«Et là, tout à coup, coup de foudre, de cœur, d’éclat peut-être même, un spectacle conçu, pensé, mûri par un Morgien de 29 ans, Philippe Saire.» C’est en ces mots que le journaliste Jean-Pierre Pastori présentait dans L’Hebdo la première création de la Compagnie Philippe Saire, Encore torride, en novembre 1986. Cette chorégraphie, jouée à l’Opéra de Lausanne, est une allégorie de l’élévation et de la chute, inspirée par le mythe d’Icare.
Quarante ans après cette chronique de son spectacle, le principal intéressé nous reçoit dans sa villa. Cheveux rebelles, chemise bleu sombre, regard doux et voix posée, il se livre sur sa carrière de danseur et chorégraphe au sein de la compagnie qui porte son nom. «J’ai eu beaucoup de réserve pendant longtemps à appeler cela une compagnie car, pour moi, cela impliquait qu’il devait y avoir des gens engagés à plein temps. Dans le premier spectacle, on était six danseurs. Dans une autre création, il y avait trois danseurs, mais pas les mêmes. Je n’ai jamais eu une troupe permanente.»
Au-delà de ce que le spectateur voit sur scène, une prestation de danse demande un travail considérable en coulisses et au bureau: recherches de fonds et de lieux où se produire, organisation, comptabilité... «Pour faire tout ce travail qui n’est pas artistique, les danseurs sont obligés de se constituer en compagnie», souligne Philippe Saire, qui avoue avoir donné son nom au groupe pour ne pas s’en lasser, une solution «informative et pratique».
Dès 1986, une fondation voit le jour pour la compagnie. «On m’a conseillé de le faire pour avoir accès aux sponsors plus aisément.» Dans les premiers temps, Philippe Saire se charge seul de l’administration, des recherches de fonds et de la comptabilité, en plus de la création artistique et de son emploi à temps partiel. En quatre décennies, une trentaine de pièces ont vu le jour pour plus de 1800 représentations à travers le monde.
De l’instit au danseur
Bien avant la création de la compagnie, la danse n’était qu’un loisir pour Philippe Saire, elle s’est invitée dans son temps libre sans crier gare. Cet enfant d’une famille modeste avec un père rotativiste et une mère femme au foyer, né en 1957 en Algérie et arrivé en Suisse à l’âge de 5 ans, se destine au métier d’instituteur. Brevet en main à 20 ans à peine, il décide de s’offrir un stage d’arts scéniques. «C’était un stage à Leysin avec du théâtre, du mime et de la danse. J’étais plutôt attiré par le théâtre, mais j’ai découvert la danse et j’ai vraiment beaucoup aimé. J’ai éprouvé des sensations d’une immense liberté, que je n’avais jamais connues auparavant.» La danse devient alors un plaisir en marge de sa carrière d’enseignant.
Quand l’envie d’un changement de voie se fait sentir, Philippe Saire reste raisonnable et prudent. «J’y suis allé très précautionneusement. J’ai d’abord pris une année sabbatique pour me former. Je suis allé à Paris où j’ai pris des cours de danse et de théâtre pendant un an.» A son retour en Suisse, le jeune enseignant attrape la fièvre de l’art, mais il ne se jette pas à l’eau sans bouée. «J’ai demandé à travailler à mi-temps. Le matin, je travaillais dans l’enseignement et l’après-midi, dans la préparation des spectacles. J’ai fait cela pendant trois ans, ensuite j’ai pris une nouvelle année sabbatique, puis j’ai quitté l’enseignement. Au début de ma carrière dans la danse, je gagnais moins que comme instituteur, mais je gagnais quand même quelque chose.»
Le danseur est invité dans des projets locaux et dans plusieurs compagnies parisiennes. «A l’époque, peu de garçons dansaient, donc j’ai été vite sollicité. Petit à petit, j’ai commencé à être repéré.» Entre deux représentations de danse, Philippe Saire expérimente la création en duo avec Anne Grin, danseuse et chorégraphe vaudoise. Puis vient le premier spectacle chorégraphié pour un groupe à l’Opéra de Lausanne, qui offrait des opportunités à de jeunes chorégraphes.
«J’ai vite pris goût à la chorégraphie et j’ai moins dansé pour les autres. Je commençais de plus en plus à me dire: 'Ah, je n’aurais pas fait ça comme ça!' Alors, plutôt que d’être la personne qui a des réserves sur une pièce, j’ai décidé de faire mes propres chorégraphies.» Dans la création, Philippe Saire trouve la liberté de s’exprimer en «inventant le mouvement au fur et à mesure» et en refusant de faire deux fois la même chose, préférant explorer des thèmes inédits à chaque nouveau spectacle.
Lausanne, ville d’opportunités
Depuis son arrivée en Suisse, Philippe Saire, alors résident de Morges, entretient un lien particulier avec Lausanne. Il a d’ailleurs rendu hommage à sa topographie vallonnée avec son projet Cartographies, lancé en 2002 pour faire sortir le spectacle des théâtres en dansant dans l’espace urbain. A Lausanne, il a aussi trouvé de bons danseurs qui se débrouillaient pour se former ailleurs, la capitale vaudoise ne comptant alors pas encore d’école; aujourd’hui, La Manufacture, Haute Ecole des arts de la scène, remplit ce rôle.
Après avoir répété dans un studio morgien, la nécessité d’avoir un soutien de la ville, difficile du côté de Morges, pousse également le chorégraphe à Lausanne. «J’y cherchais une salle de répétition et j’ai visité plusieurs endroits, dont un studio dans un immeuble à côté des Docks. Ce lieu ne convenait pas, mais j’ai repéré un hangar juste à côté. J’y suis entré avec un ami architecte, on s’est regardés et on s’est tout de suite dit que ce serait plus qu’une salle de répète.» Cette intuition première se concrétisera bientôt dans le Théâtre Sévelin 36.
Dès lors, Philippe Saire porte la double casquette de directeur de sa compagnie de danse et de directeur du théâtre qu’il a fondé à Sévelin. «J’ai toujours voulu dissocier clairement les choses. Il y a une association, qui est celle du théâtre, une fondation, qui est celle de la compagnie et deux budgets séparés.» Ainsi, il ne s’autoprogramme pas lors des Printemps ou des Quarts d’heure, les deux rendez-vous phares de la saison du Théâtre Sévelin 36. Après de nombreuses années de ce double travail, Philippe Saire décide de quitter la direction du théâtre pour se concentrer sur la création avec sa compagnie. Kylie Walters, danseuse et chorégraphe d’origine australienne, a pris sa succession en janvier 2024.
Autre casquette récemment déposée: celle d’enseignant à La Manufacture, où il donnait des cours de pratique du mouvement depuis 2003. De sa formation d’instituteur, il a toujours gardé l’envie de transmettre. «Au début, j’enseignais très régulièrement. Ensuite, j’ai mis en place plutôt des ateliers intenses d’un mois avec une représentation à la fin.» C’est dans ce cadre qu’il renoue avec son amour premier pour le théâtre et s’essaie à la mise en scène avec la pièce Angels in America, adaptée de l’œuvre de Tony Kushner et qui tournera plus tard pendant deux ans, entre 2019 et 2021.
Quarante ans de hauts et de bas
Philippe Saire considère cette pièce de théâtre comme l’une des réussites de sa carrière. Regard au loin sur le Léman qui se détache dans une vue impressionnante depuis sa terrasse, il analyse les quarante ans écoulés en se remémorant les meilleurs moments. «Je suis satisfait d’avoir réussi à inventer chaque fois de nouvelles formes. Par exemple, je me suis lancé dans un spectacle pour jeune public, Hocus Pocus.
En juin passé, on a joué la 400e à Montréal, ce qui est exceptionnel. Je suis fier d’avoir provoqué le rire d’autant d’enfants avec ce spectacle.» Cette chorégraphie pour deux danseurs fonctionne avec le même dispositif scénique que la pièce pour adultes Vacuum: dans le noir, deux néons permettent de détacher les corps et les gestes dans la lumière. En 2025, il réitère l’expérience pour la jeunesse avec la chorégraphie Bachibouzouk, où les danseurs interagissent avec des bâches sur scène.
Les réussites font sourire et donnent de la motivation dans les moments plus compliqués. «Ce n’est pas un long fleuve tranquille, quand même, 40 ans de compagnie!» lâche Philippe Saire en parlant de ces instants de doute où l’on se sent en décalage par rapport à ce qui se fait, où l’on se demande s’il faut vraiment continuer. «La difficulté est aussi d’entretenir des liens importants, par exemple avec les théâtres qui programment les spectacles ou avec les personnes qui apportent un soutien financier.»
En danse contemporaine, comme ailleurs, certains stéréotypes sont tenaces et ont poursuivi Philippe Saire. «Sans connaître, les gens pensent souvent à des danseurs qui se roulent par terre et qui se jettent contre les murs, dans une forme grave et abstraite. Je me suis toujours battu contre ces clichés en faisant un travail de médiation pour aller vers le public et augmenter la reconnaissance du métier.» Il y a quatre décennies, Philippe Saire a choisi de s’installer à Lausanne, car il percevait le potentiel présent dans cette ville. Aujourd’hui encore, il remarque «une force importante de création en Suisse romande». Pionnier dans le domaine en Romandie, il aura certainement contribué à rendre la région incontournable pour la danse contemporaine.
Cet article a été publié initialement dans le n°18 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 avril 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°18 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 avril 2026.