«C'est qui, lui?», demande un jeune adolescent sur le point de croquer dans une gargantuesque saucisse de veau. Son père, un brin gêné, lui répond: «Le président de la Confédération!» C'est vrai qu'on pourrait s'y tromper. Car en ce 25 juin, sur la place du Château d'Aubonne (VD), le Conseil fédéral in corpore se mêle à la foule avec une aisance frappante, lors de sa fameuse «course d'école».
Ainsi que l'exige la tradition suisse depuis 1960, cette excursion annuelle est organisée par le président, chargé de choisir l'itinéraire parfait. Guy Parmelin, originaire de Bursins, a donc promis de vanter les trésors de sa région auprès de ses collègues: le temps de deux jours caniculaires, les Sept sages sillonnent le canton de Vaud, au gré d'un programme garni de visites touristiques, de pauses-repas et de rencontres avec la population.
Et le tableau est des plus insolites: on n'a pas l'habitude de voir le Conseil fédéral en tenue décontractée, traverser les écrans pour débarquer, l'air de rien, dans notre réalité. Il faut quelques minutes pour s'habituer à l'absence flagrante de cravates. «J'ai vu un conseiller fédéral en short, durant une précédente course d'école, révèle Guy Parmelin. Mais je ne dirai pas lequel!»
Selfies, cadeaux et autographes
A Aubonne, sur les coups de midi, toute la commune s'est rassemblée pour accueillir la visite en grande pompe, avec chants d'écoliers, cor des Alpes et petite restauration. Le cadre festif évoque l'euphorie d'une fin d'année scolaire. Il faut toutefois plisser les yeux, sous le soleil aveuglant, pour repérer les invités d'honneur: à l'ombre d'un arbre, Karin Keller-Sutter s'évente tranquillement sous les trente degrés d'une journée déjà suffocante. Quelques mètres plus loin, un certain Ignazio Cassis discute à bâtons rompus, en italien, avec une famille tessinoise. On aperçoit également Elisabeth Baume-Scheider, vêtue d'une robe d'été, saluée par un groupe d'Aubonnois souriants.
Pendant ce temps, Guy Parmelin, coiffé d'un Panama beige, est pris d'assaut par un groupe de jeunes en quête d'un selfie («C'est à la mode!», commente le président). Une sexagénaire lui tend gentiment un petit sac rempli de ses propres créations artisanales: elle en a apporté sept, un pour chaque conseiller. Leurs gardes du corps, assez nombreux, observent sereinement ces scènes conviviales. L'un d'eux tressaute lorsqu'un homme s'approche vigoureusement de Beat Jans... mais se rassure aussitôt en comprenant que l'individu veut seulement lui demander un autographe.
«Chez nous, le pouvoir descend sur la place publique, se rend disponible et accepte le dialogue... encore mieux avec un verre de Chasselas», plaisante Christelle Luisier, présidente du Conseil d'Etat vaudois, également sur place. Au moment d'inviter Guy Parmelin sur l'estrade installée pour l'occasion, elle ajoute: «Suisse Tourisme a son Roger Federer, mais le canton de Vaud a son Guy Parmelin.»
«C'est l'occasion de discuter et de se détendre»
Il faut dire que le président s'est donné du mal pour sélectionner les points d'ancrage principaux de l'excursion: la journée avait effectivement commencé par un petit-déjeuner dans une buvette sportive («Cela me rappelle mes glorieuses années de footballer sur talus», souligne Guy Parmelin), la visite d'un Moulin à farine à Granges-près-Marnand, le plus grand de Suisse romande, et une conférence de presse dans le superbe château de Lucens. «C'est l'occasion pour moi de prouver à mes collègues que le canton de Vaud ne se résume pas seulement à l'Arc lémanique», note Guy Parmelin.
Et ces derniers semblent tout à fait convaincus. La preuve: Albert Rösti, visiblement ravi, s'est un peu attardé avant de rejoindre le convoi impressionnant qui l'attendait au pied du château de Lucens, pour l'emmener au prochain lieu phare de la journée. «Nous n'avons pas souvent l'occasion de discuter entre nous, aussi de nos vies privées, se réjouit l'UDC. Cette excursion est un véritable moment de détente, qui change de notre quotidien.» Un peu comme un «team-building», acquiescent Beat Jans et Karin Keller-Sutter.
Bien que l'excursion constitue une parenthèse agréable pour les sept ministres, ceux-ci n'oublient évidemment pas les affaires en cours, ni les crises qui accablent le monde: Guy Parmelin a notamment ouvert la conférence de presse en évoquant la catastrophe survenue au Venezuela, ainsi que le drame de Crans-Montana. «On espère qu'aucune crise ne nous guette cet été», a-t-il ajouté.
La population ose émettre des critiques
Après la rencontre d'Aubonne, les conseillers fédéraux ont profité d'un «lunch» (comme dit le président) au Mont-sur-Rolle, suivi d'un atelier pratique dans une boulangerie. «On va essayer de faire notre propre pain, raconte Guy Parmelin, en allemand. On verra bien ce que ça donne!» La soirée, faite de repos et d'un repas «en privé», permettra aux Sept sages de recharger leurs batteries avant la journée du 26 juin, qui les mènera jusqu'à Aigle. La population pourra les y saluer sur la place du Château dès 10h45.
«Pour moi, cette excursion représente tout l'ADN de la démocratie fédérale, nous explique Elisabeth Baume-Schneider. Les échanges avec la population s'avèrent toujours très enrichissants, les citoyennes et citoyens osent poser des questions et émettre des critiques, ce qui nous permet de désamorcer certaines incompréhensions ou de proposer davantage de contexte sur certaines décisions.»
«La population est en droit de demander des réponses»
S'attendant à être interrogée quant aux primes d'assurance maladie, la socialiste souhaite que la population vive ce moment comme une discussion avec des femmes et des hommes voulant bien les écouter, et pas juste avec des élus. «Pour nous aussi, d'ailleurs, c'est très bénéfique! En parlant avec les gens, les problématiques prennent une dimension plus réelle, on comprend l'implication des dossiers qu'on analyse sur la vraie vie de ces personnes. Et puis, la population est en droit de demander des réponses: elle paie des impôts et nous nous devons d'être garants du bon usage de l'argent public», conclut la ministre jurassienne.
Si les groupes agglutinés autour des conseillers fédéraux ont effectivement des questions en tête, ils ont surtout envie de discuter librement, et de manière parfaitement informelle. Ce n'est pas tous les jours que le pouvoir exécutif quitte Berne pour serrer des mains sous la canicule. Certains retiendront la chemise quadrillée d'Albert Rösti, d'autres les blagues de Guy Parmelin, que seuls les Aubonnois comprenaient. Rares sont les pays où des dizaines de jeunes peuvent scroller sur leur smartphone et affirmer d'un ton plutôt neutre, «tiens, ça, c'est la fois où j'ai rencontré le président».