C’est le «casse du siècle», selon une large coalition de partis de gauche (PS, Vert-e-s, POP et EAG) et de syndicats vaudois. Mercredi 1er juillet, les opposants à l’initiative dite des 12% ont lancé leur campagne. Et leurs mots ne sont pas tendres: «inégalitaire», «dangereuse», «arnaque».
Les Vaudois voteront le 27 septembre prochain sur ce texte porté par les milieux patronaux et économiques, intitulé «Baisse d’impôts pour tous: redonner du pouvoir d’achat à la classe moyenne». Les initiants demandent une baisse de 12% de l’impôt cantonal sur le revenu et sur la fortune. Si le texte est accepté, son coût est estimé à 272 millions de francs pour le canton, selon la Conseillère d'Etat libérale-radicale Christelle Luisier.
Alors que les initiants restent flous sur la manière de financer une telle baisse, le conseiller national socialiste Benoît Gaillard, l’un des principaux opposants, alerte: cette initiative profiterait surtout aux grandes fortunes, tandis que la classe moyenne risquerait d’en payer le prix. Interview.
Benoît Gaillard, Vaud fait partie des cantons où la charge fiscale sur le revenu et la fortune est la plus élevée de Suisse. Est-ce qu’il n’est pas temps de corriger cela?
Ce n’est pas ce que fait cette initiative. Elle reprend le barème fiscal actuel et elle baisse l’impôt sur la fortune de 12%. Ça ne concerne vraiment qu’un peu plus d’un quart des Vaudois, ceux qui ont des fortunes imposables. Sur l’impôt sur le revenu, l’initiative n’amène qu’une baisse de 5%, puisque le Grand Conseil a déjà voté une baisse de 7%.
On peut évidemment discuter de fiscalité vaudoise et faire en sorte qu’elle soit plus juste, nous y sommes prêts. Mais il faut aussi se demander ce qu’on veut en face. Le canton de Vaud est parmi les meilleurs sur les crèches et garderies, sur les transports publics, sur le soutien aux primes-maladie. Faire croire qu’on peut faire de tels cadeaux fiscaux sans effet sur les services publics est une arnaque.
C'est-à-dire?
Cette initiative dit: on va faire un énorme cadeau aux gens qui paient de l’impôt sur la fortune, et un énorme cadeau aux gens qui ont des revenus très élevés. Deux chiffres: sur les 100 millions de baisse d’impôt sur la fortune, la moitié est donnée au 1% des plus grandes fortunes! Sur les 200 millions de baisse d’impôt sur le revenu, la moitié est donnée aux 25% des plus hauts revenus! On est en train d’organiser un énorme cadeau fiscal pour ceux qui se portent le mieux, et une mauvaise affaire pour les classes moyennes qui travaillent.
Les initiants promettent du pouvoir d’achat pour tout le monde. Avec cette baisse d'impôt les initiants ne touchent-ils pas une partie de la classe moyenne qui dit étouffer?
Pour donner quelques dizaines de francs aux classes moyennes, y a-t-il besoin d’offrir des rabais d’impôt de plus de 10'000 francs aux plus hauts revenus? La réponse est non. La manière dont sont distribués les 300 millions de baisse fiscale est la plus injuste qu’on puisse imaginer. Je suis persuadé que les gens verront que de l’autre côté, si les transports publics, les garderies, les EMS coûtent plus cher, c’est justement les classes moyennes qui vont trinquer. Si c’était facile d’économiser 300 millions sans que cela fasse mal à personne, on l’aurait déjà fait.
Une des piste des initiants sont les milliards de réserve du canton de Vaud...
L’argumentaire des initiants, encore en ligne aujourd’hui, dit que l’Etat de Vaud est assis sur 4 milliards de cash. C’est factuellement faux. En réalité, le canton fait des déficits et il a utilisé ses réserves au cours des dernières années. Les initiants écrivent aussi que l’Etat de Vaud fait des excédents budgétaires. Je ne sais pas si M. Feller le sait: le budget 2026 prévoit 300 millions de déficit. Dans ce contexte, venir dire qu’il y a de l’argent partout et qu’on absorbera cela sans problème, je ne sais pas si c’est un manque de connaissance ou une volonté d’induire en erreur. Mais ça n’est pas vrai.
Les partisans de l’initiative assurent que le canton a les moyens d’absorber cette baisse fiscale. Estimez-vous que ce n’est pas réaliste?
J’attends des initiants qu’ils assument cette baisse de 300 millions et qu’ils disent à la population qu’on ne peut pas couper une telle somme sans un impact sur les prestations dont les Vaudois ont besoin au quotidien. On ne trouve pas 300 millions sous le sabot d’un cheval. Par exemple, les économies sur les pôles santé régionaux, en 2025, ne représentaient que quelques millions. Couper 300 millions, ça sera des mesures drastiques.
A une famille vaudoise qui voit ses primes, ses loyers et ses factures augmenter, vous proposez quoi concrètement?
Nous avons fait augmenter les allocations familiales, elles ont encore passé récemment à 322 francs. Il y a dix ans, c’était 230 francs. Nous avons fait passer la 13e rente AVS, qui entrera en vigueur en 2026. Nous avons la politique la plus ambitieuse sur le soutien au paiement des primes. Et nous venons de déposer une initiative pour mieux contrôler les loyers et faire respecter la loi sur le marché locatif. Je crois donc que nous avons des propositions concrètes et des réalisations à notre actif. Hélas, nous n’avons jamais les initiants avec nous lorsqu’il s’agit de défendre ces propositions en faveur du pouvoir d'achat.
Les initiants parlent d’une baisse pour tous. Pourquoi, selon vous, cette promesse est-elle trompeuse?
Cette initiative organise des baisses d’impôts massives, sans précédent, pour les personnes qui ont les plus hauts revenus et les plus grandes fortunes de notre canton. Je répète un chiffre: en fait, l’initiative, c’est 12% de baisse sur la fortune, mais seulement 5% sur le revenu. On fait de la redistribution du bas vers le haut: plus vous possédez, plus vous gagnez, plus on vous baisse vos impôts. Et par contre, les gens qui travaillent et les classes moyennes paieront très cher les économies de l’Etat sur leur dos. Je suis convaincu que les Vaudois comprendront que ce deal est mauvais.