«Votre copine anxieuse et engagée qui fait des memes et qui râle (bcp)». Ainsi Pascale Tardin se présente-t-elle sur Instagram, où la suivent plus de 20'000 personnes. Son compte «Parlons anxiété» décrit ce trouble au travers de mèmes humoristiques, dont la légèreté contraste subtilement avec une réalité parfois douloureuse, croquée sans euphémisme et sans tabou.
Influenceuse? Militante, plutôt, puisqu'elle se bat pour la libération de la parole autour de la santé mentale. Si environ 5 à 6% de la population suisse souffrira d'anxiété généralisée durant sa vie, 15% vivent avec des troubles anxieux divers, soulignent les HUG. Et le phénomène est loin de s'estomper, puisqu'une personne sur cinq, dont une majorité de jeunes, se dit régulièrement angoissée.
«J'ai ouvert ce compte en pleine crise de panique»
«Quand j'étais adolescente, je me sentais très seule, j'étais forcée de beaucoup me renseigner sur l'anxiété de mon côté, déplore Pascale. Personne n'en parlait à cette époque! C’est aussi pour cela que j’ai voulu ouvrir le dialogue moi-même.» Ainsi qu'elle le décrit, son anxiété est un peu «le boss final» des jeux vidéos, la version «hardcore» du trouble: «Du coup, je me suis toujours dit que même si ça resterait compliqué pour moi, je pouvais au moins aider les autres en libérant la parole.»
Pascale décide ainsi de créer son compte Instagram, sur un coup de tête, alors qu'elle affrontait une crise d'angoisse: «J'ai l'habitude de me cacher dans des cages d'escalier ou des couloirs, parfois pendant des heures, lorsque je fais une crise d'agoraphobie. Et cette fois-là, j'ai fait un selfie pour montrer qu'on peut avoir l'air tout à fait normal et souffrir en silence. Au début il y avait 100 abonnés, puis la page a grandi. Je me suis rendu compte que beaucoup de personnes vivaient la même chose que moi.»
Une peur de la maladie comme «trigger» principal
Pour rappel, l'anxiété est une réaction normale lorsqu'on est confronté à certaines situations stressantes. En revanche, quand cette inquiétude démesurée, pouvant avoir des signes physiques comme psychologiques, devient omniprésente, est liée à certains déclencheurs précis et empiète sur notre qualité de vie, il devient indispensable de demander de l'aide professionnelle.
Chez Pascale, le sentiment d'angoisse est lié à une crainte profonde de la maladie et de la mort: «Enfant, déjà, j'étais souvent en proie à des peurs intenses qui évoquaient des crises de colère, se souvient-elle. Il me suffisait d'entendre parler de cancer à la télé, par exemple, pour avoir une réaction vraiment très forte.» Sa meilleure amie de l'époque («qui est toujours ma meilleure amie maintenant!», précise-t-elle) souffrait malheureusement de tumeurs au cerveau depuis l'âge de six ans. «J'étais dans sa classe, à l'école primaire, nous étions très proches, et j'ai pris conscience de notre mortalité à un âge où l'on est censé être insouciant. J'allais la voir à l'hôpital et la peur de la perdre, la peur de mourir, me submergeaient.»
Si son amie se porte mieux, Pascale a été profondément marquée par cette période: «Je pense que j'avais peut-être une prédisposition à développer de l'anxiété généralisée, admet-elle. Cette expérience a dû activer quelque chose, car la terreur est restée. J'ai peur de mourir, peur que le monde me soit hostile, peur des dangers qui peuvent guetter chacun de mes pas. Au point de ne pas oser sortir de chez moi, certains jours.»
«De l’extérieur, on ne voit pas que je suis sous antidépresseurs»
C'est à l'adolescence que les symptômes ont réellement dégénéré, obscurcissant une période déjà vulnérable pour la plupart d'entre nous: «Je manquais beaucoup l'école, ce qui était difficile à justifier, car j'étais une bonne élève, poursuit notre interlocutrice. Je comprenais que j'étais anxieuse, mais je n'arrivais pas à trouver les mots pour l'expliquer. J'ai dû prétexter toutes les maladies somatiques au monde, quand je n'arrivais pas à aller en cours, pour cause d'agoraphobie et d'hypochondrie. Mais j'ai quand même été mise à pied de nombreuses fois, car mes professeurs pensaient que j'avais juste la flemme.»
Malgré tout, la jeune femme parvient à terminer une partie de ses études et à bâtir une vie sociale épanouissante: «Car de l'extérieur, on ne voit pas que je suis sous antidépresseurs depuis mes 14 ans, souligne-t-elle. Alors que ce traitement m'a sauvé la vie.»
Une fois arrivée dans la cabinet d'une psychiatre, Pascale raconte que les diagnostics se sont enchaînés: «On essayait de me mettre dans plein de cases, mais rien ne me correspondait. Je pense qu'il est difficile, pour certains professionnels, d'admettre que le trouble anxieux généralisé n'est pas toujours relié à autre chose. Moi, j'aurais adoré comprendre, pouvoir mettre un nom dessus, identifier une pathologie et, donc, peut-être une solution plus claire.»
L'humour comme stratégie de coping
Comment se sent-elle aujourd'hui? Mieux, grâce à un traitement de fond et beaucoup de persévérance, même si la réalité est toujours compliquée. Les déplacements restent parfois rudes, maintenir un emploi constitue un défi herculéen, en raison de son anxiété, et il lui est également difficile de trouver un psychologue qui l'écoute et la comprend réellement. En revanche, Pascale décrit sa vie privée avec beaucoup de tendresse: «J'ai rencontré quelqu'un qui m'accepte et m'aime avec mon anxiété, partage-t-elle. Et j'ai des proches formidables. Mon papa, qui m’a beaucoup aidée, est mon pilier depuis toujours»
Au fond, la jeune femme parvient à prendre du recul, ainsi qu'en témoigne son compte Instagram rempli d'humour et d'auto-dérision. «Je conçois désormais qu'il n'y a pas que du négatif dans l'anxiété, car elle octroie aussi une certaine sensibilité et une grande empathie. La personne qu'on devient en grandissant avec ces troubles-là est souvent très connectée au monde et très sensible.»
Selon Julien Borloz, psychologue FSP, l'humour peut effectivement constituer une stratégie de «coping» efficace, face à des vécus ou des émotions difficiles: «Il s’agit même de la base d’un travail thérapeutique, dans la mesure où l’un des grands outils, en psychologie, est de parvenir à changer le regard qu’on porte sur les événements, analyse-t-il. Car face aux faits que nous présente la vie, nous avons deux choix: comment on décide d’y réagir et comment on décide de les percevoir. Avec l’humour, une situation effrayante restera probablement effrayante; mais on peut réussir à changer notre perception de sorte à ce qu’elle devienne, d’un coup, un peu drôle aussi.» En d'autres termes, c'est une manière de relativiser.
«Je suis parfois leur seule ressource»
Des abonnés aux prises avec la même anxiété se confient régulièrement à Pascale, via les réseaux sociaux, après s'être reconnus dans les mèmes et posts qu'elle diffuse. «Cela m'émeut, car je me rends compte que je suis parfois leur seule ressource, partage la jeune femme. Mes abonnés m’apportent énormément, leur parler me fait beaucoup de bien. J'essaie aussi de les aider au maximum, mais cela peut s'avérer très lourd, car je ne suis pas formée pour cela. À chaque fois, je leur conseille de s'adresser aussi à des professionnels.»
Car malgré l'humour qu'elle y apporte, l'anxiété est loin d'être drôle et romanesque: «C'est une maladie et ça peut être assez crado, parfois, pointe la jeune femme. On transpire, on a le coeur qui bat la chamade, le transit en vrac, les cheveux sales... On peut se sentir incapable de se laver pendant des jours de suite.»
Comment aider une personne proche de nous souffrant d'anxiété? Pascale demande un temps de réflexion, face à cette question, admettant qu'il n'y a pas de réponse toute faite: «Je pense qu'il faut déjà être dans une démarche de confiance totale, où l'on ne remet jamais en doute ce que dit la personne, même si on ne comprend pas sa pathologie. Il n'y a pas besoin de comprendre pour écouter les besoins et les respecter. Si on te dit que ça ne va pas, tu crois la personne, sans la juger, même si ça te paraît étrange.»
Quand l'anxiété devient une part de notre identité
Pour Julien Borloz, l'idée de briser les tabous et d’ouvrir la discussion sur les réseaux sociaux est évidemment très positive. Il émet toutefois une réserve: «Cela risque néanmoins de nous mener à considérer l’anxiété comme une part de notre identité, d’autant plus quand nos contenus rencontrent du succès, prévient-il. Et dès le moment où une problématique devient une part de nous, qu’on affirme 'je suis anxieux' plutôt que 'j’ai de l’anxiété', il est beaucoup plus difficile de s’en détacher.»
De son côté, Pascale affirme ne pas ressentir les choses de cette façon: «Le fait de m’approprier l’anxiété comme une part de moi m’a beaucoup aidée. Elle fera toujours partie de ma réalité. Pour moi, il y a autant de personnes anxieuses que de manières de vivre avec cela et de se l’approprier.»
Son «idée ultime» serait d'ailleurs de créer une fondation dédiée aux personnes qui souffrent des mêmes troubles. «Ce serait extraordinaire que j'y arrive, sourit-elle. J'ai tenté plusieurs fois de répondre à des appels à projet, mais on m'a toujours répondu que c'était un peu trop niche. Mais je continuerai d'essayer, car j'ai trouvé du sens à la vie au travers de cette envie d'aider les autres.»