A peine le temps d’appuyer sur la sonnette que la porte s’ouvre sur le large sourire d’Elsa Leeb. Elle nous souhaite la bienvenue en s’excusant pour les affaires que son aventurier de mari a entreposées dans le vestibule. Tout juste rentrée de Paris, la jeune femme se prépare à l’unique avant-première suisse de Pour le plaisir, comédie que Baxtory – la société qu’elle a cofondée avec David Solal en 2016 à Paris – coproduit en compagnie de Philippe Rousselet. Le film suit la quête de Fanny, qui réalise à 50 ans qu’elle n’a jamais connu l’orgasme. Elle va dès lors tout mettre en œuvre pour rattraper le temps perdu et atteindre enfin le septième ciel, avec la complicité de Tom, son époux.
Le plaisir féminin en priorité
Ce couple un brin loufoque, incarné par Alexandra Lamy et François Cluzet, est inspiré de Brigitte et Michael Lenke, cocréateurs du Womanizer, le sex-toy le plus vendu au monde. Si l’idée du film émane de David Solal, elle séduit instantanément son associée. «Il m’a appelée peu de temps après la naissance de mon fils, raconte Elsa Leeb. Je lui ai tout de suite dit oui, c’est apparu comme une évidence. En regardant l’interview des Lenke, j’ai immédiatement été frappée par le décalage entre eux et l’objet. On ne parle pas d’une trentenaire dans le marketing, mais d’un couple de sexagénaires, allemands, improbables, qui parlent ouvertement et avec légèreté du développement d’un sex-toy en disant: «Elle a servi de cobaye pendant deux ans.» J’ai trouvé ça génial et c’était l’alibi parfait pour enfin aborder le plaisir féminin au cinéma.»
Les deux producteurs décident alors de creuser pour voir où cette idée peut les mener. «En faisant des recherches, on a découvert que les chiffres sont assez conséquents, poursuit Elsa Leeb. Aujourd’hui, 30% des femmes se déclarent anorgasmiques. Et ce sont uniquement celles qui l’assument, le pourcentage est très probablement plus élevé.» Une volonté militante, donc, tout en gardant comme ligne directrice une résolution farouche de ne pas exclure la gent masculine. «Je suis féministe, évidemment, assure la productrice, mais en aucun cas néoféministe radicale. Je refuse de stigmatiser les hommes. Il y a d’ailleurs beaucoup de clichés dans lesquels je ne souhaitais pas tomber avec ce film, que le mari soit un gros lourd insupportable ou que sa femme le trompe... Ce n’est pas parce qu’elle n’a jamais expérimenté l’orgasme qu’elle va nécessairement aller voir ailleurs. D’autant que ce n’est pas forcément la faute de son mari.»
Autre préoccupation capitale: ne pas être vulgaire. «Notre maître-mot, c’est l’élégance, insiste Elsa Leeb. Même dans les scènes intimes, on suggère. Il fallait également que l’amour soit très présent et qu’on montre un homme qui se bat pendant une heure et demie pour que sa femme connaisse l’orgasme. Il a mis son ego de côté, a compris qu’il n’y était pour rien et son seul objectif désormais est de mettre le plaisir de sa partenaire au même niveau que le sien. Si on arrive à mettre dans la tête des gens qu’il n’y a pas que la pénétration dans une relation sexuelle, ce sera gagné!»
Lorsqu’on lui demande si son mari s’est senti visé par ce vibrant plaidoyer, Elsa Leeb éclate de rire. «Pas du tout, il l’a super bien pris, promet-elle. C’est d’ailleurs peut-être aussi pour cette raison que je mène un tel combat. J’ai la chance d’être avec un homme qui place le plaisir féminin en priorité. Il a toujours valorisé mon corps et on a toujours beaucoup communiqué. Quelle chance de connaître ça!»
Le couple s’est rencontré à Villars-sur-Ollon, alors qu’Elsa avait 17 ans. «Allan est originaire de la station et nous y passions régulièrement des vacances avec ma famille, confie-t-elle. Il a été mon meilleur ami pendant quatre ans avant que les choses évoluent.» Depuis, les amoureux ont donné naissance à Gaïa, le 8 octobre 2021, et à Marlon, le 8 mai 2023. «En deux ans, on a trouvé le moyen de faire deux enfants, de nous marier et de déménager trois fois, s’amuse la productrice. J’adore notre vie, mais je n’avais pas mesuré la charge mentale que tout cela pouvait représenter. J’ai deux sociétés, je suis deux jours par semaine à Paris, et gérer la culpabilité des absences depuis qu’ils sont nés est vraiment compliqué. Chaque fois que je pars à Paris, j’ai la boule au ventre.»
Une vie intense
Pour autant, la jeune femme a un besoin viscéral d’être active et de côtoyer du monde. Au moment de la naissance de leur fils, Allan a ressenti la nécessité de rentrer en Suisse, ne se voyant pas élever des enfants dans la capitale française. Si elle a accepté de bonne grâce ce changement de vie radical et plutôt soudain, la productrice a néanmoins rencontré quelques difficultés d’adaptation. «J’ai un problème avec la solitude. Pourtant, avec le rythme que j’ai, je devrais adorer passer deux jours seule pour me ressourcer. Mais dès qu’il n’y a plus de bruit, je suis en panique, rit-elle. Quand je suis arrivée à Epesses, c’était hyper-beau, seulement j’avais envie de stimulation intellectuelle, de débats politiques, de gens autour de moi. J’avais deux enfants en bas âge, je lavais des biberons, je changeais des couches. Même si je n’ai jamais arrêté de travailler, il me manquait quelque chose. Les mamans se reconnaîtront. Allan m’a alors dit: «Tu devrais peut-être te rendre sur un festival de cinéma. Va, je gère, ça va te faire du bien.»
Après Epesses et Rolle, la petite famille a posé ses valises il y a quelques semaines à Aubonne, dans une charmante maison villageoise. «Elle est venue à moi, assure la productrice. Je l’ai trouvée pendant une insomnie, en pleine nuit. Maintenant, quand je rentre chez moi, je me sens bien. Et j’adore la Suisse, pour plein de raisons. Il y a un rapport à la nature que je trouve indispensable pour élever les enfants, mais aussi pour nous en tant qu’adultes. Je vois que mon mari est plus heureux aussi.»
Bien que le parcours d’Elsa Leeb ait été jalonné d’événements heureux, sa famille a malgré tout dû faire face à plusieurs coups du sort. Début décembre 2018, Fanny, sa sœur, est diagnostiquée d’une forme agressive de cancer du sein. «Je n’ai pas manqué une chimio, j’étais là à chaque étape, se souvient-elle. Et bizarrement, je n’en garde pas de mauvais souvenirs. Ça a été une période extrêmement violente – un cancer à 32 ans, c’est impensable –, mais dans notre famille, le rire est vraiment moteur. Notre père (l’humoriste Michel Leeb, ndlr) est dans la vie comme sur scène: très drôle, très accessible. On a toujours beaucoup ri à la maison, des déguisements, des spectacles, de la musique forte tout le temps. L’humour a donc été très présent au moment de la maladie de ma sœur. Mon frère se déguisait avec la perruque qu’elle n’avait jamais voulu porter, elle partait en fou rire. C’est une chance, vraiment. Même le corps médical nous a remerciés d’être comme ça.»
Plus récemment, le clan s’est trouvé confronté à un nouveau drame. Nathan, 15 ans, le petit frère de son mari, compte parmi les victimes de l’incendie de Crans-Montana. Une fois encore, ils font front, avec la résilience qui les caractérise. «Ce jour-là, j’ai vu quelque chose changer dans le regard d’Allan, souffle la jeune femme. Mais il est tellement fort, tellement tourné vers la vie qu’il continue d’avancer, malgré la tempête. Il est admirable.»
La sortie de Pour le plaisir intervient donc dans des circonstances plus que particulières pour la productrice et son entourage. «Disons que le film amène un peu de lumière dans le cataclysme que nous vivons depuis cinq mois, souligne-t-elle pudiquement. Et je sais que Nathan veille sur nous.»
Dans un avenir proche, Elsa Leeb aimerait lancer un festival de cinéma en Suisse. «Toujours dans l’idée d’être utile, précise-t-elle. Ici, pour l’instant, je suis surtout maman et j’ai aussi envie d’exister professionnellement. Ça fait un an et demi que je travaille sur ce projet. Je voudrais l’organiser dans les montagnes. J’adore le cadre, et j’aime toujours offrir des expériences inouïes. Trois jours durant lesquels on proposerait quelque chose d’audacieux, d’inattendu, tout en axant sur la jeunesse, le soutien des passions et la découverte des métiers du cinéma. En un mot, la transmission.» Quant au lieu, il semble tout trouvé. «Nous sommes en discussion, sourit la productrice. J’aimerais bien Villars-sur-Ollon. Ce serait une belle manière de boucler la boucle.»
Cet article a été publié initialement dans le n°19 de «L'illustré», paru en kiosque le 6 mai 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°19 de «L'illustré», paru en kiosque le 6 mai 2026.