Elle est inclassable
La Vaudoise Corinne Desarzens couronnée par le Grand Prix suisse de littérature 2026

La Vaudoise Corinne Desarzens a reçu le Grand Prix suisse de littérature 2026 pour son œuvre. Pourtant, sur plus de 30 ouvrages qu’elle a écrits, aucun n’a encore été publié en allemand, et ce n’est là qu’une des nombreuses particularités de cette auteure.
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Née en 1952 à Sète, désormais honorée dans la Suisse entière, l'autrice vit vers Grandson (VD) dans un appartement lumineux.
Photo: Nicolas Righetti/Lundi13
Ruth Brüderlin
L'Illustré

Son fils est catégorique: «Non, maman, tu ne te débarrasseras pas de cette table.» Ce n’est pas là un conseil bien intentionné de son fils aîné, Maxim, 36 ans, mais bien un ordre, affirme Corinne Desarzens, 73 ans, et il est difficile de savoir si elle dit cela sérieusement. Enfin, elle sourit et dit: «C’est inadmissible de recevoir des ordres de son propre fils. Malheureusement, mes enfants ont toujours raison. Même lorsque nous parlons de questions de société ou de philosophie.»

La table en bois de séquoia est un héritage familial. L'écrivaine l'a découverte en vidant un garage.
Photo: Nicolas Righetti/Lundi13

Qu’elle plaisante ou non, l’écrivaine vaudoise ne semble guère disposée à accepter les injonctions. Elle n’aime ni les clichés, ni la routine, et encore moins les cases. De toute façon, elle n’entre dans aucune et cela lui convient bien. Dans un de ses articles, la «NZZ» la qualifie d’«obstinée», tandis que l’Agence télégraphique suisse (ATS) la désigne comme une «rebelle». Corinne Desarzens n’aime aucun des deux qualificatifs. 

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C’est parce que je n’ai ni télévision, ni smartphone. Le cerveau est un muscle qu’il faut entraîner!
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Elle serait plutôt inclassable, avec un subtil sens de l’humour. Jusque dans ses textes, d’ailleurs, comme dans «L’Italie, c’est toujours bien», où elle évoque les visions troublantes du poète britannique John Keats, avant de décrire, sans la moindre transition, des chats se nettoyant nonchalamment le derrière dans un cimetière romain.

Méconnue en Suisse alémanique

Corinne Desarzens a une grande communauté de fans en Suisse romande. En Suisse alémanique, son nom reste méconnu malgré la trentaine de livres qu’elle a écrits ces dernières années. Certains ont été traduits dans des langues comme le roumain, mais aucun en allemand. Avec ce Grand Prix suisse de littérature doté de 40'000 francs, elle espère bien que les choses vont changer. Décerné par l’Office fédéral de la culture (OFC) pour l’ensemble de son œuvre exceptionnelle, ce prix est la plus haute distinction littéraire de Suisse. La remise des prix a eu lieu le 15 mai aux Journées littéraires de Soleure.

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A partir d’un certain âge, ils s’empressent de décerner encore quelques lauriers avant qu’on ne rende l’âme.
»

Tout comme elle, ses livres sont clairement inclassables. Elle peut partir d’un récit de voyage, bifurquer vers une réflexion sur un peintre vénitien incompris, pour terminer sur l’histoire d’un compagnon de route contraint de porter des pantalons pour homme couleur rouille à la suite d’une confusion entre deux valises. «Je suis bavarde, je raconte et je digresse. Mais je reviens toujours au point de départ», déclare Corinne Desarzens avec un sourire satisfait en se calant confortablement dans son élégant canapé.

Deux prix de littérature en un an

Corinne Desarzens fascine par sa capacité à observer les détails et par l’humour avec lequel elle décrit les faiblesses humaines. Non seulement elle est prolixe, mais elle est aussi polyglotte. Sur sa carte de visite, on peut lire un vers en arabe; elle a passé un certain temps à Saint-Pétersbourg pour le travail et jongle nonchalamment entre français, italien, allemand et anglais. L’écrivaine a l’esprit vif, c’est un lexique ambulant doté d’une mémoire phénoménale: «C’est parce que je n’ai ni télévision, ni smartphone. Le cerveau est un muscle qu’il faut entraîner!» 

Outre le Grand Prix suisse de littérature, elle recevra cette année le Grand Prix C.-F. Ramuz (15'000 francs), décerné tous les cinq ans pour honorer la littérature francophone. Les deux grands prix littéraires suisses la même année? «Les conditions doivent être propices», déclare l’auteure en haussant les épaules. Lors de l’annonce au début de l’année, elle disait d’un air détaché: «A partir d’un certain âge, ils s’empressent de décerner encore quelques lauriers avant qu’on ne rende l’âme.»

Toujours en déplacement

Officiellement senior, Corinne Desarzens reste dynamique, charmante et pleine d’initiative. Une petite voiture rouge est garée devant la maison et, juste à côté, un vélo pour rendre visite aux amis installés dans les villages voisins. Elle vit dans une petite commune de la région vaudoise du lac de Neuchâtel, près de Grandson (VD). L’un de ses fils est vigneron en Valais, l’autre est scientifique et ouvrier agricole à Bienne, et sa fille était une graphiste renommée à Londres avant de «devenir forestière-bûcheronne au Pays de Galles et de se consacrer à l’abattage des arbres». Son mari d’origine bernoise vit tantôt en France, tantôt dans le Jura.

Corinne Desarzens est née en 1952 à Sète, ville méditerranéenne du sud de la France. Elle avait 8 ans lorsqu’elle est rentrée en Suisse romande avec ses parents. Son appartement est agréable et lumineux. Un immense Ficus benjamina trône entre la cuisine et le salon. Sur le plan de travail de la cuisine, une tarte maison à la raisinée, spécialité vaudoise à base de jus de poire ou de pomme confit, répand une délicieuse odeur. 

Et, dans chaque pièce, des livres, des livres et encore plus de livres sont soigneusement rangés dans des étagères. Elle en connaît le contenu par cœur, et c’est dans sa tête que naissent ses récits, pendant qu’elle fait la vaisselle, qu’elle marche ou qu’elle nage. L’écriture est la partie la plus simple, puisqu’elle a déjà fait le plus dur dans son esprit.

Ce n’est pas un hasard s’il est toujours question de voyages sous une forme ou une autre. C’est sa grande passion. «Quand j’étais jeune, j’ai voyagé vers l’ouest, aux Etats-Unis, en Irlande. Puis dans les pays de l’ancienne Union soviétique, l’Arménie, la Géorgie. Et enfin en Grèce et en Ethiopie.»

Des centaines de livres trônent dans chaque pièce. Corinne Desarzens les a tous lus, pouvant citer un passage de n'importe lequel.
Photo: Nicolas Righetti/Lundi13

Sa particularité: elle voyage léger, n’emportant que le strict nécessaire dans un sac à dos. L’astuce consiste à prendre un peu moins de bagage à chaque voyage. «C’est tout à fait suffisant. Pourquoi s’encombrer avec des valises démesurées?» s’interroge-t-elle. L’absence d’alternative simplifie aussi le choix des vêtements. «Ce qui compte, c’est le bagage intellectuel, la préparation.» En apprenant notamment les rudiments de la langue des pays qu’elle visite.

Elle n’emporte pas de smartphone, mais un carnet et des stylos pour consigner ses expériences, qu’elle illustre avec des extraits de journaux et des croquis. Son dernier livre s’intitule «Le petit cheval tatar». Mais ce livre ne traite ni de chevaux, ni de peuples étrangers. Il parle d’ophtalmologie et de douleurs oculaires, ainsi que de leurs effets, parfois inattendus, parfois durables. Corinne Desarzens mêle faits réels et fiction, digresse et ajoute des parenthèses pour obtenir, au final, une histoire cohérente. 

Une seule chose est certaine, elle ne nous emmènera jamais là où on l’attend. Son prochain roman portera aussi sur un voyage; elle a récemment séjourné à Oman. Alors qu’elle ne voulait plus prendre l’avion, à vrai dire. Elle n’a pas pu résister à la tentation de rejoindre un groupe de voyageurs pour partir explorer la péninsule Arabique.

Un article de «L'illustré» n°20

Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.

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