La classe politique réagit
Boulevard Carl-Vogt: pour les commerçants, «drame social» ou «risque commercial»?

A Genève, une quinzaine de commerçants du boulevard Carl-Vogt ont reçu leur résiliation de bail pour cause de rénovation. Entre «drame social et économique» à gauche et «risque commercial» à droite, le monde politique genevois se divise sur leur sort.
1/4
A l’intersection du boulevard Carl-Vogt et de la rue du Village-Suisse, le restaurant Sole Mio est concerné par la résiliation de son bail.
Photo: Toan Izaguirre
Toan Izaguirre

Des petits commerçants expulsés et remplacés par des grands groupes? C'est l'une des craintes sur le futur des arcades commerciales du boulevard Carl-Vogt, dans le quartier genevois de la Jonction. Une semaine après l'annonce de la résiliation des baux par la propriétaire, la situation reste incertaine pour la quinzaine de commerçants, du restaurant italien à la pharmacie en passant par la fiduciaire. Contactés par Blick, la plupart expliquent être encore dans «le flou» et n'avoir pas plus d'informations. 

Beaucoup de questions restent en suspens. Les commerçants n'auraient-ils pas pu rester le temps des travaux? La régie Naef répond par la négative et explique que «l'ampleur, la durée et les contraintes de sécurité liées aux rénovations ne permettent pas le maintien d'une activité commerciale pendant le chantier». La gérance parle d'ailleurs de «résiliations de baux» plutôt que d'«expulsions», terme largement utilisé par les locataires et les personnalités politiques.

La situation de ces petites entreprises inquiète le monde politique et économique genevois. A gauche, on dénonce un «drame social et économique». A droite, les positions sont plus contrastées: certains défendent la liberté des propriétaires et invoquent un simple «risque commercial» inhérent à toute activité entrepreneuriale, quand d'autres plaident pour la protection des petits entrepreneurs. Tour d’horizon. 

Un tissu économique local menacé

Du côté du Parti socialiste (PS) genevois, une crainte: la mort du commerce de proximité. Pour son président Thomas Wenger, c'est «un drame social et économique» pour ce quartier populaire du centre-ville. Ces rénovations vont faire grimper les loyers et les petits commerçants «n'auront jamais les reins assez solides pour revenir», assène le président du PS, qui poursuit: «Les arcades seront sans doute reprises par de grands groupes qui feront main basse sur le quartier.»

Le nombre d'arcades sera modifié après les travaux, ce que confirme la gérance à Blick. «Le nombre et la configuration des arcades vont être modifiés afin d'améliorer l'exploitation future, dans l'intérêt du quartier.»

Une «maladresse»

Secrétaire général de la Chambre genevoise immobilière (CGI), Christophe Aumeunier déplore «la maladresse de la propriétaire qui n’a pas immédiatement informé et proposé une task force de relogement». L'ancien député libéral-radical (PLR) rappelle la position de la CGI «qui est de demander aux propriétaires de faire tout leur possible pour garder les locataires pendant la durée des travaux ou, lorsque cela n’est pas possible de les informer et de les accompagner dans des démarches de relogement».

Toutefois, souligne-t-il, «les travaux sont indispensables dans ces immeubles qui ne respectent plus les normes légales». Les bâtiments doivent être mis aux normes, c'est «une obligation légale qui résulte d'un choix politique». Pour le secrétaire général, la politique «du camp rose-vert qui a pour conséquence la pénurie de logement» doit désormais être assumée: «On nous dit à longueur de journée qu'on doit agir pour le climat, c'est le moment de mettre des efforts en communs pour éviter des conséquences sociales.»

«Pas de pénurie d'arcades commerciales»

Il admet une situation «qui impose l'empathie» pour les commerçants, mais «il n'y a pas de pénurie de surfaces commerciales à Genève», souligne-t-il. Diagnostic partagé pour le président du PLR, Pierre Nicollier: «Oui, c'est un défi de changer d'arcade commerciale, mais il y a 6% de vacance, argumente-t-il. C'est aux entrepreneurs d'aller négocier de nouveaux locaux commerciaux pour continuer leur modèle d'affaires, ça fait partie du risque commercial.» 

Sur ce point, la régie indique à Blick que «la bailleresse a engagé des échanges avec les commerçants afin d’examiner, au cas par cas, les situations individuelles et les possibilités d’accompagnement, notamment dans la recherche de nouvelles surfaces commerciales disponibles.» 

Des pratiques «de prédateurs»

Pour le Mouvement Citoyen Genevois (MCG), les responsables sont à chercher du côté de Bâle. Son président, François Baertschi, se dit «scandalisé» par le traitement infligé aux petits commerces et dénonce sans détour «des pratiques de prédateurs». Il ne mâche pas ses mots: «La Caisse de pension de Bâle-Ville (PKBS) (propriétaire des immeubles, ndlr) joue les corsaires hors de Bâle.» Il demande au Conseil d'État genevois de faire pression sur son homologue bâlois afin d'intervenir auprès du propriétaire institutionnel. «Ce n'est en tout cas pas acceptable que les commerces de la Jonction financent les retraites des fonctionnaires de Bâle-Ville», affirme-t-il.

Ce vendredi soir, commerçants et habitants et l'Asloca se réunissent. Tous espèrent une réaction du Conseil d'État, qui garde pour l'instant le silence.

Articles les plus lus