A 16 ans, il a organisé son propre festival
Avec le rap, le jeune Valaisan Criminalis tente de panser ses blessures

Le rappeur valaisan Criminalis, de son vrai nom Julian Daguerre, organise, à 16 ans, un festival estival au Relais du Saint-Bernard à Martigny (VS). Ce printemps, l’adolescent a également verni son premier album. Portrait d’un jeune au départ d’une carrière prometteuse.
C'est dans le studio du label indépendant LSVD Prod que Julian Daguerre, jeune rappeur de 16 ans, a enregistré son premier opus.
Photo: Sedrik Nemeth
Sandrine Spycher
Sandrine Spycher
L'Illustré

«J’ai fait mon tout premier concert à 4 ans. C’était dans un camping en France, devant un millier de personnes.» Julian Daguerre, alias Criminalis, a aujourd’hui 16 ans et bien d’autres performances à son actif. Nous le retrouvons à Martigny (VS), au studio du label indépendant local LSVD Prod, créé par le groupe Les Evadés et affilié au label A la Casa Prod. 

C’est là que le jeune rappeur a récemment enregistré son premier album en studio, 1926, verni le 9 mai. Il en présentera les morceaux sur scène, notamment dans le cadre du Festival Terrasse en Scène, qu’il organise lui-même en collaboration avec le Marché Restaurant du Relais du Saint-Bernard.

En cette fin de journée printanière, le jeune homme affiche un style soigné, des vêtements amples et bicolores: noir comme ses cheveux et rouge aussi vif que sa passion pour le rap. Accueilli par son pote et ingénieur du son en formation Wiliam Szabo, alias Vili, Julian se sent comme chez lui dans ce studio exigu mais fonctionnel. Entre les guitares, la batterie et le micro, «bienvenue à la casa!» 

C'est sur la terrasse du Relais du Saint-Bernard que le jeune rappeur, qui fait aussi un CFC d'assistant socio-éducatif, se produira.
Photo: Sedrik Nemeth

Un lieu qu’il a pourtant découvert un peu par hasard. «Je m’en souviendrai toujours. Je venais de toucher mon premier salaire de préapprentissage et je me suis dit que c’était le bon moment pour faire un enregistrement en studio.» Il n’avait jusqu’alors produit que des morceaux chez lui, avec du matériel bon marché et sans la qualité professionnelle à laquelle il aspire.

Le rap comme remède

La découverte du studio martignerain est un tournant dans sa jeune carrière. «Cet album, ce sont six titres avec des instrumentalisations faites sur mesure, des solos de guitare, des collaborations avec des artistes de talent… Ce ne sont pas des prods volées sur YouTube, c’est vraiment du 100% moi», sourit-il avec des étoiles dans les yeux, presque épaté par la qualité de sa propre musique. S’il a encore les rêves de sa jeunesse, Julian fait preuve d’une humilité et d’une maturité bluffantes. «Je suis juste interprète, je ne suis pas ingé son (ingénieur du son, ndlr)», souligne-t-il pour mettre en valeur le travail des autres.

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«Le fait de parler dans un micro, c’est plus simple que de s’adresser directement à une personne»
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Les Valaisans auront reconnu le code postal de Fully dans le titre de l’album, 1926. «C’est le village où j’ai grandi, ce sont mes racines.» Malgré cela, aucun concert n’est prévu à Fully pour présenter cet album totalement conçu et enregistré de l’autre côté du Rhône. Les raisons sont intimes, liées à des blessures pas tout à fait cicatrisées. «Je suis atteint d’autisme. J’ai été harcelé pendant toute ma scolarité à cause de cela. On m’a toujours mis à l’écart et ma parole n’était jamais entendue.» 

Une situation qui le pousse à créer, en 2023, la Fondation Blue Power, dont le but est de parler des troubles du spectre autistique, pour sensibiliser le public. Les injustices vécues à l’école par Julian sont aussi à l’origine de son envie de se montrer, de pouvoir enfin parler sans être interrompu ou insulté. «Je voulais être sur le devant de la scène. Je pense que c’était un moyen de m’exprimer, de dire les choses à haute voix. Ce sont aussi des choses que je n’arrivais pas à exprimer en échangeant avec quelqu’un en face-à-face. Le fait de parler dans un micro, c’est plus simple que de s’adresser directement à une personne.»

Après un passage par la chorale de l’école, c’est vers le rap que Julian se dirige. «Mon père, MC Shada, est aussi rappeur. Il a commencé sa carrière dans les années 2000. C’est grâce à lui que j’ai pris goût à ce style de musique.» Style dans lequel le jeune homme développe sa voix à travers le pseudonyme Criminalis, qui lui a été inspiré par… le roi de la pop! «Je chante du rap, mais j’écoute de tout: du rock, du jazz, de la pop. Michael Jackson est un chanteur qui m’a marqué. Mon pseudo est un clin d’œil à son titre Smooth Criminal.» Un nom court et percutant qui reste en tête. Une manière aussi de construire un personnage de scène. «Même si je joue un petit peu, je reste moi-même», assure-t-il avec regard profond.

Cette année, Julian a passé un autre cap dans sa carrière: il a signé avec un label. «99 World Music est un très petit label indépendant de Bex (VD). En signant, je commence gentiment à entrer dans un certain professionnalisme. Mais mon CFC d’assistant socioéducatif passe en priorité. Si le succès vient avec la musique, je fonce, mais je veux me concentrer en premier sur mon apprentissage. D’abord la sécurité, ensuite la folie!» lance celui dont une partie du matériel est fournie par Marclay Music, magasin tenu par les parents d’un certain Théo Marclay, plus connu sous le nom de Nuit Incolore.

Un festival au restoroute

S’il passe ses journées à s’occuper des personnes âgées dans un EMS de Martigny, Julian Daguerre consacre ses soirées et son temps libre à la musique et à la préparation du Festival Terrasse en Scène, qui se tiendra durant l’été au Relais du Saint-Bernard, sur l’aire d’autoroute martigneraine. «L’idée m’est venue en voyant une chanteuse sur la terrasse du Relais du Saint-Bernard, sur une scène intimiste, avec le coucher de soleil et les gens en bateau sur le lac. Franchement, c’est un cadre de rêve pour un artiste!» 

Déterminé et débrouillard, Julian n’est pas du genre à tergiverser. Pour concrétiser son idée, il contacte Hervé Procacci, le gérant du restoroute. L’entente passe, la discussion s’emballe et le résultat n’est pas un, mais sept concerts organisés entre le 19 juin et le 14 août. Une animation estivale à raison d’une date par semaine, avec des rappeurs locaux. «Le lieu est particulier, ce n’est pas du tout une salle de concert avec une grande scène. C’est très familial et il y a beaucoup de va-et-vient puisque c’est une aire d’autoroute. Un événement en trois jours ne s’y prêtait pas, alors on a choisi de travailler sur la durée.»

Dates du Festival Terrasse en ScèneMarché Restaurant, Relais du Saint-Bernard
  • 19 juin, 19h30: Criminalis
  • 26 juin, 19h30: Nica
  • 2 juillet, 19h30: Crew Mo2s
  • 10 juillet, 19h30: Akecheta
  • 24 juillet, 19h30: Nosh
  • 7 août, 19h30: Luser
  • 14 août, 19h30: Criminalis + Guest
  • 19 juin, 19h30: Criminalis
  • 26 juin, 19h30: Nica
  • 2 juillet, 19h30: Crew Mo2s
  • 10 juillet, 19h30: Akecheta
  • 24 juillet, 19h30: Nosh
  • 7 août, 19h30: Luser
  • 14 août, 19h30: Criminalis + Guest

Avec une scène, aussi modeste soit-elle, mise à disposition par le restaurant et une collaboration avec l’organisateur d’événements Ludo Animation à Fully, le festival ne souffre d’aucun manque de budget, que ce soit pour la location du matériel musical, le cachet des artistes ou encore la production des affiches et des flyers. «Je suis soutenu par beaucoup de monde, je me sens vraiment chanceux. Je remercie notamment Ludo Animation. Sans lui, ce festival ne serait pas possible», confie Criminalis, qui ajoute toucher lui-même une rémunération pour ses deux concerts à l’ouverture et à la fermeture du festival. «Je n’ai pas peur d’avouer que je gagne de l’argent avec ma passion.»

Car on en revient toujours à la même chose: la passion, la possibilité de s’exprimer. Que la scène ne soit faite que de palettes décorées, que le public ne soit que de passage avant de reprendre la route, tout cela ne semble pas freiner le jeune rappeur, bien au contraire. «Mon objectif avec le rap est de parler de ce dont j’ai envie, même s’il n’y a que 20 personnes dans la salle. J’ai besoin que les gens qui écoutent comprennent ma musique. Je ne veux pas être une machine à faire des tubes pour rentrer du fric.»

Un article de «L'illustré» n°24

Cet article a été publié initialement dans le n°24 de «L'illustré», paru en kiosque le 11 juin 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°24 de «L'illustré», paru en kiosque le 11 juin 2026.

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