L’affaire ProtestInfo a désormais atteint le Parlement fédéral. Après le licenciement de deux journalistes romands qui enquêtaient sur de possibles abus sexuels impliquant un théologien, le Conseil de l’Europe a publié une alerte sur sa Plateforme pour la sécurité des journalistes. Cet outil, mis en place pour surveiller les atteintes à la liberté de la presse dans les Etats membres, permet à des organisations de journalistes de signaler des cas jugés problématiques. Les pays concernés sont ensuite invités à répondre officiellement aux critiques formulées. C’est dans ce cadre que la Confédération a dû se positionner.
Dans sa réponse officielle, Berne rappelle son attachement «profond» à la liberté des médias, mais se retranche derrière l’argument d’une «affaire privée». L’Office fédéral de la communication (OFCOM) estime ainsi que le cas relève exclusivement des relations entre l’éditeur de ProtestInfo, la Conférence des Églises réformées romandes, et les deux journalistes licenciés, Anne-Sylvie Sprenger et Lucas Vuilleumier.
La Suisse «décevante et hypocrite»
La Confédération affirme dès lors ne pas pouvoir intervenir, évoquant notamment l’existence d’une «procédure civile impliquant les parties» – alors qu’aucune procédure de ce type n’est en cours.
Cette réponse a suscité de vives critiques. Ricardo Gutiérrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes, organisation partenaire du Conseil de l’Europe pour la Plateforme, a jugé la réaction suisse «très décevante et hypocrite». «Elle affirme que la Suisse est engagée pour la liberté de la presse, mais lorsqu’elle pourrait montrer un peu de fermeté, elle propose une réponse à la Judas et s’en lave les mains», déplorait-il auprès de Blick. Dans ce contexte, le conseiller national vaudois Olivier Feller (PLR) a déposé une interpellation à Berne pour demander au Conseil fédéral de clarifier sa position. Il le fera, fin mai.
Olivier Feller, depuis le dépôt de votre interpellation, sentez-vous que l’affaire ProtestInfo est réellement discutée au sein du Parlement? Avez-vous reçu des réactions d’autres groupes politiques ou reste-t-on dans une forme de gêne institutionnelle?
Nous en parlons entre collègues. Cette alerte sur la Plateforme pour la sécurité des journalistes du Conseil de l’Europe, et la réponse de la Confédération, trois mois plus tard – on voit qu’on prend du temps, en Suisse – ont transformé cette affaire en enjeu fédéral. Avant cela, nous ne pouvions pas agir. Nous ne pouvons pas interpeller le Conseil fédéral sur la résiliation du contrat de travail de deux journalistes par un éditeur. Compte tenu de l’alerte du Conseil de l’Europe et de sa réponse, le gouvernement suisse est désormais concerné.
Le Conseil fédéral affirme ne pouvoir ni intervenir ni se prononcer davantage. Estimez-vous que cette position est juridiquement fondée ou politiquement confortable?
Disons que cela s’inscrit dans cette tendance généralisée du Conseil fédéral à l’inaction, y compris face à des situations potentiellement graves. Si un journaliste commet une malversation, n’accomplit pas son travail, ou si son éditeur décide d’une restructuration (ce qui est toujours regrettable en soi), il arrive qu’il perde son travail. Il s’agit du marché de l’emploi tel que nous le connaissons. Mais dans ces cas de figure, il n’y a pas d’alerte du Conseil de l’Europe. Ici, deux journalistes sont licenciés pour avoir utilisé leur liberté éditoriale. Cela semble politique. Le contrat qui lie ProtestInfo à l’Eglise réformée vaudoise (EERV) demande une «solidarité lucide» de la rédaction avec les églises protestantes. Cela veut dire qu’on ne peut pas faire du «Charlie Hebdo», pratiquer le blasphème. Mais il me semble qu’enquêter sur de potentielles infractions pénales ne contrevient pas à la solidarité lucide.
L’Etat peut-il continuer à verser 33 millions par an sans s’interroger publiquement sur la gestion d’une affaire qui touche à la liberté de la presse et à de potentiels abus sexuels?
On aurait pu imaginer que la Confédération prenne contact avec le Conseil d’Etat vaudois à ce sujet. Il y aurait pu y avoir un dialogue entre collectivités publiques. Nous ne parlons pas, ici, de la liberté économique de l’éditeur en matière d’organisation. Dans sa réponse au Conseil de l’Europe, la Confédération invoque pourtant une pesée des intérêts entre liberté éditoriale et liberté d’organisation. Mais dans ce cas précis, il ne s’agit manifestement pas d’une question d’organisation économique. Ce n’est pas une restructuration de l’éditeur, qui relèverait selon moi de cette liberté d’organisation. Le Conseil fédéral affaiblit en fait sa réponse en argumentant ainsi.. Il s’agit bel et bien de liberté journalistique dans le cadre d’une enquête sur de potentiels abus.
Qu’espérez-vous en interpellant le Conseil fédéral?
Le sujet est sensible. Nous parlons tous les jours de l’affaire Epstein, et si j’ai aussi évoqué l’église catholique dans mon interpellation, ce n’est pas pour conspuer l’institution, mais souligner que nous devons tourner la page de cette omerta systématique. Le Conseil fédéral risque de se contenter de me répondre: «Circulez, il n’y a rien à voir». Cela ne serait évidemment pas satisfaisant. Mais dans une réponse du Conseil fédéral, il y a presque toujours quelques éléments sur lesquels on peut rebondir. Avec d’autres parlementaires, nous pourrons aller de l’avant, déposer une motion par exemple.
Comment éviter que le licenciement des journalistes ne contribue, de fait, à enterrer des accusations d’abus sexuels qui mériteraient une clarification transparente?
J’y réponds indirectement dans ma première question. Les deux journalistes licenciés enquêtaient sur des cas d’abus sexuels impliquant potentiellement un théologien. L’OFCOM ne devrait-il pas déposer plainte – ou au moins faire en sorte qu’une plainte soit déposée – afin d’éclaircir cette affaire, désormais publique, puisqu’une possible infraction de nature sexuelle est en cause? On ne parle pas ici d’une infraction mineure, par exemple en matière de circulation routière. Les abus sexuels sont des faits graves. On sait aussi que ces questions ont souvent été entourées d’omerta pendant des années dans certaines institutions religieuses ou dans des cercles d’influence. Certes, la présomption d’innocence existe. Mais l’enquête n’a jamais été publiée et, pour l’instant, personne ne semble chercher à creuser cette affaire, alors qu’elle est désormais publique. Au fond, la réponse de l’OFCOM – donc de la Confédération – revient à dire qu’il ne peut rien faire ni rien dire, alors même qu’il pourrait s’agir d’une infraction pénale de nature sexuelle.