Le silence est assourdissant. Environ 300 personnes se tiennent serrées les unes contre les autres sur la Rue Centrale de Crans-Montana, immobiles devant un autel improvisé. Certaines mains se cherchent, des bras s’enlacent. Pas une parole n’est prononcée en cette soirée du jeudi 1er janvier.
Les yeux sont embués de larmes, des sanglots étouffés se font entendre. Les regards se posent sur les dizaines de bougies vacillant dans la nuit. Certains font le signe de croix avant de déposer des roses sur la grande table. D’autres posent des tulipes ou des orchidées, parfois à même le sol, la tête baissée.
La tragédie est d'une ampleur telle qu’elle mobilise des journalistes du monde entier. Habituellement, la Rue Centrale est l’artère la plus animée de la célèbre station, un lieu cosmopolite dédié à la fête, aux rencontres et à l’insouciance. Aujourd’hui, la principale rue de cette commune de 10’000 habitants – qui en accueille jusqu’à 60’000 en hiver – est bouclée. Figée.
«Tu as fait ce que tu pouvais»
Passée la mer de bougies et de fleurs, la zone est interdite d'accès. Quelque part, un générateur gronde. De hauts grillages d’acier, recouverts de bâches blanches, obstruent la vue. Derrière, des projecteurs éclairent la scène, où l'on aperçoit les silhouettes des membres des différentes forces d'interventions. Protection civile, police, enquêteurs et spécialistes de la police scientifique sont toujours à pied d’œuvre jeudi soir.
Moins de 24 heures plus tôt, sur les coups de 1h30 un appel d’urgence parvient à la Police valaisanne. La nouvelle année vient à peine de commencer. De la fumée se dégage du bar «Le Constellation», à Crans-Montana, indique-t-on. Les pompiers locaux sont alertés.
Leur commandant, David Vocat, arrive sur place cinq minutes plus tard. «Nous avons aidé immédiatement, nous voulions vraiment aider ces jeunes», confie-t-il, avant de s’interrompre. Il semble vouloir poursuivre, mais ses lèvres tremblent. «Je suis désolé», sussure-t-il péniblement. Quelqu’un lui passe un bras autour des épaules: «Tu as fait ce que tu pouvais.»
Des images insoutenables
On peine à imaginer ce que David Vocat a vu cette nuit-là. Près de 40 personnes ont perdu la vie. Plus de 100 autres ont été blessées, la plupart très gravement, avec des brûlures sur 60% du corps. Leur survie reste incertaine à ce jour.
Au sein du village, photos et vidéos circulent dans les différents groupes de discussion. Certaines se retrouvant rapidement dans les médias du monde entier. On y voit de jeunes clients tenter de briser des fenêtres à coups de chaises pour échapper aux flammes. Des cris retentissent de toutes parts. D’autres séquences sont encore plus insoutenables.
«Le Constellation» était particulièrement prisé des adolescents. On pouvait officiellement y entrer à partir de 16 ans. Mais plusieurs clients assurent que les agents de sécurité ne contrôlaient jamais l’âge, ce qui fait craindre la présence de victimes encore plus jeunes.
Derin a quitté le bar, pas ses proches
Réparti sur deux niveaux, l’établissement pouvait accueillir environ 300 personnes. A l'étage, les vacanciers pouvaient profiter des tables de billards, d'un espace chicha et de nombreux matchs diffusés en direct sur les télévisions.
Au sous-sol, un dancefloor. C'est là que Derin, 20 ans, faisait la fête quelques heures avant le déclenchement de l'incendie. «Tout semblait calme, les gens s’amusaient», raconte-t-il. Derin n’a échappé à l’enfer que parce qu’il s’est rendu, sur un coup de tête, à la fête d’un ami.
Beaucoup de ses connaissances ont fait le choix de rester. «Je ne sais pas qui est encore en vie.» Il affirme avoir appelé chacun d’entre eux. Sans forcément obtenir de réponse.
Peu d'informations, beaucoup de rumeurs
Vendredi 2 janvier au matin, de nombreuses zones d’ombre subsistent. Des familles, des amis cherchent désespérément ceux qui leurs sont chers et diffusent des photos sur internet. «On veut juste le retrouver», écrit l'un d'eux.
Dans les ruelles de Crans-Montana, les rumeurs comblent le manque d’informations. Deux douzaines de cameramen, voire davantage, assiègent le lieu du drame. Un peu plus haut, sur un balcon, un homme en chemise de nuit jette un bref regard sur l’agitation créée par les journalistes avant de disparaître derrière ses rideaux.
De temps à autre, des touristes longent les barrières, snowboard à la main ou skis sur l’épaule. La plupart des commerces sont ouverts. Les cafés, eux, se remplissent progressivement.
L'aide-soignante regarde son café
Plus bas, dans la vallée du Rhône se dresse un imposant édifice en béton. C'est le crématorium de Sion. Un policier ouvre le portail et permet à un corbillard de pénétrer dans l’enceinte. Des tentes blanches ont été installées à l'intérieur du bâtiment, où les collaborateurs de l’Institut de médecine légale travaillent sans interruption depuis de longues heures. Plusieurs victimes reposent probablement dans les chambres-froides.
Le nombre de ressortissants suisses décédés reste incertain à ce stade. Dimanche 4 janvier au matin, la police cantonale valaisanne faisait état de 24 victimes âgées de 14 à 39 ans, parmi lesquelles dix Suisses.
Ce bilan n'est pas encore connu, vendredi, lorsque les hélicoptères enchaînent les aller-retours à l'hôpital de Sion. A deux pas de l’entrée, une infirmière est assise sur un banc, un café à la main, les jambes croisées, le pied agité d’un mouvement nerveux.
Grande solidarité, même à l'étranger
Dans la nuit de la Saint-Sylvestre, 55 grands brûlés ont été pris en charge ici. «Ils étaient répartis sur huit étages», raconte cette soignante en chirurgie traumatologique. Elle baisse les yeux vers sa tasse: «Au moins, certains vont mieux.» Puis elle se lève et retourne travailler. Plus tard, lors d’une conférence de presse, le médecin-chef annonce que 13 patients ont pu quitter l’hôpital. Onze sont toujours soignées à Sion, 28 ont été transférés vers d’autres établissements.
La catastrophe met le système de santé suisse sous une pression extrême. Seuls deux hôpitaux du pays sont spécialisés dans la prise en charge des grands brûlés: le CHUV de Lausanne, l’hôpital universitaire de Zurich. De nombreux blessés graves doivent dès lors être transférés à l’étranger, en Allemagne, en France, en Italie ou en Pologne. Une cinquantaine de patients sera encore transférée hors de Suisse par la suite.
Dans le reste du monde, les messages de solidarité à l'adresse des victimes de Crans-Montana affluent. Emmanuel Macron, Friedrich Merz, Giorgia Meloni, Volodymyr Zelensky et d’autres dirigeants expriment leurs condoléances. «La Suisse est triste, mais elle est aussi unie dans la douleur», déclare le président de la Confédération, qui s'est rendu sur les lieux du drame dès jeudi, comme pour tenter de consoler le pays tout entier.
1000 degrés Celsius en quelques secondes
Les circonstances exactes de l’incendie n'ont pour l'heure pas été totalement établies. Le Ministère public valaisan soupçonne que l'incendie ait été déclenché par des bougies incandescentes, posées sur des bouteilles de champagne. Des images diffusées en ligne montrent des étincelles jaillissant vers le plafond. Plusieurs d'entre elles ont pu être vérifiées par des journalistes de la BBC.
Ce qui est certain, en revanche, c'est qu’un phénomène dit de «flashover» s’est produit. Autrement dit, la chaleur a atteint une intensité telle que toutes les surfaces inflammables se sont embrassées simultanément, avec des températures dépassant les 1000 degrés Celsius.
La douloureuse question des responsabilités
Longtemps, le couple propriétaire du bar est resté silencieux. Vendredi soir, Jacques Moretti, 49 ans, brise finalement le silence auprès de nos confrères de 20Minutes.ch: «Nous ne pouvons ni dormir ni manger, nous allons tous très mal.»
Il assure vouloir collaborer pleinement avec les autorités et vouloir faire toute la lumière sur la catastrophe. Reste à déterminer si l’établissement respectait l’ensemble des normes de sécurité et si des contrôles réguliers avaient été effectués.
Samedi 3 janvier, le Ministère public valaisan annonce l'ouverture d'une enquête pénale contre les exploitants pour homicide par négligence, lésions corporelles par négligence et incendie par négligence. La présomption d’innocence s’applique.
L'espoir d'une vie éternelle
La question des responsabilités s’impose déjà. Pour beaucoup d’habitants, elle survient trop tôt. Le plupart cherche d'abord réconfort, et non des coupables. Beaucoup se tournent vers Alexandre Barras, le curé de l'église catholique de Crans-Montana. Le prêtre est très sollicité depuis quelques jours. «J’écoute plus que je ne prêche.»
L'attente et l'incertitude pèse lourdement sur les esprits. Malgré les efforts des autorités, toutes les victimes décédées ou blessées n’ont pas encore pu être identifiées, les corps étant trop gravement atteints.
«C’est terrible», confie Alexandre Barras. Un tel drame reste impossible à comprendre. En tant que croyant, il évoque l’espoir de la vie éternelle, celui de retrouver quelqu’un «de l’autre côté». «Cela aide.» Sa voix posée, sa barbe fournie et ses traits doux dégagent une forte chaleur humaine.
Dans son église, le prêtre a mis à disposition un livre de condoléances. Les visiteurs y laissent des messages à l’attention des familles endeuillées. Page après page, les mots s’accumulent. L’un d’eux dit: «A celles et ceux qui souffrent en ces temps difficiles, je vous adresse ma plus profonde sympathie.» Des phrases simples, pour tenter de combler un vide immense.