Une porte blindée d'un gris acier s'ouvre sur trois pièces qui toucheraient n'importe quelle jeune maman. Tout est là: le tapis d'éveil, la poussette, la table à langer, le berceau... Sur le lit, une peluche Buzz l'éclair attend d'être enserrée par un tout petit enfant, à l'aube de sa vie. Sur l'oreiller de la cellule voisine, c'est un lapin Bugs Bunny qui patiente.
Ainsi se présente le tout nouveau secteur mère-enfant de la prison de la Tuilière, à Lonay (VD), unique établissement pénitentiaire réservé aux femmes en Suisse latine, et l'un des trois seuls du pays. La prison a ouvert ses portes aux médias, le vendredi 6 mars, pour montrer le résultat des importants travaux de rénovation qui s'achèveront d'ici à l'été 2026.
Car la Tuilière veut progresser, en matière des droits des femmes, lesquelles représentent 5,7% de la population carcérale suisse. Ce nouveau secteur spécial maternité s'inscrit notamment dans une volonté d'améliorer le bien-être des 74 détenues, dont la moitié sont mères: «Auparavant, les droits des femmes n’étaient pas assez pris en compte dans les politiques carcérales», admet Vassilis Venizelos, chef du Département de la jeunesse, de l'environnement et de la sécurité (DJES).
Une meilleure prise en charge psychologique
Parmi les nouveautés, la direction évoque également un parloir intime destiné à maintenir les liens de couple, ainsi que de nouvelles formations et une unité psychiatrique dotée de 6 places: «Les femmes présentent souvent des parcours très cabossés, faits d’addictions et de violence, poursuit le conseiller d'Etat. Elles ont donc des besoins très particuliers, notamment sur le plan sanitaire, psychlogique ou somatique.»
Si 12% des détenues sont incarcérées pour meurtre, la moitié d'entre elles ont commis des infractions aux lois sur les stupéfiants. Leurs peines sont souvent relativement courtes, avec 37% de détentions provisoires, tandis que 90% des détenues séjournent à la Tuilière durant moins d'une année. «Les femmes détenues sont peu nombreuses, souvent invisibles dans le débat public», ajoute Vassilis Venizelos.
Préserver le lien avec la famille
En parcourant les couloirs de cet immense dédale construit dans le style d'un paquebot, on découvre des fragments de vie familiers. Une cuisine entièrement équipée, des salles d'ateliers remplies de créations artistiques, des cellules avec douches et rangements, des produits de beauté, un tube de dentifrice, une buanderie, des affiches proposant des cours de Zumba… «L'élément le plus important pour la réinsertion est le maintien du lien avec l'extérieur, notamment pour les mères, qui doivent pouvoir voir leurs enfants», souligne Raphaël Brossard, chef du service pénitentiaire.
Dans la salle du parloir familial, conçu pour les visites, un jeu de «Qui est-ce» est installé sur une table, prêt à être utilisé par une détenue et ses enfants, de passage dans la prison. Une peluche Hello Kitty trône sur une étagère, alors que la pièce est baignée dans un timide soleil, soulignant le contraste frappant entre les couleurs sobres du bâtiment et les tons éclatants des jouets. «Ce parloir familial permet d’obtenir un espace privilégié en famille avec les enfants, pour une durée prolongée, jusqu'à 3 heures», indique David Lembrée, directeur de la prison de la Tuilière. Les cellules sont également équipées d'outils numériques et de téléphones, afin de faciliter la communication avec des enfants résidant à l'étranger, parfois avec du décalage horaire.
Accouchements et post-partum en prison
Bien que les cas soient rares, il arrive que certaines femmes soient incarcérées en cours de grossesse et accouchent durant leur période de détention. Si les naissances ont lieu à l'hôpital, les détenues retrouvent la prison après quelques jours, tandis que les sages-femmes leur rendent visite sur place, pour le suivi post-partum.
«Ces situations passent par de nombreux échanges avec le service médical de notre établissement en charge de ces aspects, explique David Lembrée, directeur de la prison de la Tuilière. Techniquement, les enfants restent avec leurs mères de la naissance à 3 ans, mais les peines sont souvent plus courtes. L'idée d’un placement en crèche est vite mis sur la table, après la période de congé maternité, pour permettre aux enfants de se socialiser et à la maman de gérer ses obligations, dont les formations et les ateliers.»
Des histoires du soir enregistrées, pour les enfants
Ainsi que le souligne Cindy von Bueren Directrice de la réinsertion, c'est surtout l'organisation des visites d'enfants plus grands qui posent parfois des problèmes logistiques: «Il arrive que certaines mères aient plusieurs enfants de pères différents et que cela soit difficile à mettre en place.»
Le but, par ailleurs, est d'éviter que les enfants ne soient traumatisés par la période de détention de leur maman. Une nouvelle initiative nommée «Histoires du soir» permet notamment aux mères de lire un livre à leurs enfants, lors de leur visite dans le parloir familial: cette lecture est enregistrée, afin que les petits puissent la réécouter, une fois de retour à la maison, et sentir la présence de leur maman. Pour illustrer l'idée, un extrait est présenté aux journalistes. L'instant est émouvant. «Mais elle va bientôt pouvoir raconter cette histoire en personne, déclare le gardien chef de la Tuilière. Car cette maman s'apprête à rentrer.»