La relation n'est pas au beau fixe entre le Parti socialiste genevois et sa conseillère d'Etat Carole-Anne Kast. Cette dernière, félicitée par la droite, se voit indirectement reprocher par la gauche les pratiques de la police durant la manifestation anti-G7 du 14 juin.
Principal reproche, la pratique de la nasse, jugée autoritaire et violente par la gauche. «Retenir des centaines de personnes toute une nuit n’est pas acceptable», dénoncent Amanda Gavilanes et Cyril Mizrahi, co-présidents du PS genevois, dans un communiqué du 15 juin. Le PS exige de «savoir qui a pris les décisions ayant conduit à la rétention durant plusieurs heures de centaines de personnes ainsi qu’à leur identification systématique» et de «clarifier le rôle respectif des autorités policières et du Ministère public».
Une «tsahalisation» de la police?
Les événements du 14 juin inspirent quelques néologismes frappants à certains chroniqueurs. Comme celui d'une «inquiétante 'tsahalisation' du maintien de l’ordre»: c'est ainsi que le cinéaste genevois Jacob Berger, défenseur des droits humains, qualifie cette logique de responsabilité collective qui s'est déployée le soir de la manifestation, et dans laquelle il suffit que quelques individus commettent des dégradations, pour que «l’ensemble des personnes présentes se retrouvent soumises à des mesures coercitives», écrit-il ce 17 juin dans la Tribune de Genève.
«Le droit international est clair, a rappelé à cet égard l'Ong Amnesty International. La présence d’actes de violence isolés ne suffit pas à qualifier toute une manifestation de non pacifique ni à justifier des mesures généralisées. Un rassemblement ne perd sa protection que lorsque la violence est grave et généralisée.»
En outre, certaines violences auraient été directement subies par des témoins sur place. Un homme de 28 ans affirme avoir été violemment frappé par des policiers en civil, dimanche soir à Genève, en marge de la manifestation anti-G7.
Des plaintes se précisent
Blessée par un projectile durant la manifestation et en difficulté respiratoire à cause des gaz lacrymogènes, la conseillère municipale Julia Gosse (Ensemble à Gauche/Union populaire), a pour sa part déposé plainte le 16 juin pour abus d’autorité et lésions corporelles.
Menottée et emmenée au poste, avant d'être relâchée, la députée d'Ensemble à gauche lausannoise Mathilde Marendaz pourrait aussi déposer plainte pour séquestration et violation des droits, suite à sa nuit passée dans la nasse à Genève. Critiquée par le PLR, elle a par ailleurs annoncé le 16 juin avoir déposé une plainte pénale contre le PLR Vaud pour «diffamation et calomnie». Un signe parmi d'autres des fortes exacerbées entre la gauche et la droite sur le dossier G7.
Face aux critiques de la gauche des services de Carole-Anne Kast, la droite est d'ailleurs venue à son secours. Les députés PLR genevois Cyril Aellen et Thierry Oppikofer ont ainsi accusé le PS de lâcher sa propre magistrate et de pousser l'ingratitude jusqu'à réclamer sa démission. C'est en particulier le PS Ville de Genève, et non le PS genevois, qui évoque «des démissions», sans nommer Carole-Anne Kast:
Des personnalités d'Ensemble à gauche, mais aussi le Syndicat des services publics (SSP), ont quant à eux réclamé explicitement la démission de la conseillère d’État.
Parler aussi des erreurs
Du côté de la députation du Parti socialiste genevois, si les choses sont plus nuancées, le mécontentement est bien présent. Contacté, le député Sylvain Thévoz répond que, personnellement, il ne demande pas la démission de la conseillère d’Etat. «Je demande qu'elle tienne son rôle de magistrate en charge de la police, qui n’est pas celui de porte-parole de la police. Comme tout corps professionnel, on attend de la police qu'elle reconnaisse quand elle a des pratiques qui s'écartent de bons usages. Et notamment avec cette nasse qui était, selon plusieurs témoignages, disproportionnée et violente, avec notamment des mineurs séparés de leurs parents, et une femme de 86 ans retenue durant de longues heures, etc».
Dans son rôle, poursuit le député, «elle doit garder une certaine distance critique et éviter de prendre la défense inconditionnelle de la police au même titre que l'on 'défend ses troupes', car je ne pense pas que ce soient ses troupes. Elle doit plutôt encourager la police à reconnaître lorsqu’elle est allée trop loin et trop fort. On parle d’une critique positive, qui permet de réfléchir comment la police peut être meilleure. Avec le recul de 48 heures déjà, c’est l’occasion d’une lecture un minimum critique sur ces pratiques».
Faire mieux la prochaine fois
Pour Sylvain Thévoz, il s'agit de responsabiliser les services de la magistrate en termes de ce qui s'est passé moins bien que prévu, et de faire toute la transparence sur les couacs. «Tout ne peut pas toujours être de la faute de ces mystérieux black blocks, ils ne peuvent pas porter l'entier de la responsabilité de certaines dérives ou pratiques qui sont pour le moins discutables. Nous avons des enseignements à tirer de cette expérience. Et souhaitons entendre plus clairement la magistrate communiquer sur les façons de faire mieux la prochaine fois.»
Contactée, Carole-Anne Cast met les points sur les «i»: «Je ne défends pas inconditionnellement la police. Je pense que les collaborateurs de la police qui ont l'habitude de travailler avec moi le savent. Mais j'estime que je leur dois une certaine loyauté quand ils font bien leur travail».
S'agissant des attentes du PS, la magistrate estime qu'elles sont prématurées. «Si ce que le PS attend, c'est que, à chaud, je condamne des actions de la police, si le PS veut cela de ses conseillers d'Etat, alors il faut qu'il arrrête de vouloir des conseillers d'Etat».
«Il y a un temps pour tout»
La magistrate se veut pour autant rassurante: «Cela ne signifie pas que je ne veux pas faire d'analyse, nous sommes parfaitement capables d'autocritique. Mais il y a un temps pour tout, et c'est ce que des gens ont de la peine à entendre. Je comprends que quand on a passé cette nuit-là en rétention, on doit être dans l'émotion, surtout pour ceux qui n'ont rien à se reprocher. Mais pas que les commentareurs, fussent-ils élus, s'attendent à ce qu'on soit capables de tirer des conclusions à chaud et à vif».
Pour l'instant, rappelle la conseillère d'Etat, «la police est toujours mobilisée. Quand ce sera fini, nous allons faire des analyses et montrer tout ce qui a bien et moins bien marché; mais ce ne sera pas dans les temps que certains attendent.»