A la fois doux et déterminé, Anoush Abrar, 50 ans, l’un des plus grands portraitistes de sa génération, fait son entrée dans la rédaction de L’illustré avec une présence aussi discrète que magnétique. Très vite, le mystère s’éclaire: on comprend pourquoi les stars qui se dérobent habituellement à l’objectif consentent à suspendre le temps devant ses flashs.
Depuis 2018, cet artiste suisse d’origine iranienne arpente les coulisses du Montreux Jazz Festival. Son regard, sensible et patient, saisit ce qui échappe souvent aux autres: une émotion fugace, un silence, une force ou, à l’inverse, une vulnérabilité bouleversante. A l’aube de la 60e édition de ce mythique marathon musical, qui fera vibrer les rives du Léman du 3 au 18 juillet, celui qui enseigne aussi à l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL) nous dévoile les coulisses de son ouvrage «Elegance of Time», qui vient de sortir.
Anoush Abrar, comment est né votre livre «Elegance of Time»?
Il n’était pas prévu. Quand j’ai commencé à photographier le Montreux Jazz, en 2018, je disais à tout le monde: «On verra dans dix ans.» J’aime les projets qui prennent du temps. Au début, personne ne savait vraiment ce que j’allais faire. Je travaillais dans mon coin. Puis les images se sont accumulées, les histoires aussi. En 2024, quelque chose a changé. Avec la Scène du Lac et les nouveaux espaces du festival, les images sont devenues plus libres. Les 60 ans du Montreux Jazz ont ensuite servi de déclencheur. Le livre est arrivé naturellement.
Photographier des stars, est-ce devenu plus simple pour vous au fil du temps
Plus simple, non. Mais j’ai compris quelque chose: les artistes sentent immédiatement si vous avez faim de leur photo. Au début, tu peux être impressionné. Puis, un jour, cette fascination disparaît. Tu comprends que tu es là pour raconter une histoire, pas pour collectionner des célébrités. Aujourd’hui, je regarde rarement qui je vais photographier. Je découvre souvent l’artiste quelques minutes avant la séance. Je ne veux pas connaître son nombre de followers ni son statut. Je veux rencontrer une personne. Je suis dans la posture d’un artiste qui parle à un autre.
Certaines vedettes sont très difficiles à approcher. Réussir à les immortaliser ne doit pas être toujours évident.
Ces artistes viennent travailler, pas poser. Le minimum que j’ai obtenu, c’est quatorze secondes. Deux fois. Avec Carlos Santana et Alanis Morissette. Quatorze secondes, pas une de plus. Tout est déjà installé. Tu sais exactement où tu vas les placer. Tu déclenches, puis ils repartent. Mais c’est aussi ça qui est excitant. Il faut être prêt. A l’inverse, certains restent dix ou quinze minutes. Pour moi, c’est du luxe absolu!
Vous avez une anecdote qui résume bien cette réalité?
Sam Smith. Tout le monde était en retard, la séance semblait compromise. Il descendait déjà vers la scène lorsqu’il s’est arrêté net en disant: «J’avais promis une photo avec Anoush.» Il est revenu spécialement pour trente secondes. Trente secondes qui ont donné une de mes images préférées de cette année-là.
Les refus restent fréquents?
Oui, et il faut les accepter. Jorja Smith, par exemple, je ne l’ai jamais eue. Toute l’équipe voulait qu’elle fasse la photo. Les managers aussi. Mais elle ne voulait pas. Fin de l’histoire. Les gens oublient souvent que les artistes vivent une existence totalement anormale. Ils changent de ville chaque jour, d’hôtel chaque jour. Ils passent leur temps à voyager, à monter sur scène, à répondre à des sollicitations permanentes. On ne sait jamais ce qui s’est passé dans leur journée avant qu’ils arrivent devant toi.
C’est cette réalité qui explique certains comportements de diva?
Certainement. Par exemple, si un artiste demande des M&M’s d’une seule et même couleur, je ne pense pas que cela soit pour installer un rapport de force désagréable. J’imagine que c’est avant tout pour retrouver du familier dans un cadre qui change chaque jour. Et puis, il faut garder en tête que plein de festivals ne font pas les choses aussi bien que Montreux. Ne demander que des M&M’s jaunes, c’est aussi s’assurer que les autres demandes plus rudimentaires soient scrupuleusement respectées.
Votre travail ressemble presque à une performance sportive pendant le festival. Vous avez une routine particulière?
Depuis que je photographie à la fois le Belvédère (la loge privée du festival, ndlr) et les coulisses, je dois tenir physiquement et mentalement pendant seize jours. Je me lève, je mange léger, je fais un peu de yoga ou des étirements, puis je pars travailler. Ensuite, il faut rester concentré pendant des heures. Mon défi n’est pas seulement de photographier les artistes, mais de trouver chaque jour une idée. Il faut être créatif, rapide et ne pas se laisser envahir par le stress. Je fais très attention à mon sommeil, à mon alimentation et à mon énergie. Eux sont en performance sur scène; moi, je suis dans une autre forme de performance derrière l’appareil. Au fil des années, j’ai compris qu’il fallait gérer son endurance comme un athlète.
Ça coince, parfois?
Il y a toujours un moment, pendant le festival, où l’on atteint une forme de saturation. Ce jour-là, il faut l’accepter, rentrer chez soi et récupérer. Le lendemain, tout repart. C’est une expérience aussi intense qu’exigeante. Et après, quand tout s’arrête, c’est terrible! Toutes les personnes liées au Montreux ont le blues du Jazz pendant quelque temps (rires).
Vous parlez souvent d’élégance dans votre rapport aux artistes. C’est important
Oui, parce que je ne veux pas être dans une relation de demande. Une de mes plus belles histoires concerne Raye. Après son concert, elle faisait des photos avec sa famille sur un iPhone. Je leur ai simplement dit: «Je suis là si vous voulez.» J’ai photographié un moment privilégié avec son grand-père. Quelques mois plus tard, elle a choisi cette image pour son album photo du Montreux Jazz et son équipe m’a proposé de l’acheter. J’ai refusé. Je leur avais dit que cette photo était pour eux, c’était un cadeau. Par la suite, nous nous sommes revus dans d’autres contextes. Une relation s’est créée. Pas une amitié, mais une confiance.
En parcourant vos images, on se dit que Grace Jones semble avoir laissé une trace particulière dans votre esprit.
Complètement. Quand elle est arrivée devant moi, elle était presque vulnérable. Je ne m’attendais pas du tout à ça. Sur scène, elle est gigantesque. Dans les coulisses, elle semblait fragile. Puis à un moment, je l’ai taquinée. Elle m’a regardé dans les yeux et m’a lancé: «Don’t play with me.» (Ne joue pas avec moi, ndlr.) En quelques secondes, Grace Jones est redevenue Grace Jones. Elle riait, plaisantait, provoquait. A un moment, elle m’a même attrapé les fesses. J’aime dire qu’en faisant ça Grace Jones m’a adoubé. Elle est restée près d’un quart d’heure alors que la séance devait durer quelques secondes.
Certains artistes vous surprennent-ils par leur simplicité?
Souvent. Jon Batiste, par exemple, est totalement imprévisible. C’est un personnage incroyable. Et puis il y a les histoires qui ne pourraient arriver qu’à Montreux. Trois jeunes femmes lausannoises se promenaient dans le festival lorsqu’elles ont été abordées par Jon Batiste. Il leur demande: «Vous dansez?» Elles répondent oui. «Vous voulez monter sur scène avec moi?» Elles ne savaient même pas qui il était. Quelques heures plus tard, elles dansaient avec un artiste qui venait de remporter le Grammy Award de l’album de l’année.
Le Montreux Jazz est-il vraiment différent des autres festivals?
Oui. Je me souviens de Sting, assis dans les coulisses face au lac. Il regardait l’eau avec une bouteille d’Evian à la main. Puis il a dit simplement: «Je vais aller nager.» Et il est parti se baigner avant son concert tandis qu’un garde du corps le surveillait depuis un rocher. Benson Boone a fait la même chose avec ses amis. Après le spectacle, ils ont demandé s’ils pouvaient sauter dans le lac devant le public. Le directeur du festival, Mathieu Jaton, a dit: «Bien sûr!» Et la chose a été organisée dans la foulée. Dans quel autre festival cela serait-il possible?
Avec les années, avez-vous développé une forme d’amitié avec certains artistes?
Le mot est peut-être trop fort. Mais certaines relations existent. Trombone Shorty, par exemple. Après plusieurs rencontres à Montreux, je l’ai retrouvé à Miami. Cette fois, il m’a ouvert les portes de son tour bus. Pendant que son équipe se préparait, j’ai commencé à photographier l’intérieur du bus. C’était une toute petite scène, mais pour moi elle représentait énormément.
Cette réelle intimité, c’est la prochaine étape de votre travail?
Oui. Le livre n’est pas une fin. C’est une marche supplémentaire. Mon rêve serait de retrouver l’intimité des grandes photographies des années 1960 et 1970, quand les artistes étaient photographiés dans leur chambre d’hôtel, dans les coulisses, dans des moments de vie ordinaires. Pas pour voler quelque chose, mais pour montrer une vérité. Cela prendra peut-être encore dix ans. Mais c’est précisément ce qui rend l’aventure au Montreux Jazz Festival passionnante.
Cet article a été publié initialement dans le n°24 de «L'illustré», paru en kiosque le 11 juin 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°24 de «L'illustré», paru en kiosque le 11 juin 2026.