale SUD et la Fédération des Sociétés de fonctionnaires (FSF), dont le SSV est membre.
L'objectif commun? «Que ce soit non à cette initiative le 27 septembre prochain», résume l'inspecteur de police
Une situation déjà précaire
Pour l'habitant d'Epalinges, le risque pour son corps de métier ne fait guère de doute. «En réduisant les ressources financières de l’Etat de Vaud, il est clair que l’initiative 12% conduira à des coupes dans les budgets de la police cantonale. La situation sur le terrain est déjà précaire.»
Cette inquiétude n'est pas née avec la campagne. Ludovic Vienne rappelle que les inspecteurs avaient déjà cherché à tirer la sonnette d'alarme l'année dernière, avec un geste symbolique.
«Le personnel de la police de sûreté avait mené une action symbolique pour alerter sur les difficultés de la chaîne pénale. Les collègues avaient déposé les classiques stylos bleus, avec lesquels ils signent les rapports d'enquête, dans une boîte et ils signaient avec des stylos rouges. Ce n’étaient pas des demandes salariales, mais vraiment une alerte sur les difficultés», rappelle le président du SSV.
Des conséquences pour les victimes
Ce que redoute aujourd'hui le syndicaliste, ce n'est pas seulement une dégradation des conditions de travail des policiers. Il craint des répercussions directes sur les enquêtes et ceux qui attendent qu'elles aboutissent.
«On ne veut pas faire profil bas, parce que l’initiative va avoir un impact sur les budgets. Des coupes ont des conséquences sur les enquêtes pénales. Pour les victimes d’infractions, les conséquences sont concrètes. L’initiative va les aggraver. Les délais dans la prise en charge de certaines enquêtes et les retards dans leur conduite vont être plus longs», déplore l'inspecteur de police.
Et toutes les investigations ne nécessitent pas les mêmes moyens. Certaines formes de criminalité nécessitent de dégager suffisamment de temps et de personnel pour travailler au-delà des affaires quotidiennes.
«Pour pouvoir lutter contre la criminalité organisée, les home-jackings, les vols de véhicules, le trafic de stupéfiants, les escroqueries aux faux policiers… il faut des enquêteurs. Quand les affaires courantes asphyxient les services de police, ces enquêtes sont sacrifiées. On doit avoir le temps d’aller couper le problème à la racine.»
La surcharge pèse déjà
A cette inquiétude pour les enquêtes s'ajoute celle concernant les inspectrices et inspecteurs eux-mêmes. Difficile toutefois, reconnaît Ludovic Vienne, de prédire précisément les conséquences d'éventuelles restrictions.
«Les conditions de travail vont être impactées, mais c’est difficile de prédire l’avenir et de savoir comment. La surcharge de la chaîne pénale a déjà un impact sur les conditions de travail. Trop de travail à l'échelle de tout un service a déjà de nombreuses conséquences sur la santé des collègues.»
Cette surcharge engendre également un sentiment de frustration chez des policiers qui aimeraient pouvoir consacrer davantage de temps au travail à long terme, poursuit-il. «On s’engage dans ce métier avec conviction. On veut apporter des réponses là où on peut, on est très investis dans notre travail. Etre en surcharge crée des difficultés, mais aussi de la frustration, notamment quant aux enquêtes de fond. On n’a pas les moyens de faire notre travail dans les conditions qu’on souhaiterait.»
Ne pas devoir renoncer
Mais Ludovic Vienne revient rapidement à ce qu'il considère comme l'enjeu principal: les prestations fournies à la population.
«Il y a certes nos conditions de travail, mais il y a surtout les prestations à la population. C’est pour ça que je parle des victimes, détaille-t-il. On a à cœur d’apporter des réponses à ces personnes qui subissent une infraction pénale, quelle qu’elle soit. Prioriser, c'est déjà le cas, mais ce qui serait difficile pour nous, ce serait de devoir renoncer.»
Pour illustrer ce qu'un tel renoncement pourrait signifier, l'inspecteur prend un exemple parlant: les constatations effectuées après un cambriolage. «Certains pourraient dire: on ne va plus relever les traces parce qu’il suffit de porter plainte et de faire jouer l’assurance. Mais si on rate une trace ADN ou une empreinte digitale qui permet d’identifier quelqu’un? Des politiciens seraient prêts à dire que, dans certaines affaires, il n’y a pas besoin d’enquêter. Je suis certain que s’ils étaient eux-mêmes victimes d’une telle affaire ou proches d’une victime, ils n’aimeraient pas du tout que la police leur réponde qu’il n’y a pas de temps pour leur problème.»
Un choix inhabituel pour le syndicat
Reste que l'engagement du SSV dans une campagne politique n'a rien d'anodin. Pour le syndicat, il a fallu arbitrer entre deux principes inscrits dans ses propres statuts.
«On a deux impératifs qui s'entrechoquent: défendre les intérêts de nos membres et rester apolitiques. Prendre position sur une initiative, c’est faire de la politique d’une certaine manière. On a estimé que le premier impératif primait. Notre assemblée générale a été consultée et est d’accord à 70%.» Un choix qui dit aussi à quel point, au sein du syndicat, la crainte de voir les moyens manquer a fini par dépasser la traditionnelle réserve politique des policiers.