Sombre la galère
Est-ce la fin de La Liberté, cet emblématique navire posé depuis 25 ans sur le Léman?

Est-ce la fin de La Liberté, navire emblématique posé depuis 25 ans sur le Léman? Tout l’indique. Président de l’association qui le gère, Jean-Marc Lavanchy regrette que le projet de sauvetage ait été sabordé par le manque de volonté et de courage de l’Etat.
Réplique d'une barque méditerranéenne du XVIIIe siècle et plus grande voile du Léman, la galère La Liberté ne peut plus naviguer depuis 2017.
Photo: Facebook: La galère La Liberté
Marc David
Marc David
L'Illustré

Elle est toujours là, la galère La Liberté, au large de Morges. Il arrive que le regard d’un badaud s’y attarde, étonné, se demandant ce que devient ce grand navire en bois, immobile depuis si longtemps. Au vrai, elle demeure le témoignage d’une utopie sociale qui, dans les années 1990, redonna travail et dignité à près de 650 chômeurs, sous l’impulsion du syndicaliste Jean-Pierre Hirt. Avec ses 500 mètres carrés de voilure, probablement la plus grande surface des eaux intérieures d’Europe, et ses quelque 120 000 passagers transportés au fil des ans, elle a marqué plusieurs générations.

Un homme tient encore sa barre, tant bien que mal. Géologue de profession, Jean-Marc Lavanchy rame depuis le printemps 2018 pour que le rêve perdure. A ce moment-là, de retour en Suisse romande après vingt-sept ans outre-Sarine, ce féru de voile apprend la rude nouvelle par son épouse Annik, alors équipière sur La Liberté: le permis de naviguer a été retiré fin 2017, faute de fonds pour préparer le bateau à l’expertise obligatoire. L’ancien comité, à bout de ressources, envisage la solution la plus radicale: couler la galère. «J’ai répondu que ce n’était pas possible. On ne peut pas détruire un tel bateau sans d’abord tout tenter pour le sauver», se souvient Jean-Marc Lavanchy.

Il sait que son expérience professionnelle dans la gestion de projets d’infrastructures et les demandes d’autorisations environnementales peut servir. Il décide de s’engager aux côtés du comité. Son premier acte tient en un audit externe mandaté par l’Association de la région Cossonay-Aubonne-Morges (ARCAM). Le diagnostic est sans appel: pour survivre, le bateau a besoin d’un ponton. Accessible depuis la rive, la galère pourrait enfin être exploitée toute l’année. Le sauveteur imagine des soirées fondue dans le carré en plein hiver, face au lac. Ce modèle économique générerait les fonds nécessaires à la constitution d’une réserve de rénovation, talon d’Achille du projet dès son lancement.

La galère La Liberté en 2011 au large de Morges (VD).
Photo: Morges Région Tourisme

Dès 2019, Jean-Marc Lavanchy s’investit corps et âme dans le comité, sans réduire son temps de travail déjà intensif, consacre tous ses temps libres à chercher des solutions pour la galère. Accompagné de figures locales comme l’ancien syndic morgien Eric Voruz, il monte avec patience un projet estimé à 4 millions de francs: 1,4 million serait attribué à la construction d’un ponton de 35 mètres à l’extrémité du parc de Vertou, à Morges, 2 millions iraient à la rénovation complète du navire et un demi-million de réserve parerait aux imprévus du chantier.

Dialogue de sourds

Ce travail, mené dans la discrétion, porte ses fruits. Lavanchy réussit à fédérer des autorités autour d’un nouveau projet d’exploitation, désormais rentable à long terme. La ville de Morges, sous l’impulsion enthousiaste de la syndique Mélanie Wyss, soutient le projet et veut aller vite. L’ARCAM abonde dans ce sens. Mieux, le canton de Vaud, via le Service de la promotion de l’économie et de l’innovation, se dit prêt à financer jusqu’à 35% de l’opération. Début 2025, tout est prêt. Une grande conférence de presse est planifiée avec la municipalité, pour annoncer la résurrection de ce morceau de patrimoine vaudois.

Le géologue de profession Jean-Marc Lavanchy s’échine à sauver le bateau depuis 2018. En juin, il a participé au retrait des mâts.

Tout à coup, machine arrière. A quelques jours de l’annonce publique, la Direction générale du territoire et du logement (DGTL) refuse d’octroyer la dérogation nécessaire. Motif? Une application stricte de l’article 24 de la loi sur l’aménagement du territoire (LAT) concernant les constructions hors zone à bâtir.

S’engage alors un dialogue de sourds, juridique et épuisant. La DGTL avance d’abord que le projet n’est pas «imposé par sa destination». Face aux arguments de Lavanchy et de la municipalité – quoi d’autre qu’un bateau a besoin pour y accéder? –, les autorités cantonales évoquent tour à tour des... erreurs d’évaluation d’un jeune collaborateur, des atteintes à des «intérêts prépondérants» flous ou une prétendue protection absolue des rives, dictée par le plan directeur cantonal. L’argument est balayé par Jean-Marc Lavanchy, qui rappelle que la zone est un remblai pollué, issu de la construction de l’autoroute, explicitement destiné par ce même plan à être valorisé pour les loisirs du public. Pour lui, la réalité officieuse est probablement ailleurs. Il pointe la paralysie face au risque. La crainte d’ouvrir la porte à une multiplication de demandes de pontons privés sur le Léman. Le caractère d’utilité publique, historique et patrimoniale de La Liberté est nié.

Aujourd’hui, l’impasse est totale. Sans ponton, le plan de financement s’effondre. Sans argent, l’association ne peut plus répondre à ses statuts, ni surtout assumer les coûts importants d’une sortie de l’eau exigée par le Service des automobiles et de la navigation, opération estimée à près de 1 million de francs, avec la déconstruction et l’incinération.

«
Le projet de sauvetage s’est effondré peu avant la conférence de presse
Jean-Marc Lavanchy, géologue
»

Pire, la pression pénale pèse sur les épaules du comité, désormais réduit à trois membres. Si les amarres devaient céder lors d’un orage et que le navire fracasse les enrochements de la côte, le président pourrait en être tenu personnellement responsable. Face à cette épée de Damoclès, l’association n’a eu d’autre choix que de voter en juin sa prochaine dissolution et de préparer son dépôt de bilan.

Dans un ultime acte responsable, l’association a encore procédé au démâtage du navire, en juin. Une opération d’orfèvre, menée à Lausanne-Ouchy avec le constructeur naval Claude-Alain Jacot, connu pour les bateaux Alinghi victorieux de la Coupe de l’America, et l’entreprise Friderici. Suspendu à 15 mètres au-dessus du pont, Jean-Marc Lavanchy a aidé à guider la grue. Les mâts, pesant près de 1 tonne et partiellement pourris à leur base au point de pouvoir y passer la main, ont été déposés sur le pont, écartant un drame sécuritaire. Jean-Marc Lavanchy continue de veiller sur le bateau, mais pour combien de temps? Il effectue des inspections techniques régulières, en solitaire.

La réponse du Conseil d’Etat

Pour lui, le destin de La Liberté repose désormais entre les mains du Conseil d’Etat vaudois. Il est prié de reprendre publiquement la responsabilité sécuritaire, juridique et financière du navire, puisqu’il est responsable de son naufrage. Or sa réponse du 1er juillet ne laisse pas d’espoir. Se disant «tout à fait sensible au caractère singulier et à certains égards émotionnel de la galère La Liberté», il considère que l’association conserve la responsabilité du bateau, «en particulier d’en assurer la sécurisation ainsi que le transport sur un site adéquat permettant son désarmement définitif et son démantèlement». Encore un coup de massue pour son président.

Qu’on la considère comme une aberration historique ou un chef-d’œuvre d’intégration sociale, la galère a conquis sa place dans l’histoire vaudoise. «Il existe une règle de solidarité simple en navigation maritime: tout bateau en péril doit être secouru», rappelle Jean-Marc Lavanchy. Cette loi ancestrale de la mer est oubliée. La galère n’a jamais autant mérité son nom.

«
Nous avons donné de l’espoir, cela restera
Jean-Paul Poget, menuisier naval
»

Pour mesurer le fier projet que représenta la galère, il faut gagner les bords d’un autre lac que le Léman. Casquette de loup de mer sur le chef, regard azur à la Tabarly, Jean-Paul Poget habite sur les rives du lac de Joux. Bâtisseur dans l’âme, cet ancien menuisier-ébéniste y retape encore des bateaux et vogue parfois sur son corsaire. Avant notre venue, il a préparé un classeur rebondi, qui attend sur sa terrasse. Ancien directeur d’une école de voile, il y a glissé les images de la construction de La Liberté, unique en son genre. Il lui a donné dix ans de sa vie, il n’a rien oublié.

Le menuisier de formation et constructeur naval Jean-Paul Poget dans son atelier des Bioux (VD). L’édification de La Liberté a marqué sa vie.
Photo: Darrin Vanselow

Pour lui, l’aventure débute en 1993. Au chômage à la suite d’une réorganisation à la Croix-Rouge, où il s’occupait de demandeurs d’asile, il est sollicité par l’association porteuse du projet. L’idée sent la démesure, pas mal de professionnels sont rebutés. Rien que le chantier est une gageure. Sur un terrain situé à quelques mètres du Léman, à Morges, Jean-Paul Poget supervise la construction d’une halle immense. «Je me suis fait des cheveux blancs, il ne fallait pas se manquer», se souvient-il. Inspirée des techniques des tunneliers, son équipe érige ce qui ressemble à une voûte, en utilisant des poteaux téléphoniques et des planches ployées.

La construction du navire est d’une folle précision. Le bois provient des forêts vaudoises, «on a tenu à peu près tout le canton...»: du chêne pour la structure, du sapin de Douglas pour le pont, du mélèze pour l’enveloppe extérieure. Le bâtisseur se souvient d’expéditions automnales en forêt, «une boîte de vacherin sous le bras», pour aller marquer les arbres destinés à l’abattage avec le garde forestier. L’assemblage du navire est un tour de force: 52 membrures majestueuses forment les «côtes» du bateau, le pont est constitué de trois épaisseurs de bois décalées, près de 60 000 vis sont insérées une à une et 6 tonnes de colle époxy scellent l’ensemble. La coque, à elle seule, est un exploit de solidité.

«
Pour trouver le bois, on a tenu à peu près tout le canton
Jean-Paul Poget, menuisier naval
»

Si La Liberté est une prouesse architecturale, elle est aussi un miracle social. Impulsé par le syndicaliste Jean-Pierre Hirt, le projet poursuit un double objectif: construire une réplique historique tout en redonnant du travail à des chômeurs. Jean-Paul Poget se retrouve à diriger une équipe hétéroclite de 12 à 18 personnes aux profils variés. Parmi eux, un maçon, un dessinateur, un géomètre, mais aussi des gens au parcours de vie accidenté, aux prises avec des soucis de comportement ou d’addiction. Epaulé par le constructeur naval Jean-Jacques Maradan, son rôle dépasse celui de chef de chantier. Il faut encadrer, apprendre les gestes du rabotage et du ponçage à des mains inexpérimentées. «Nous avons réussi à donner l’envie à des gens de travailler à la galère, pour refaire leurs droits. Ils savaient qu’ils participaient à quelque chose de spécial.» En 2001, la mise à l’eau du navire occasionne un moment de ferveur inoubliable; 45 000 personnes se pressent sur les quais de Morges, une myriade de bateaux se coudoient sur l’onde.

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Jean-Paul Poget (devant, t-shirt rose) et quelques constructeurs. Le chantier a mobilisé plus de 650 demandeurs d’emploi entre 1996 et 2001.
Photo: Darrin Vanselow

La suite sera moins glorieuse. Le bateau ne trouve pas sa place. Le concepteur, passionné mais rigide, refuse tout compromis. «Il n’a pas été assez souple dans les décisions. Il était tellement convaincu que ce bateau était extraordinaire qu’il n’a jamais fait de concession. Il n’a jamais réussi à le rendre populaire. Il a perdu le contact avec la population», estime Jean-Paul Poget. Jean-Pierre Hirt s’aliène notamment la communauté nautique, qui estime que ce cigare géant de 50 mètres de long n’a rien à faire sur le lac. Malgré des soutiens politiques forts, et notamment une commune de Morges qui aide et collabore, aucun destin ne se dessine. Nerf de la guerre, la recherche vaine d’un ponton épuise le projet.

Bancs de rame sciés

Sur le plan technique, des décisions catastrophiques sont prises. Jean-Paul Poget raconte comment les superbes bancs de rame en bois sont sciés, anéantissant l’essence même d’une galère, pour installer un faux plancher hermétique favorisant la pourriture. Tout aussi grave, la gestion de la voilure, dans une forme de folie des grandeurs, qui rend la navigation complexe et cause la fente des mâts sur toute leur longueur.

En 2002, las des conflits et confronté à des choix qu’il n’approuve pas, Jean-Paul Poget s’en va. Il retrouvera l’esprit marin en participant comme bénévole pendant quatorze ans sur La Neptune, à Genève. Aujourd’hui, la galère n’est plus que l’ombre d’elle-même. Aucun entretien sérieux n’a été effectué pendant vingt ans, la superstructure est rongée. Même si la coque originale qu’il a assemblée a bien tenu.

Les bancs de rame en bois sont sciés, anéantissant l’essence même d’une galère
Photo: Facebook: La galère Liberté

Jean-Paul Poget observe avec respect les efforts de l’actuel président, Jean-Marc Lavanchy. Entendre qu’il faudrait dépenser jusqu’à 1 million de francs d’argent public pour démonter le bateau lui paraît absurde. Pour lui, cette somme devrait servir à le sauver. Si le gâchis financier et humain est énorme, la satisfaction d’avoir mené à bien un chantier impossible demeure toujours en lui. Quoi qu’il arrive, une poignée d’hommes a réussi à matérialiser un rêve. «Nous avons donné de l’espoir, cela restera...» lâche-t-il, en refermant le classeur.

Un article de «L'illustré» n°30

Cet article a été publié initialement dans le n°30 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 juillet 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°30 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 juillet 2026.

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