Le dur combat de Mauro Martelli
«Je suis devenu un paria, mais je me suis relevé»

Meilleur boxeur suisse de l’histoire, Mauro Martelli s’est retrouvé au cœur d’un cauchemar judiciaire, accusé d’attouchements sexuels sur sa filleule. Après six ans de procédure, de la garde à vue à l’acquittement total, il brise le silence.
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Après six ans de combat judiciaire, Mauro Martelli a été blanchi. Il raconte avoir perdu son emploi, des amis et sa santé.
Photo: Gabriel Monnet
Marc David
Marc David
L'Illustré

Parfois, dans le bureau veveysan de son avocate, dont il insiste pour dire qu’elle l’a sauvé, Mauro Martelli (60 ans) retrouve fugitivement le large sourire, presque enfantin, qui était celui du grand boxeur qu’il fut, cinq fois champion d’Europe, deux fois aux portes du titre mondial. Il était considéré comme un styliste, un roi de l’esquive. Là, il n’a pas pu éviter l’uppercut de sa vie: une plainte pour abus sexuel sur mineure déposée en 2020, peut-être la pire tache à porter pour un homme. Il en a perdu son travail, des amis et une partie de sa santé. Acquitté de toutes charges en mars 2025, il a attendu que le dernier recours soit levé, il y a peu, pour dire enfin ce qui lui est arrivé. En détail, sans fard. Il en a besoin, non seulement pour lui, mais pour tout être susceptible de tomber dans un tel piège.

Mauro Martelli, pourquoi prendre la parole maintenant?
Parce que cela peut arriver ailleurs et à n’importe qui. Mon histoire m’a impacté au niveau de ma santé, du temps que j’ai perdu, c’est avant tout une immense injustice. On a manipulé les gens, on a manipulé cette fille. J’ai vécu quelque chose de moche, mais je veux raconter cette histoire pour tous ceux qui se retrouvent accusés comme moi et condamnés à tort. Je le fais aussi pour rendre hommage à mon épouse, qui a même constitué un dossier pour répertorier les preuves de mon innocence. Sans elle, je ne serais pas là. Mon histoire est celle d’un boxeur qui s’est remis debout.

«
Je sentais qu’il voulait s’accaparer ma personne et mes événements de boxe, mais je gardais mes distances
Mauro Martelli, ex-champion d'Europe de boxe
»

Comment avez-vous connu cette famille et cette fillette?
Dans la rue, il y a une vingtaine d’années. Je marchais et un homme bien bâti m’arrête. Il m’avait reconnu: «Monsieur Martelli!» Il a un fitness et me demande si je serais d’accord d’entraîner l’ex-Miss Suisse Lauriane Gilliéron. Je me dis: «Pourquoi pas?» et je vais lui donner quelques cours. Plus tard, il essaie de m’emprunter de l’argent pour sa salle. Je refuse, mais j’accepte de lui donner un coup de main en prêtant mon nom. Cet homme n’a jamais été un ami, même s’il essayait de s’agripper.

Une rencontre change tout

Vous devenez le parrain de sa fille, qui vous accusera...
Il attendait un enfant avec une fille du fitness. Quand la petite est née, il m’a demandé d’être le parrain. Cela m’a surpris, mais j’ai accepté en posant mes conditions: on se voit une fois par an pour couper le gâteau d’anniversaire, c’est tout. Je sentais qu’il voulait s’accaparer ma personne et mes événements de boxe, mais je gardais mes distances. Je ne sortais jamais le soir avec lui, par exemple. Quelque chose ne collait pas, je le sentais. Quand la petite a eu environ 10 ans, il m’a demandé si j’étais d’accord qu’elle dorme chez nous. Mon épouse et moi avons accepté. Elle est venue une ou deux fois par an. Elle s’entendait bien avec mon dernier fils, même s’ils ont huit ans de différence.

Comment se passaient ces moments?
Je sentais qu’elle n’était pas bien chez elle. Son père lui disait par exemple qu’elle était grosse, elle devait se peser tout le temps. Pour moi, c’était une forme de maltraitance psychologique. Chez nous, elle se sentait respectée. Elle me parlait de ce qu’elle vivait. En 2018, j’avais un peu de temps libre, son père m’a demandé d’entraîner ma filleule. J’allais donc dans la salle qu’il gérait et cela durait une heure, pendant environ trois mois. Le père était là, dans la grande salle ouverte, à entraîner son fils au foot.

C’est là que les faits reprochés auraient eu lieu?
C’est ce qu’elle a prétendu plus tard. Que j’aurais mis la main dans sa culotte pendant les étirements. Mais le père était présent! Il s’est absenté deux fois, pour faire une course. Comme son fils était là et qu’il était turbulent, on arrêtait l’entraînement pour jouer au foot. Il était impossible qu’il se passe quoi que ce soit. J’ai fini par arrêter d’y aller parce que le père devenait insupportable. Il m’a reproché de salir sa douche, il empêchait sa fille de manger un bout de pain... J’ai mis un terme aux entraînements, j’ai tout rompu et je l’ai écarté de ma vie.

Un coup inattendu

Pourtant, en 2019, la jeune fille revient chez vous...
Sa mère voulait que je garde des contacts avec ma filleule. Elles sont venues chez nous. La mère s’était confiée à moi et m’avait dit: «Il veut me tuer.» Elle a raconté l’enfer qu’elle vivait, la violence. Elle m’a demandé si sa fille pouvait venir dormir le week-end suivant. La petite est venue, comme prévu. Nous avons passé trois jours super, fait des éclairs au chocolat, des tours à moto. On est allés à la piscine. Le dimanche, la mère est revenue la chercher et elle a recommencé à nous parler de sa vie, de ses problèmes de couple. Nous avons une véranda ouverte. Il est possible que la petite ait tout entendu.

Quelques jours après, vous apprenez les accusations?
Oui. Mon épouse voulait aider la mère. On ne pouvait pas laisser cette femme en détresse. Le mardi suivant, elles devaient se parler notamment de l’association LAVI, qui vient en aide aux victimes, et envisager de changer les serrures puisque le père avait la clé de son appartement et vivait au-dessus d’elle. Le soir même, alors que ma femme était sur l’autoroute, la mère l’appelle et lui raconte une histoire d’attouchements. Comme quoi je lui aurais mis la main sur sa cuisse et montré du porno. Ma femme était sonnée et a demandé à parler à la fillette. Elle lui a raconté une histoire sans émotion.

Les procédures commencent

Quelle a été votre réaction?
C’était la première fois que j’entendais cela. Cela m’a sonné comme un uppercut. J’avais envie d’aller m’expliquer. Mais mon avocat de l’époque, avec qui j’avais rendez-vous le lendemain pour tout autre chose, m’a dit: «Ne répondez pas, on ne fait rien.» J’ai suivi son conseil. Ma femme, elle, a été choquée mais ne les a pas crus une seconde. Dans le cadre de cours qu’elle a suivis pour obtenir le diplôme en sports aquatiques, elle a suivi un module sur les attouchements. De plus, elle sent les gens et les choses. Elle est très observatrice. Elle m’a dit tout de suite qu’elle savait que c’était faux, qu’elle ne se serait jamais mise avec homme qui a des tendances pédophiles.

Quelques mois plus tard, en 2020, il y a une plainte contre vous et la justice débarque...
La police est arrivée chez moi à 5 heures du matin. Mon premier réflexe a été de penser que quelque chose était arrivé à un de mes enfants. Mais ils ont pris tout le matériel électronique, natel, portables, etc. Ils m’ont emmené. Ce fut un choc absolu. Dans la voiture de police, je me demandais ce qui m’arrivait. Ils m’ont questionné et m’ont gardé jusqu’à 16 h 30. Ils ont pris mes empreintes, fait des photos, comme dans un film. C’est là qu’ils m’ont annoncé les soupçons qui pesaient sur moi. J’ai cru halluciner.

Comment s’est passé l’interrogatoire?
La police vous chauffe le cerveau. C’est bouillonnant, ils cherchent la faille. Ils m’ont demandé de lire une ligne de la déclaration du père. «Quand je me suis absenté, j’ai pris mon fils...» Ils voulaient prouver que je m’étais retrouvé seul avec elle. Mais je me souvenais de tout. J’ai décrit sa salle, le football. Mes accusateurs avaient un scénario basé uniquement sur les lieux qu’ils connaissaient, la salle, notre maison. Mais avec cette gamine, on était allés partout: à la fête foraine, dans les bois, à la piscine. Si j’avais voulu faire quelque chose, j’aurais eu mille occasions ailleurs. Or l’accusation se concentrait sur cette salle publique où le père était présent. Cela ne tenait pas debout.

La sentence tombe

Vous avez découvert le témoignage filmé de la jeune fille. Qu’avez-vous ressenti?
Elle confirmait qu’on avait joué au foot avec son frère. Cela contredisait l’idée qu’on était seuls. Le plus terrible, c’est qu’elle a raconté des choses incohérentes, que je lui aurais montré des films pornos chez moi le vendredi soir. Or, ce soir-là, mon autre fils de 16 ans était présent, on a mangé ensemble, regardé la télé en famille. La police a fouillé mes appareils électroniques. Ils ont tout extrait et n’ont absolument rien trouvé. Ils m’ont rendu mon matériel sans un mot d’excuse.

Mais vous avez été condamné en première instance, en 2021.
Oui, par le juge de police. Il a estimé que la fillette était crédible parce qu’elle avait été entendue conformément au protocole utilisé pour les mineurs et qu’elle était une bonne élève. Il a écarté les preuves qui me disculpaient, le témoignage de mon fils, le timing qui ne jouait pas. Il a décidé que j’étais coupable. Là, le cauchemar est devenu total. Un journal romand a sorti un article. Les gens ont commencé à me regarder de travers dans la rue. J’ai été licencié de mon travail dans l’immobilier deux ans plus tard, après des allusions constantes. J’ai perdu beaucoup de copains et le contact avec mes deux aînés, issus d’un premier mariage. Alors que je voulais relancer une société, les banques ont toutes refusé d’ouvrir un compte, sans explication. Je suis devenu un paria.

Un procès en appel

Avez-vous eu des conséquences sur votre santé?
J’ai déclenché un diabète de type 2, confirmé par un diabétologue, en raison du stress. Mon taux de sucre montait à 27 ou 30. J’avais des coups de pompe terribles, je m’endormais. Cela a changé ma vie, mon corps a réagi à l’injustice.

Comment avez-vous tenu le coup?
Grâce à mon épouse, Sévane. C’est elle qui a su me faire tenir debout. Elle n’a jamais jeté l’éponge, m’a relevé quand j’étais à terre. On a pourtant touché le fond, on a dû déménager en Valais parce qu’on ne supportait plus la maison. Puis on a remonté la pente ensemble. Mon frère et mon fils cadet ont aussi été extraordinaires. Et j’ai changé d’avocat pour la procédure d’appel. Cela a changé ma vie, j’ai repris confiance en moi.

«Une machine judiciaire violente»

Avocate de Mauro Martelli, Me Emmeline Filliez-Bonnard a repris ce dossier en novembre 2022, lançant la procédure d’appel. «Les déclarations de mon client étaient constantes, exemptes de contradiction. Je suis d’avis que le juge de police du premier procès, en 2021, s’est convaincu de la crédibilité de la fillette, puis a fait abstraction de tout ce qui pouvait mettre en péril cette conviction, alors que les éléments de doute étaient nombreux. On reprochait à M. Martelli des actes hallucinants. Des attouchements dans un endroit public alors qu’il aurait eu de multiples occasions dans un endroit privé. De plus, la jeune femme était toujours autant enthousiaste de voir son parrain, demandant d’aller chez lui. Il n’avait pas le profil des actes reprochés. Il y avait aussi une histoire de lettre au contenu effarant, qu’il aurait rangée dans le tiroir de la cuisine alors que son épouse aurait pu la trouver.» Elle dit sa satisfaction «de voir qu’un tribunal est capable de reconnaître qu’une enfant de 10 ans peut être influencée, peut-être sans en avoir conscience, l’arrêt cantonal le dit bien. Le public ne réalise pas à quel point la machine judiciaire est violente. Lancée, elle est quasiment inarrêtable. Les conséquences pour l’accusé ne peuvent être réparées entièrement.»

Avocate de Mauro Martelli, Me Emmeline Filliez-Bonnard a repris ce dossier en novembre 2022, lançant la procédure d’appel. «Les déclarations de mon client étaient constantes, exemptes de contradiction. Je suis d’avis que le juge de police du premier procès, en 2021, s’est convaincu de la crédibilité de la fillette, puis a fait abstraction de tout ce qui pouvait mettre en péril cette conviction, alors que les éléments de doute étaient nombreux. On reprochait à M. Martelli des actes hallucinants. Des attouchements dans un endroit public alors qu’il aurait eu de multiples occasions dans un endroit privé. De plus, la jeune femme était toujours autant enthousiaste de voir son parrain, demandant d’aller chez lui. Il n’avait pas le profil des actes reprochés. Il y avait aussi une histoire de lettre au contenu effarant, qu’il aurait rangée dans le tiroir de la cuisine alors que son épouse aurait pu la trouver.» Elle dit sa satisfaction «de voir qu’un tribunal est capable de reconnaître qu’une enfant de 10 ans peut être influencée, peut-être sans en avoir conscience, l’arrêt cantonal le dit bien. Le public ne réalise pas à quel point la machine judiciaire est violente. Lancée, elle est quasiment inarrêtable. Les conséquences pour l’accusé ne peuvent être réparées entièrement.»

Ce procès en appel a-t-il tout changé?
Oui, l’acquittement a été prononcé en mars 2025. La Cour d’appel a fait le travail que le premier juge n’avait pas fait. Ils ont relevé les incohérences. Ont noté que le climat familial était toxique, que la parole de l’enfant avait pu être instrumentalisée par le conflit des parents, mais aussi par les discussions que la fillette avait eues avec eux avant son audition par la police. Ils ont souligné qu’il était absurde de m’accuser d’actes dans un lieu public alors que j’avais eu des occasions en privé sans rien faire. Ils ont reconnu ma sincérité, ma constance. Ils ont vu que je n’avais pas le profil d’un dérangé. Pour commettre ce qu’on me reprochait, dans les circonstances décrites, il fallait être fou. Je ne le suis pas. Un enfant, c’est la sainteté, la pureté.

Avez-vous revu la jeune fille au procès en appel?
Elle n’est pas venue. Elle avait 17 ans pour le procès en appel donc elle n’y était pas obligée. Elle a 18 ans aujourd’hui. J’aurais voulu la regarder dans les yeux. Son absence m’a sans doute soutenu, c’était un signe. Le père est venu, il nous a menacés à la sortie du tribunal, en présence de mon avocate. Pour impressionner, comme il sait si bien le faire.

«
Je suis fier de mon épouse et d’avoir tenu
Mauro Martelli, ex-champion d'Europe de boxe
»

A-t-elle menti délibérément?
Je pense qu’elle a voulu fédérer ses parents. Ils se déchiraient. Face à cet «ennemi commun» que je suis devenu, ils se sont remis à parler ensemble. Elle a inventé cette histoire pour sauver sa famille, sans réaliser la portée de son mensonge. J’espère qu’un jour, avec la maturité, elle reconnaîtra la vérité. Mais je ne cours pas après cela.

Aujourd’hui, acquitté, comment vous sentez-vous?
La vie est belle, même si elle a changé. Je suis juste beaucoup plus méfiant. Avant, je voulais aider tout le monde. Maintenant, quand je serre une main, je fais attention. J’ai perdu mon argent, mon statut, des amis. A 60 ans, ce n’est pas simple, alors que j’ai travaillé toute ma vie. Mais je suis fier de mon épouse et d’avoir tenu. Comme sur un ring, on prend des coups, on est sonné, on se relève.

Victime ou témoin d’une agression sexuelle?

Et pour les jeunes:

  • Ciao.ch (réponse dans les 2 jours)
  • Pro Juventute (24/7): 147
  • Patouche: 0800 800 140

Et pour les jeunes:

  • Ciao.ch (réponse dans les 2 jours)
  • Pro Juventute (24/7): 147
  • Patouche: 0800 800 140

En voulez-vous à ceux qui vous ont accusé?
Ils ont tout perdu. Ils doivent payer les frais d’avocats. Le boomerang leur est revenu en pleine figure. Nous, nous n’avons rien déclenché. Je ne cherche pas la vengeance. Je raconte mon histoire pour dire que la justice peut se tromper et broyer des vies, mais qu’il faut se battre.

Votre statut de personnage public a-t-il joué contre vous?
Si je n’avais pas été Mauro Martelli, on n’en aurait pas parlé dans la presse. Là, c’était l’ancien boxeur, le type connu. Cela attire les regards, les jugements hâtifs. La presse a été prompte à relayer l’accusation, beaucoup plus discrète sur mon acquittement. C’est cruel, mais c’est ainsi. Aujourd’hui, je marche la tête haute. Je sais qui je suis, mon épouse aussi. C’est le plus important. 

Un article de «L'illustré» n°7

Cet article a été publié initialement dans le n°07 de «L'illustré», paru en kiosque le 12 février 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°07 de «L'illustré», paru en kiosque le 12 février 2026.

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