«De véritables boîtes noires»
Une anthropologue dévoile le fonctionnement des Centres fédéraux d'asile

Dans son essai paru le 24 février aux éditions La Veilleuse, Megane Lederrey, 34 ans, raconte les Centres fédéraux d'asile. Avec émotion, elle révèle le fonctionnement de ces lieux dissimulés, aux allures carcérales.
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Megane Landerrey, 34 ans, a co-dirigé l'Observatoire romand du droit d'asile et des étrangers.
Photo: Vicky Althaus
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Ellen De MeesterJournaliste Blick

C'est un ouvrage d'un bleu pastel, dont la couverture toute sobre est ornée de barbelés blancs. S'il semble un brin timide, à première vue, sa parution, le 24 février, n'a pas manqué de détonner: son autrice, Megane Lederrey, y ouvre les portes de lieux opaques, cachés au public, qu'on préfèrerait souvent ignorer: les centres fédéraux d'asile (CFA).

Après avoir pénétré dans plusieurs d'entre eux, dont celui de Boudry (NE), de Vallorbe (VD) et des Rochats (VD), la jeune anthropologue spécialisée en droit d'asile donne la parole à des «exilés», qui évoquent des conditions de vie semblables à celle de prisonniers: obligés de présenter une carte pour manger, de dormir dans des dortoirs jusqu'à 30 personnes, de respecter des couvre-feux, de vivre encadrés par des agents de sécurité, de lutter pour avoir le droit de réaliser quelques travaux payés à peine plus de deux francs de l'heure et de vivre en marge de la société... Pour l'autrice, les conditions de vie actuellement en place dans les CFA ne respectent pas suffisamment la dignité de ces personnes. Agrémentée de témoignages, de tableaux et même de dessins réalisés par une résidente, son enquête dévoile un univers difficile d'accès. 

Megane Lederrey, comment vous sentez-vous à la sortie de votre livre?
Incroyablement reconnaissante d'avoir pu le publier! Lorsqu'on explore ce genre de problématique, on est rapidement taxé de militant et mis de côté. La thématique est sensible, et il est difficile de déconstruire les préjugés très ancrés, l'idée selon laquelle les CFA sont destinés à des personnes qui représentent une menace. Ce n'est pas le cas. Ces lieux hébergent des individus qui fuient la guerre et demandent une protection. Un accueil qui préserve leur dignité doit être possible. Je voulais, dans ce livre, comprendre le mécanisme de fond de ces centres, démontrer que la souffrance ne touche pas seulement les résidents mais aussi les professionnels qui y travaillent, soumis à de fortes pressions de la part de leur employeur, l’entreprise privée ORS. 

Qu'est-ce qui vous a poussée à vous lancer dans ce projet?
Des premiers scandales de violence avaient été révélés dans la presse, notamment au sujet des agents de sécurité de Boudry. C'était, pour moi, une première alerte. Puis, en décembre 2023, j'ai lu un rapport réalisé par la Commission nationale de prévention de la torture (CNPT), concernant les conditions de vie au CFA des Rochats, un centre consacré aux mineurs non-accompagnés. Le texte faisait état de 30 enfants logés dans une même chambre, avec un accompagnement socio-éducatif insuffisant: j'ai découvert qu'en CFA, les enfants n'ont droit qu'à la moitié des heures de cours que reçoivent les élèves du même âge, à l'école ordinaire. J'ai réalisé qu'une grande opacité entourait cette réalité et que cela méritait d'être creusé. 

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Vos visites de CFA ont eu lieu entre mai et juin 2024. Comment les avez-vous obtenues?
Après ma première rencontre très encourageante avec celle qui est devenue mon éditrice, j'ai demandé des autorisations au SEM, en expliquant mon projet de rédaction indépendant. À ce moment-là, je co-dirigeais également l'Observatoire romand du droit d'asile (ODAE). Le Secrétariat d'Etat aux migrations (SEM) a fait preuve d'une véritable volonté de montrer le fonctionnement quotidien des CFA romands «ordinaires», contrairement aux centres dits temporaires que je n’ai pas pu visiter. C’est une opportunité rare, dans la mesure où les CFA sont très peu documentés. Je salue cette envie de briser l'opacité. 

Le SEM a réagi, depuis la sortie de votre livre, réfutant l'ensemble des critiques et affirmant dans l'émission Forum que la grande majorité des affirmations données est incomplète, partielle ou fausse. Un porte-parole indique par exemple que le dortoir hébergeant 30 mineurs, évoqué dans l'ouvrage, se trouve dans une ancienne caserne utilisée de manière temporaire, en raison d'une période de fort afflux migratoire, alors que les chambres permanentes pour les mineurs accueillent 4 à 8 personnes.
Mon essai est sourcé, il se base entre autres sur les rapports de la CNPT et d'autres documents officiels ainsi que les visites du SEM lui-même. Le centre concerné, celui des Rochats, est toujours une caserne de l'armée. Bien qu'il s'agisse d'un centre dit «temporaire», il est inscrit dans la planification «ordinaire», est ouvert depuis le début de la guerre en Ukraine et n'a jamais fermé depuis, alors même que nous ne sommes pas dans une période de forte affluence migratoire.

Une illustration représentant l'un des dortoirs dans un CFA.
Photo: Maleka Azizi

Vous parlez d'opacité. Quelles sont les éléments principaux que la population ignore, selon vous?
C'est vraiment cette idée selon laquelle les requérants d'asile viennent en Suisse pour profiter et qu'ils sont encore mieux lotis que les Suisses bénéficiant de l'aide sociale. Or, les résidents des CFA ne bénéficient pas de l'aide sociale que touchent les Suisses. Ils ont envie de se sentir utiles, mais n'ont pas le droit de travailler durant les premiers mois de séjour en Suisse. Leur seule option est de s'inscrire pour réaliser des travaux d'utilité publique, comme entretenir des chemins de forêt ou ôter les plantes invasives. C'est à peu près la même chose que les travaux d'intérêt général qui servent de peines alternatives à la détention. Et pour avoir le droit de faire ces tâches, ces personnes doivent d'abord obtenir sept tampons sur une carte: chaque tampon équivaut à une ou deux heures de travaux ménagers. Si on fait le calcul, le salaire horaire est de 2,30 francs au plus. Pour l’année 2022 par exemple, cela représentait près de 80'000 heures de travail effectuées rien que pour la commune de Boudry et celles avoisinantes.

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Certains individus requérant des soins se les voient refuser, sous prétexte qu'il ne s'agit pas d'une urgence. Sans oublier qu'il n'y a pratiquement pas de soutien psychologique.
Megane Lederrey, anthropologue spécialisée dans le droit d'asile
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Quels impacts cela peut-il avoir sur les personnes que vous avez rencontrées?
Même si les professionnels font de leur mieux pour parler et sourire à tout le monde, ils ne sont pas assez nombreux. Les personnes résidentes restent donc souvent des anonymes. Amelia, qui témoigne dans le livre, m'a expliqué qu'elle menait désormais une vie de requérante d'asile: elle ne se sent plus elle-même, plus une mère, plus une professionnelle, mais juste une requérante d'asile, obligée de faire la queue pour manger ou pour aller se doucher dans des salles de bains collectives, d'habiter dans un dortoir hébergeant plusieurs familles, dont des hommes…

C'est cela qui mène des personnes résidant dans les CFA à comparer leurs conditions à celles de la population carcérale?
Oui à cause de cette dépossession de leur vie quotidienne, et pour beaucoup d'autres raisons. L'accès aux soins est également compliqué, bien que les personnes soient affiliées à l'assurance maladie de base. Elles doivent passer par une infirmière, ne peuvent pas se rendre chez le médecin ou à l'hôpital comme nous. Certains individus requérant des soins se les voient refuser, sous prétexte qu'il ne s'agit pas d'une urgence. Sans oublier qu'il n'y a pratiquement pas de soutien psychologique, sachant que les centres de plusieurs centaines de résidents sont visités par un psychiatre un jour par semaine seulement. Au final, les personnes finissent par se voir prescrire des médicaments tranquillisants avec de potentiels effets de sevrage, alors qu'elles auraient plutôt besoin de stabilité et d'un lieu de vie calme leur permettant de s'extraire de cette tension et promiscuité permanentes.

Une illustration représentant le moment des fouilles corporelles.
Photo: Maleka Azizi

Racontez-nous une rencontre qui vous a particulièrement marquée, durant l'enquête.
J'ai rencontré une femme que j'ai appelée Amelia dans le livre et dont je parle à plusieurs reprises dans l'ouvrage. Elle a deux filles âgées de 3 et 5 ans, avec lesquelles elle s'est présentée au centre fédéral de Boudry. Des agents de sécurité armés de gel au poivre et de menottes étaient présents à leur arrivée. Ses filles lui ont demandé si ces hommes allaient être «méchants, comme en Croatie», pays où la famille avait subi de graves violences physiques de la part des gardes-frontières. Elle n'a pas pu les rassurer: la vision des uniformes des agents réactivaient leurs traumatismes. 

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Grâce à ce projet de livre, j'avais l'impression de sortir de l’impuissance, de retrouver du pouvoir d’agir.
Megane Lederrey, anthropologue spécialisée dans le droit d'asile
»

Vous avez aussi rencontré des personnes qui travaillent dans les CFA.
Oui, et j'avais déjà presque terminé l'enquête au moment d'accueillir leurs récits. Je ne pensais pas que des professionels accepteraient de me parler, sachant que leurs emplois sont relativement précaires et qu'ils vivent dans la peur d'être licenciés. Mais, au final, certaines personnes se sont exprimées dans l'espoir que leur parole soutienne le changement. Parce que le grand public ignore ce qu'il se passe dans ces lieux et qu'elles voulaient que les choses évoluent enfin. Leurs récits faisaient écho à mon vécu, puisque j'ai aussi travaillé dans la défense juridique des personnes exilées: on est sans arrêt exposés à des récits très durs, des réalités qu'on peine à imaginer depuis notre quotidien suisse. 

Comment gérez-vous le fait d'entendre tous ces récits douloureux?
Le plus difficile, c'est la grande impuissance qu'on ressent face à l’arbitraire et aux injustices du système d’asile. Mais comme j'avais ce projet de livre, c’était l’occasion de dire ce qu’il se passe vraiment. J'avais l'impression de sortir de l’impuissance, de retrouver du pouvoir d’agir.

L'ouvrage est agrémenté de dessins, réalisés par une résidente et illustrant le quotidien dans les CFA.
Photo: Maleka Azizi

Que souhaiteriez-vous que vos lectrices et lecteurs retiennent de ce livre?
Qu'en Suisse, nous avons cette croyance très forte dans la légitimité de nos institutions et dans le fait qu'il n'y a pas de violence d'Etat. Mon ouvrage révèle, au final, un autre visage de la Suisse. En montrant que nos institutions ne respectent pas toujours les Droits humains et que certains changements deviennent indispensables. Je voudrais susciter une prise de conscience collective, afin que les décisions politiques en matière d’asile reposent sur une compréhension plus concrète de ce qui se vit dans ces centres. Et je voudrais aussi encourager mes lecteurs à rencontrer les personnes en procédure d’asile, via les tandems organisés par certaines associations, par exemple.

Et quels sont vos espoirs pour l'avenir? Quelles évolutions souhaitez-vous voir, dans un futur proche?
Même si les centres d’asile tendent à devenir de plus en plus sécuritaires et disciplinaires, cela peut tout à fait évoluer, il est possible de proposer un accueil et un hébergement digne. On constate de telles évolutions dans d’autres domaines: le centre de Boudry s'est implanté dans les anciens locaux de l'hôpital psychiatrique de Perreux, qui fermait ses portes car l'hôpital avait décidé de proposer de vrais appartements, proches des centres urbains, avec un accompagnement social pour permettre aux personnes de bâtir une vie quotidienne, de participer à la société, de se faire à manger, de se sentir utile... C'est la tendance inverse de ce qu'on voit actuellement dans l’asile, où l'on catégorise les personnes comme étant indésirables pour les placer dans d’immenses centres – jusqu’à 800 personnes ont été hébergées à Boudry. Mais il est encore possible de changer cela. On a tout à gagner à se mobiliser et dénoncer ce qu'il se passe.

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