Retour des débats à l'école
Raphaël Mahaim: «Quand Frédéric Borloz a interdit les débats en classe, on est tombé de notre chaise»

Après une décision du Tribunal fédéral, Vaud a dû revenir sur sa directive interdisant les débats dans les lieux de formation. Interview du Vert Raphaël Mahaim, à l'origine d'un des recours et favorable à plus de démocratie à l'école.
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Frédéric Borloz craignait que ces débats ne se transforment en «pêche aux voix».
Photo: KEYSTONE
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Léo MichoudJournaliste Blick

Il est interdit d'interdire les débats à l'école, a décidé le Tribunal fédéral. En rendant public son arrêt de fin février, ce mardi 31 mars, la justice fédérale s'est directement adressée au Canton de Vaud et à son Département de l'enseignement et de la formation professionnelle (DEF) dirigé par Frédéric Borloz (PLR).

En 2023, sa directive interdisant les débats politiques dans les lieux de formation durant les dix semaines avant une élection avait fait grand bruit. Deux recours avaient été déposés. C'est celui d'Abdel Saiah, jeune apprenti qui avait souhaité organiser un débat au Centre professionnel du Nord-Vaudois – devenu depuis coprésident du PS Yverdon – qui a obtenu gain de cause.

Plus abstrait, le recours de Raphaël Mahaim (Les Vert-e-s) et Pierre-Yves Maillard (PS) a été refusé aussi bien par la Cour constitutionnelle que par le TF. Pour autant, l'avocat écologiste voit dans la décision de justice une victoire pour la démocratie et une défaite pour Frédéric Borloz et sa peur de voir la «propagande» se diffuser en classe. Interview.

Raphaël Mahaim, cette décision du Tribunal fédéral c'est un peu votre victoire politique personnelle contre Frédéric Borloz?
Alors... pas contre Frédéric Borloz. Mais c'est assurément contre la directive de son département. Il est navrant d'avoir dû déployer autant d'énergie et de temps pour en arriver là. Surtout pour préserver la liberté d'organiser des débats démocratiques dans les lieux de formation, qui a toujours existé. C'est toute l'absurdité de cette histoire. Avec Pierre-Yves Maillard, durant la campagne de 2023, on avait à coeur de dynamiser la démocratie auprès des jeunes, évidemment dans un esprit de neutralité et de pluralité des points de vue. On avait écrit de toute bonne foi à Frédéric Borloz, pour travailler main dans la main. Il avait répondu en interdisant les débats 10 semaines avant les élections. On était tombé de notre chaise.

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Comme si la démocratie était sale et qu'on ne devait surtout pas y confronter nos enfants
Raphaël Mahaim, conseiller national Vert
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Pourquoi?
C'était une décision choquante, anti-démocratique et complètement surréaliste, qui nous a fait retomber dans une forme d'obscurantisme et de censure. Comme si la démocratie était sale et qu'on ne devait surtout pas y confronter nos enfants. Les enseignants ont toujours organisé des débats. Elles et ils l'ont toujours fait de façon intelligente, modérée et avec une diversité de points de vue. Il a fallu deux ans, tout ce travail de recours juridique ainsi qu'une grosse mobilisation, juste pour revenir à la case départ.

Qu'est-ce qu'on y gagne, à réautoriser les débats politiques dans les lieux de formation durant les 10 semaines qui précèdent une élection?
La période d'élection, c'est celle où la démocratie est la plus vivante. Les candidates et candidats sillonnent le pavé. C'est à ce moment là qu'on a envie de savoir qui on envoie à Berne ou au Grand Conseil. Le but d'une démocratie participative, c'est de donner une petite parcelle de pouvoir à des gens. Il faut donc les connaître, savoir à qui on a affaire. J'ai toujours apprécié les débats contradictoires dans les écoles. Des élèves nous disent lorsqu'ils ne sont pas d'accord avec nous. Et après, s'ils se sentent portés par les idées qu'on défend, ils peuvent nous élire. Et s'ils n'aiment pas, ils élisent quelqu'un d'autre. C'est ça, la démocratie.

Vaud s'adapte à cette décision, mais laisse des contraintes dans la directive corrigée. Qu'en pensez-vous?
Je suis déçu de cette réaction. Il y a deux éléments qui restent problématiques: l'obligation de demander une autorisation à la direction et une distinction artificielle entre les cours d'éducation à la citoyenneté et les débats. L'obligation de demander l'autorisation à la direction revient à faire de la bureaucratie inutile et à infantiliser les membres du corps enseignant qui organisent des débats. Ce sont des personnes responsables, qui savent organiser des discussions de manière neutre et objective.

Que pensez-vous du revirement de Frédéric Borloz?
Je trouve qu'il a un discours de mauvais perdant. On était en désaccord, cela fait partie de la politique. Mais il essaie de justifier cette décision par quelques tours de passe-passe. J'aurais trouvé plus classe de sa part d'admettre qu'il s'est trompé, que cette décision était excessive et qu'il s'agit désormais de réfléchir à comment stimuler au mieux la démocratie pour les jeunes générations. On aurait travaillé ensemble, puis on serait passé à autre chose.

Comment éviter des débats menés par une seule couleur politique qui influencent les élèves?
De tout mon engagement politique, je n'ai jamais vu un débat problématique dans un lieu de formation. Je n'ai jamais vu ni panel d'intervenants déséquilibré, ni dérapage. Frédéric Borloz n'a jamais pu nous donner un exemple de cas problématique. A titre personnel, je suis attaché à cette pluralité de points de vue. Si je suis invité à débattre des autoroutes avec un autre Vert, je dirai tout de suite d'inviter quelqu'un qui a un autre son de cloche. Cette histoire de débat comme un lieu de déséquilibre est un fantasme. Si un jour il y a un couac, et qu'une Marine Le Pen ou un Jean-Luc Mélenchon ont une heure pour faire leur discours sans contradicteur, on interviendra comme le prévoit la Loi sur l'enseignement obligatoire (LEO). Il n'y avait pas besoin de faire une directive pour cela.

Cette décision du Tribunal fédéral intervient juste après les élections communales et municipales vaudoises. Est-ce que cela aurait changé quelque chose?
Je n'en sais rien. Je constate simplement qu'il est triste d'avoir dû renoncer à tous les débats qu'on aurait pu organiser à l'échelle locale. Heureusement, on sort de cette parenthèse obscurantiste. Maintenant, tout le monde se tourne vers les élections cantonales de 2027 et fédérales de 2028. Là, on pourra recommencer à pratiquer cette démocratie de proximité, en encourageant les jeunes générations à y participer.

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