Blessure, échec, déception…
«La fin précipitée d'une carrière sportive peut mener à une crise identitaire»

Les images de Lindsey Vonn, transportée en hélicoptère à la suite d'une grave chute lors des JO de Cortina, ont fait le tour du monde. Et posent une question douloureuse: comment les athlètes encaissent-ils une retraite qu'ils n'ont pas choisie? Et que font-ils après?
A l'image de la skieuse Lindsey Vonn, une carrière étincelante peut être brusquement freinée ou interrompue par une blessure.
Photo: Keystone
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Ellen De MeesterJournaliste Blick

Elle voltigeait dans les airs, suspendue au-dessus de la piste olympique de Cortina d'Ampezzo, sous les yeux éplorés du monde entier. Le 8 février, Lindsey Vonn, star américaine de ski alpin, a coupé le souffle de ses nombreux fans en chutant lourdement, se fracturant le tibia au passage L'ambition héliportée, les espoirs effondrés, elle subissait quatre opérations compliquées en Italie, tandis que son père annonçait la fin probable de sa carrière

Loin de se laisser abattre, la célèbre skieuse affirme sur Instagram qu'elle se réjouit du du moment où elle pourra de nouveau se tenir au sommet d'une montagne. Le discours d'une véritable battante, ainsi que le confirme d'emblée le Dr. Olivier Schmid, psychologue FSP spécialisé en psychologie du sport au Swiss olympic medical center de l'Hôpital La Tour, à Genève: «Il faudrait s'abstenir de condamner Lindsey Vonn à la retraite si vite. On ne peut se prononcer sur son cas sans en savoir davantage. Il faut se rappeler qu’elle s’était déjà arrêtée dans le passé, avant de revenir en force. Je pense également à l’exemple de Rafael Nadal, enterré par les médias à plusieurs reprises depuis 2010, à la suite de blessures, des années avant qu’il ne tire réellement sa révérence.»

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Si l'intéressée, désormais de retour aux Etats-Unis, n'a pas évoqué sa retraite, sa blessure pose tout de même une question délicate: que traversent les sportifs d'élite lorsque leur passion, celle qui a obnubilé leur existence durant des années, s'évapore entre les hélices d'un hélicoptère? Ou que l'élan de leur carrière est brusquement freiné, malgré leur volonté? 

Une possible crise identitaire

«Qu’il s’agisse d’un échec, d'une non-sélection, de la fin inattendue d’un contrat ou encore d’une blessure, tout un rythme de vie et un certain niveau financier peuvent disparaître d’un seul coup, explique notre intervenant. C'est un processus de deuil, qui peut naturellement s'accompagner de dépression ou d’anxiété. Si aucun rôle ou plan de carrière n'avaient été préalablement explorés, cela peut mener à une détresse identitaire importante. Sans oublier les éventuelles difficultés financières, car minoritaires sont les sportifs qui peuvent se permettre de ne plus travailler après la carrière d'athlète.» 

Ainsi que le souligne le spécialiste, le fait de s’ajuster mentalement et physiquement à une fin de carrière peut prendre du temps: «On s’alimente différemment, le mode de vie change drastiquement, le corps change… Si on a pu anticiper et se donner les moyens de préparer cela, il est possible de bien le vivre, même si cela peut rester difficile. Mais ce n’est pas toujours faisable, hélas, surtout lorsque la carrière prend fin abruptement.» 

Détacher son identité profonde du sport

Pour cette raison, le Dr. Schmid souligne l'importance d'anticiper ces risques, même lorsque le sportif est dans la fleur de l'âge, semble invincible et enchaîne les victoires. Cela peut effectivement permettre d'éviter le phénomène de forclusion identitaire, soit la fusion de son identité identitaire et du rôle d'athlète, au point de bloquer toute projection ou exploration d'alternatives.

«Même lorsque la carrière bat encore son plein, il serait idéal que l’athlète réalise qu’il ou elle n’est pas uniquement cela, qu’il a d’autres rôles et de facettes dans son concept de soi, résume notre intervenant. Car lorsqu’on ancre, le plus souvent de manière inconsciente, son identité exclusivement dans le sport, une retraite précipitée peut poser des défis considérables, avec parfois un sentiment d’effondrement.» 

Ainsi que le souligne le Dr. Schmid, l'immense majorité des sportifs passent, à un moment ou un autre, par une reconversion professionnelle, ne serait-ce que pour des raisons financières. Raison de plus d'essayer de se projeter dans d'autres activités épanouissantes, même lorsque notre passion initiale assouvit encore tous nos besoins. 

Et même si cette idée semble totalement contre-intuitive: «On sait notamment que sur les milliers d’athlètes qui, aux Etats-Unis, évoluent dans l'élite universitaire en baseball ou en football américain, moins de 2% parviendront à atteindre le niveau professionnel, indique le spécialiste. Or, une majorité d’entre eux pense qu’ils feront partie de ces 2%, investissent tout dans leur sport et n'envisagent absolument pas d'autres options de carrière.»

Certains sportifs se réjouissent de la retraite

Si Lindsey Vonn semble fermement décidée à rechausser les skis, certaines personnes accueillent la fin de leur parcours de compétition avec une forme de soulagement: «Il se peut qu’on ait envie de passer à autre chose, de se consacrer à sa famille ou d’explorer d’autres rêves qu’on avait mis de côté pour se consacrer au sport, constate le Dr. Schmid. La passion sportive s’accompagne de beaucoup de sacrifices. Elle peut être harmonieuse comme obsessive, mais on cède quand même une large partie de notre existence aux entraînements physiques, à l’alimentation adaptée et aux voyages. Ce cap peut être stressant et angoissant, certes, mais n’entraîne pas toujours une détresse inconsolable. Certains le vivent plutôt bien, voire même comme un soulagement.»

Il n'est d'ailleurs pas toujours nécessaire de se réinventer totalement, pour démarrer une seconde carrière après le sport d'élite. Notre intervenant pointe en effet la possibilité de retrouver des bénéfices aussi similaires que possible à ceux de la carrière sportive et de la compétition, mais dans un autre contexte: «Les athlètes pensent souvent que leur sport constituait leur seule aptitude. Mais ils ont, consciemment ou non, développé de nombreuses compétences, dont la gestion du temps, la régulation émotionnelle, la capacité de faire face à l’adversité ou encore la résolution de conflits. Ces aptitudes sont transférables et utiles dans divers domaines. Il y a potentiellement des opportunités pour la performance, l'adrénaline et la dopamine partout!» 

Les athlètes suisses dans leur vie d'«après»

Souvent, il est même possible pour ces championnes et champions, lorsque ceux-ci le souhaitent, de garder un pied ancré dans l'univers de leur sport. Prenons Martina Hingis, par exemple, devenue mentor de jeunes sportives telles que Belinda Bencic, commentatrice sportive pour la SRF et ambassadrice de l'Académie suisse du tennis, après sa retraite en 2017. Elle se consacre, en parallèle, à sa vie de famille, étant mère d'une petite Lia née en 2019. 

La sprinteuse romande Léa Sprunger, de son côté, s'est lancée dans les études en suivant un MAS en administration sportive. Après avoir quitté la compétition en 2021, elle a également rejoint le comité de l'organisation Athletissima, collabore avec la RTS et développe l'entreprise Smove fondée avec sa soeur Ellen, tout en savourant une plus grande liberté au quotidien, soulignait-elle auprès du magazine «Femina».

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Autre exemple: le cycliste Fabian Cancellara, titulaire de trois médailles olympiques, ne s'est jamais affranchi de sa passion, lui non plus, et dirige désormais sa propre formation, Tudor Pro Cycling. Après sa retraite sportive en 2016, il est également devenu ambassadeur de la marque horlogère Tudor. 

Roger Federer et Didier Cuche polyvalents

Inutile, en outre, de présenter le célébrissime Roger Federer, désormais businessman international, investi dans de prestigieuses marques telles que On et à la tête de sa propre fondation éponyme. L'ex-skieur alpin Didier Cuche, quant à lui, se décrit désormais sur son site comme étant ambassadeur de marques (comme Head et Audi), conférencier, ambassadeur sportif, supporter et père de famille. 

Au niveau international, d'autres exemples marquants incluent Vitali Klitschko, ancien boxeur professionnel désormais maire de Kiev, ainsi que le joueur de basket Bill Bradley, membre du Sénat américain jusqu'en 1997. Toujours aux Etats-Unis, l'éminente nageuse Diana Nyad est devenue autrice et journaliste, dont les mémoires «Find a way», publiés en 2015, se sont rapidement retrouvés au rayon des best-sellers. Autant de preuves que la vie est loin de s'arrêter après la compétition: elle peut même donner l'impression de recommencer. 

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