«On ne tiendra pas»
Burn-out, pressions, dangers: des sages-femmes du CHUV tirent la sonnette d'alarme

Burn-out, fatigue extrême, perte de sens: des sages-femmes du CHUV dénoncent des conditions de travail devenues intenables en salle d’accouchement. Sous pression, elles alertent sur des risques pour le personnel, mais aussi pour les patientes et les nouveau-nés.
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Des sages-femmes du CHUV alertent sur leurs conditions de travail. (Image prétexte)
Photo: Shutterstock

En bref

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  • Des sages-femmes du CHUV à Lausanne dénoncent des conditions de travail intenables dans les salles d'accouchement, avec sous-effectif chronique, burn-out et prise en charge insuffisante des patientes et nouveau-nés.
  • Elles alertent sur des risques pour la santé des mères et des bébés dans un contexte d'activité croissante et de pression constante.
  • Le CHUV indique ne pas souffrir de sous-effectif et de veiller à trouver des solutions aux imprévus.
  • Les sages-femmes dénoncent aussi une inégalité salariale entre service, avec des écarts atteignant 10'000 francs par an pour des qualifications similaires.
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Solène MonneyJournaliste Blick

«Nous sommes épuisés et prodiguons des soins médiocres.» Le constat est brutal. A la maternité du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), des sages-femmes dénoncent des conditions de travail devenues intenables. Burn-out, fatigue extrême, perte de sens: le sous-effectif en salle d’accouchement ferait peser des risques à la fois sur le personnel, mais aussi sur les patientes et les nouveau-nés. Face à ce qu’elles décrivent comme un système à bout de souffle, trois employées, oscillant entre «tristesse et colère», ont décidé de tirer la sonnette d’alarme.

«C’est une alerte afin que la réalité actuelle des salles d’accouchement soit entendue», glisse Béatrice* à Blick. Les mots employés par les trois femmes sont sans détour: «dégoût», «démotivation», «ras-le-bol». Le constat est unanime: toujours plus de travail, toujours moins de sages-femmes en salle d'accouchement. Les conséquences s’accumulent. Des équipes épuisées, des arrêts maladie et des départs en cascade... Un cercle vicieux qui accroît encore la pression sur celles et ceux qui restent.

«Parfois, je ne me rappelle même pas le visage du bébé que je viens de voir naître, car je vais trop vite et j’enchaîne», témoigne Béatrice. Les trois sages-femmes sont catégoriques: si elles devaient accoucher aujourd’hui, malgré le professionnalisme de leurs collègues, elles ne choisiraient pas le CHUV. L'institution vaudoise, de son côté, indique ne pas subir «formellement de sous-effectif», tout en reconnaissant une augmentation de l'activité en salle d'accouchement.

«Nous ne tiendrons pas»

«J’ai le sentiment de ne pas toujours pouvoir fournir des soins de qualité», confie Alexandra. «Nous ne sommes pas assez de sages-femmes. Nous accueillons le deuxième plus grand nombre d’accouchements en Romandie, mais les effectifs ne suivent pas», renchérit Béatrice. Le malaise ne date pas d’hier, mais il s’est aggravé. Là où les équipes alternaient autrefois entre périodes tendues et accalmies, la pression semble désormais constante.

Depuis plusieurs mois, la situation s’enlise. «C’est de pire en pire. Les arrêts maladie se multiplient, l’épuisement gagne les équipes et nous nous retrouvons en sous-effectif. Tout le monde est fatigué, il y a moins d’entraide», poursuit Alexandra*. Le manque de personnel ne serait plus ponctuel, mais devenu structurel en salle d’accouchement.

«
Si on se bat, c’est pour les patientes, les bébés et les couples. Si on tient encore, c’est pour qu’ils n’en pâtissent pas
Léonore, sage-femme au CHUV
»

Pour ces trois sages-femmes, un seuil critique est en train d’être franchi. «On ne tiendra pas comme ça. On ne se voit pas continuer dans ces conditions», alertent-elles. Malgré tout, elles s’accrochent. «Si on se bat, c’est pour les patientes, les bébés et les couples. Si on tient encore, c’est pour qu’ils n’en pâtissent pas», souffle Léonore*.

Des risques réels

Les journées de ces sages-femmes s’étirent sur 12 heures. Mais pour elles, le problème n’est pas la durée, c’est l’impossibilité d’assurer un suivi continu des accouchements. «La réalité du terrain est tout autre. Le manque d’effectifs est devenu si fréquent qu’il nous arrive régulièrement de nous occuper de plusieurs femmes en travail en même temps, de jongler entre les priorités, de répondre aux urgences», s’inquiète Béatrice.

Selon elles, cette organisation peut mettre en danger patientes et nouveau-nés. Pour illustrer, elles évoquent le monitoring fœtal, posé dès le début du travail pour surveiller le cœur du bébé. En théorie, le tracé doit être contrôlé au moins toutes les dix minutes afin de détecter rapidement un ralentissement et, si nécessaire, intervenir, jusqu’à une césarienne en urgence.

Mais dans les faits, lorsque le personnel manque, la surveillance ne peut pas toujours être continue. Certaines anomalies peuvent alors ne pas être repérées immédiatement, mais 20 minutes plus tard. «Comme nous avons plusieurs patientes en plein travail, nous priorisons celles qui ont le plus besoin de nous. Si les autres nous appellent, nous ne pouvons pas toujours nous rendre auprès d’elles. C’est donc une collègue qui prend le relais pour effectuer le contrôle», relève Léonore.

Or, ces vérifications impliquent souvent un toucher vaginal. Au fil d’une même garde, jusqu'à quatre sages-femmes peuvent ainsi examiner une même patiente. Une rotation qui complique la transmission des informations et qui interroge aussi sur le respect de l’intimité des femmes.

Des couples déçus

Mais au-delà des risques potentiels, les sages-femmes aspirent surtout à offrir un accompagnement à la hauteur de ce moment unique. Etre présentes, rassurer, écouter, guider, soutenir à chaque étape heureuse ou malheureuse: l’essence même de leur métier. Un idéal qu’elles disent ne plus pouvoir atteindre, faute de temps.

«
On arrive à maintenir un semblant de sécurité qui permet que chaque femme accouche dans des conditions acceptables. Nous n'avons jamais connu de problème grave. Le CHUV a vraiment une bonne étoile
Béatrice, sage-femme au CHUV en salle d'accouchement
»

«C’est une immense source de frustration, parce que cela ne correspond ni à nos valeurs ni à la qualité d’accompagnement que nous souhaitons offrir», confie Béatrice. Une situation qui laisse des traces, aussi, chez les patientes. «Cela a un impact sur le vécu de l’accouchement, avec des effets possibles à long terme, notamment sur le post-partum, le couple et le lien d’attachement. Les gens peuvent en ressortir fâchés», explique Léonore.

Une déception qu’elles comprennent. «On pense à eux, on se met à leur place», précise Léonore. Malgré tout, les trois sages-femmes tiennent à nuancer: l’engagement des équipes permet de garantir l'essentiel. «On arrive à maintenir un semblant de sécurité qui permet que chaque femme accouche dans des conditions acceptables. Nous n'avons jamais connu de problème grave. Le CHUV a vraiment une bonne étoile», glisse Béatrice.

Le CHUV conteste, mais...

Pourtant, le CHUV rejette l’idée d’un sous-effectif structurel. Officiellement, tous les postes sont pourvus. Dans les faits, l’institution reconnaît fonctionner «à flux tendu», au rythme d’une activité imprévisible. Un équilibre précaire, où chaque absence ou afflux de naissances met les équipes sous pression. 

Sur les absences, les versions s'opposent frontalement. «100% des absences qui nécessitent d'être remplacées le sont», assure le CHUV avant d'ajouter: «L’hôpital s’emploie à ajuster en permanence, lorsque nécessaire, l’organisation, les ressources et les soutiens à disposition des collaborateurs et collaboratrices.» Sur le terrain, le constat est tout autre. Un effectif complet devrait mobiliser six sages-femmes par jour et par nuit pour couvrir les six salles d’accouchement, les quatre lits de provocation, les consultations, les blocs opératoires et les urgences obstétricales. Un standard que les équipes disent peiner à atteindre. 

«Aujourd’hui, on tourne plutôt à cinq, parfois quatre sages-femmes», témoigne Béatrice. Un écart qui change tout dans l’intensité des journées. Pour colmater les brèches, l’hôpital fait appel à des intérimaires. Mais la solution a ses limites. «On doit les encadrer, les former, ce qui nous sollicite encore davantage», relève Léonore. Ce renfort immédiat, paradoxalement, alourdit la charge.

Et lorsque l’imprévu survient, les marges de manœuvre disparaîtraient. «Trouver quelqu’un à la dernière minute devient presque impossible. Les intérimaires sont déjà épuisés», glisse Alexandra. Sur le terrain, la gestion de l’urgence deviendrait alors la norme. Si le CHUV reste flou sur les échéances, il ne ferme pas non plus la porte à de nouvelles arrivées: «Un renforcement des équipes est actuellement à l’étude.»

La pression monte encore

Et la pression ne cesse de monter. En 2025, 3246 bébés sont nés au CHUV. Un chiffre élevé, auquel s’ajoute une réalité plus lourde: des grossesses plus complexes, plus à risque, et davantage d’accouchements provoqués. Autrement dit, plus de naissances, mais surtout des prises en charge plus exigeantes. Le CHUV indique toutefois qu'au vu de la complexité des situations et de la charge de travail, l'institution est attentive à la «charge émotionnelle» que cela peut représenter pour les équipes.

Dans ce contexte, l’hôpital met aussi en avant «l’engagement très fort» et les «compétences pointues» de son personnel pour garantir une prise en charge jugée sûre. Une reconnaissance affichée qui souligne le rôle clé des équipes mais qui, sur le terrain, peine à convaincre.

Des salaires injustes?

Car c’est précisément là que le bât blesse. Si le CHUV salue publiquement l’implication de ses sages-femmes, ces dernières disent ne pas voir cette reconnaissance se traduire concrètement, notamment sur le plan salarial. Pire, elles dénoncent une injustice qui alimente encore un peu plus le malaise.

«
On a l'impression de se faire cracher dessus
Léonore, sage-femme aux CHUV
»

Les sages-femmes en salle d’accouchement, comme nos trois témoins, restent cantonnées à la classe 9 de la grille salariale de l'Etat de Vaud. A l’inverse, les infirmières sages-femmes travaillant dans d’autres unités, comme le prénatal, sont rémunérées en classe 10. Un écart qui peut atteindre près de 10’000 francs par an en fin de carrière. «Sans nous ils ne sont rien et ils ne nous reconnaissent pas», fulmine Béatrice.

Pour celles qui cumulent un bachelor en soins infirmiers et une formation de sage-femme, ce premier diplôme ne pèse pas dans la balance en salle d’accouchement. Résultat: à expérience et qualifications comparables, certaines sont moins bien rémunérées que leurs homologues actifs dans d’autres services.

Cette incohérence alimente le sentiment d’inégalité dénoncé en interne surtout que toutes les patientes en prénatal se retrouveront un moment où l'autre... en salle d'accouchement. «On a l'impression de se faire cracher dessus», s'indigne Léonore.

Le silence de Rebecca Ruiz?

La demande de revalorisation salariale des sages-femmes du CHUV a bien franchi une première étape. Déposée en 2018, elle a été traitée en janvier 2021 par la Commission cantonale d’évaluation des fonctions, qui a transmis un préavis au Conseil d'Etat du canton de Vaud, seul habilité à trancher. Depuis, le dossier serait à l’arrêt. Plus de deux ans d’attente pour une décision qui, en temps normal, tombe en quelques mois.

«En moyenne, la décision intervient en six mois, voire un an au maximum. Dans ce cas, c’est un délai extraordinairement long», pointe David Gygax, secrétaire syndical du SSP Vaud. Un blocage qui cristallise les tensions et renforce le sentiment d’abandon exprimé sur le terrain.

«
Il y a un vrai ras-le-bol, c'est du mépris
David Gygax, secrétaire syndical du SSP Vaud
»

Malgré deux courriers adressés à la socialiste Rebecca Ruiz, alors en charge de la Santé, le dossier semblerait enlisé. Une inertie qui crispe. Le silence règne, selon les syndicats. «Il y a un vrai ras-le-bol, c'est du mépris», s'insurge David Gygax. Du côté de la Fédération syndicale SUD, la patience a atteint ses limites. Dans son bulletin de mars 2026, le syndicat évoque désormais des mesures de pression, allant jusqu’à une possible action en justice pour dénoncer ce retard.

Le département de la Santé conteste toutefois toute inertie. Il rappelle que, lorsque la Commission d’évaluation des fonctions est saisie, «le processus interne à l’Etat est du ressort de la DGRH». Celle-ci «a mené les analyses techniques nécessaires» et la cheffe du Département «s’est régulièrement renseignée sur l’évolution de ces démarches». Les autorités assurent par ailleurs que ces éléments ont été «régulièrement» transmis aux représentants du personnel, lors de rencontres «plusieurs fois par année» réunissant direction, département et partenaires sociaux, où «les syndicats sont représentés à chaque séance».

Vers une fuite des sages-femmes

Pour ces trois sages-femmes, l’avenir ne s’écrira sûrement plus en salle d’accouchement. Une décision lourde, presque à contre-cœur, tant l’attachement au métier reste intact. «C’est un métier passion, il y a des moments trop chouettes. Mais on doit penser à nous. Plusieurs d’entre nous envisagent de changer de service voir même de démissionner pour le bien de leur propre santé», confie Alexandra.

«
Accompagner une naissance ne devrait jamais devenir une course contre le temps
Béatrice, sage-femme au CHUV
»

Et leur cas est loin d’être isolé. «Beaucoup ont le sentiment de ne plus pouvoir exercer dans des conditions à la hauteur des exigences. Celles et ceux qui restent tiennent par sens du devoir, au prix de leur santé», alerte Béatrice. Avant de résumer, d’une phrase qui sonne comme un avertissement: «Accompagner une naissance ne devrait jamais devenir une course contre le temps.»

*Noms connus de la rédaction

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