Depuis jeudi 18 juin, une vague de chaleur exceptionnellement intense s’abat sur la Suisse. Les alertes canicule sont passées au niveau 4. Et si la situation devrait s'améliorer dès lundi 29 juin, qui sait quand frappera la prochaine vague?
En ville, la chaleur est insoutenable et prive même certains riverains de leur liberté de déplacement. A Genève, autour de l’aride plaine de Plainpalais, des habitants rechignent à aller faire leurs courses pour éviter de traverser la place.
Blick a donc voulu en avoir le cœur net. Quelle température fait-il quand il fait vraiment, vraiment trop chaud en ville?
Munis de deux thermomètres – le classique modèle en bois et un autre plus moderne, coût total du matériel: moins de 7 francs – nous avons mesuré la température au sol à plusieurs endroits, à Lausanne et à Genève. Un test artisanal, certes, mais très parlant. Parce que c’est cela que ressentent les gens, qu'ils attendent à un arrêt de bus ou traversent péniblement un square: non seulement la température officielle de l’air, mais la chaleur qui remonte du sol, des murs, des rails et du béton.
A Lausanne, ça chauffe très fort
Premier arrêt: 16h30 à la lausannoise rue de Genève. Nous avons placé notre matériel le long de la voie du tram à venir, à hauteur d’un panneau des Transports publics lausannois laissant présager un futur arrêt. Résultat: 46 degrés sur le thermomètre en bois, au bord d’un trottoir qui réfléchit brutalement la lumière. L’autre modèle, pourtant vendu comme adapté à l’extérieur, a immédiatement rendu l'âme pour chacun de nos tests, alors qu’il fonctionnait correctement en intérieur. Nous l'avons donc laissé de côté.
Un peu plus loin, le site de Plateforme 10, qui accueille le MCBA, le mudac et Photo Elysée. L'espace est régulièrement critiqué. Le chantier, achevé en 2019, déplaît pour son infrastructure très bétonnée, accusée de piéger la chaleur. Sur place, juste avant 17h et malgré un brumisateur installé de part et d’autre d’une dalle de béton, notre thermomètre indique 45 degrés.
55 degrés à Plainpalais
A Genève, impossible de ne pas tenter l’expérience sur la très décriée plaine de Plainpalais. Le résultat illustre parfaitement le sentiment des riverains qui ne veulent plus la traverser: 55 degrés sur la voie traversante.
Ce qui choque, c’est que ces ouvrages ne datent pas d’un autre siècle. Les travaux du tram lausannois viennent d’être achevés cette année. Le MCBA a été inauguré en 2019. La plaine de Plainpalais a présenté son nouveau visage, couvert de sable rouge, en 2012, après des travaux estimés à 25 millions de francs.
Personne n’a donc pensé aux vagues de chaleur extrêmes? Pourtant, elles étaient déjà bien présentes en Suisse, notamment depuis la terrible canicule de 2003.
«Nous ne sommes pas prêts»
Pour comprendre ce qui se joue, Blick a interrogé Muriel Delabarre, urbaniste, maître d’enseignement et de recherche à l'Université de Lausanne, directrice exécutive de l’Observatoire universitaire de la ville et du développement durable, et à l’origine de l’ouvrage Trame de fraîcheur. Pour elle, face aux vagues de chaleur, le diagnostic est clair: les alertes existent depuis longtemps, mais les mesures d'adaptation peinent à être mises en oeuvre.
«Ces vagues de chaleur vont se répéter. Nous, en tant qu'humains, nousne sommes pas prêts. On pense aussi au vivant qui n’a pas voix au chapitre dans notre société, comme les animaux et les végétaux.»
De plus en plus dur pour les bébés et les seniors
Le problème porte un nom: l’îlot de chaleur urbain. Ce phénomène désigne la capacité de la ville à emmagasiner la chaleur pendant la journée, puis à la relâcher, notamment la nuit. Plus ces canicules sont longues, plus la souffrance s'installe. «Les premiers jours, les vagues de chaleur restent supportables. Mais dès lors qu'elles se prolongent, les espaces sont en hypersaturation. C'est là qu'apparaît ce sentiment suffocant, qui est extrêmement dangereux pour les personnes vulnérables telles que les personnes âgées, celles qui ont des difficultés respiratoires, mais aussi les enfants et les nourrissons parmi d'autres. C’est extrêmement difficile pour eux de vivre dans ces conditions d’extrême climatique qui se prolonge et qui s'intensifie. On le constate, les animaux sont aussi en totale souffrance. Qu’est-ce qu’on peut leur donner comme milieu habitable?»
Des adaptations techniques sont possibles afin de limiter la rediffusion des rayons du soleil. Cette rediffusion se fait de deux manières. D’abord par rayonnement direct, avec l’effet de réverbération qui rend important le choix des matériaux et des couleurs utilisées pour les surfaces planes et les bâtiments. Ensuite par «décharge», un phénomène qui s'intensifie la nuit lorsque les surfaces relâchent toute la chaleur, indique Muriel Delabarre.
Planter des arbres, mais pas n’importe comment
Face à ces fours urbains, la réponse la plus évidente pour les non-initiés est la plantation d'arbres. Mais pour Muriel Delabarre, la réflexion doit être poussée plus loin. «La végétation ne suffit pas à elle seule, assure l'experte. Il faut des arbres généreusement plantés et qui disposent d'une hauteur de canopée de plus de six mètres pour apporterun effet de ventilation, parce que les vents s’engouffrent dessous. Les strates intermédiaires seules n’apportent pas forcément une capacité rafraîchissante. C’est l’effet masse qui participe à l’acclimatation des milieux.»
Encore faut-il que la végétation puisse survivre. «Il nous faut des arbres adaptés à ces vagues de chaleur et dont les espèces sont endémiques, plantés dans des fosses généreuses et drainés par des réservoirs d’eau, pour qu’ils puissent déployer leurs racines et aller chercher les stocks nécessaires à leur développement.»
La clé, selon l’urbaniste, tient à un triptyque: l’eau, le sol et la végétation. Mais à condition de ne pas les penser séparément. «Ce qu’il faut, c’est de la pleine terre, des surfaces drainantes qui ne soient pas recouvertes par de l'asphalte par exemple. Il faut démultiplier les espaces infiltrants à l’échelle des quartiers, au pied des immeubles, dans les squares et dans les parcs. Ces surfaces dites 'capables' peuvent retenir et faire circuler l’eau. L’idée est aussi de remettre de l’eau à ciel ouvert dans la ville: une eau qui draine, qui peut être récupérée, puis utilisée pour irriguer les espaces végétalisés. On peut également y associer des dispositifs de brumisation. Sous différentes formes, l’eau peut ainsi s’infiltrer par capillarité dans ces espaces en pleine terre.»
La fraîcheur doit devenir un parcours
Mais rafraîchir une ville ne consiste pas seulement à planter un arbre ici ou à poser un banc là. Pour Muriel Delabarre, il faut penser des itinéraires entiers. Des parcours qui permettent de traverser la ville sans se faire écraser par le soleil.
«C’est surtout la composition spatiale des espaces qui compte, tous reliés les uns aux autres pour créer des itinéraires de déplacements acclimatés. On y parvient avec le triptyque eau, sol, végétal, mais aussi en intégrant l’effet des vents dominants.»
L'urbaniste développe: «On analyse les orientations des vents, leur intensité et leur fréquence. Ces données sont riches pour nous aider à dessiner les sites, avec des espaces libres pour que les vents s’y engouffrent. C’est un précieux allié pour ventiler les rues.»
C’est ce qu’on appelle notamment l’effet Venturi: faire circuler l’air dans certains couloirs urbains. Mais en Suisse, ces outils restent encore peu systématiques. «C’est revenir à des pratiques pragmatiques et ancestrales comme ce qui se fait dans le pourtour des villes méditerranéennes et qui sont apprenantes pour nous (Rabat au Maroc, par exemple).
C’est assez rare qu’on parvienne à les modéliser en s’appuyant sur des données géoréférencées. Mais il n’est pas rare qu’on les intègre dans les projets un peu au 'pifomètre'. On est au balbutiement de ces techniques de collectes de données et de projection de comportement avec des scénarios à 1, 2 voire 5 degrés en plus dans les projets d’urbanisme alors qu’ils sont une mine d’information. »
L’ombrage, lui aussi, doit être pensé comme une infrastructure. Des avenues, des chemins, des sentiers, des parcs, des squares, des lieux de repli. «Il faut des systèmes emboîtés qui permettent d’avoir des zones capables d’accueillir des parcours au frais», assure l'urbaniste.
Elle poursuit: «C’est important de réfléchir à ces parcours-là pour proposer des itinéraires de rabattement vers des hots spots de fraicheur à cinq minutes à pied de chez soi (un parc, un musée, la Coop ou la Migros). On doit pouvoir s’y rendre et y rester aussi.»
Plateforme 10, hotspot de chaleur
Muriel Delabarre connaît bien Lausanne. Dans le cadre de son travail sur la trame de fraîcheur, une étude méthodologique a été menée à l’échelle de la ville. Et le secteur sous-gare fait partie des grands points noirs.
«C'est l’un des plus grands spots de chaleur. Par rayonnement thermique, les rails emmagasinent et rayonnent de la chaleur. La place de la gare est un hyper hotspot de chaleur», conclut la maître d'enseignement et de recherche de l'Unil. Le MCBA, situé dans cet environnement déjà brûlant, n’arrange pas la situation. «On est juste à côté et on a recréé un îlot de chaleur important. Ce projet à dominante minérale suscite beaucoup de critiques, parce qu'il génère un inconfort thermique important et ne pallie pas l’effet d’îlot de chaleur.»
Des arbres ont bien été plantés. Reste à savoir s’ils suffiront. «On verra s'ils se développent suffisamment pour que la canopée rafraîchisse. Mais je pense qu’il faudra réinterroger le plan de paysage et sans doute compléter avec des dispostifs d’ombre temporaire comme des vélums et une intégration de l’eau.» Ces solutions «peuvent être artistiques ou non, éphémères ou permanentes.
Plainpalais, symbole brûlant
Et sur la plaine Plainpalais? «Cet espace public ne répond plus aux vagues de chaleur et dans ces circonstances aux besoins des usagers», conclut Muriel Delabarre.
Faut-il planter massivement pour améliorer cet espace public? Pas si simple. Avant de végétaliser, il faut regarder ce qui se passe sous terre. «Il y a un manque de communication au niveau des utilisateurs, nuance l'urbaniste. Parfois, ce n'est pas possible de planter. Dans les démarches de projet, on commence par observer ce qui se passe sous terre, identifier puis dévoyer les réseaux, changer la destination de poches de stationnement pour des parkings souterrains par exemple. C’est toute une série de contraintes sur dalle et, ou, sur réseaux qui se posent souvent, comme ce qu’il se passe à la place de la Riponne, où il est difficile de créer des fosses généreuses de plantations sur dalle.»
Mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. Au contraire. Quand les grands travaux sont compliqués, l’urbanisme tactique peut prendre le relais. Il mise sur des solutions rapides, agiles, temporaires, mais efficaces. «Dans l'ouvrage Trame de fraîcheur, nous proposons en libre accès 122 références internationales pour les maîtres d’ouvrage: des vélums, des ombrages de toile, des gigantesques brumisateurs, des piscines, différents types de mobiliers. Ils ont de réelles capacités à rafraîchir et à permettre de se déplacer dans l'espace urbain.»