Sur la Riviera, les villages de Chardonne et Corseaux offrent une vue sublime sur le Léman. Avec, au premier plan, les vignobles en terrasse d’où coule le «joli vin blanc» si cher au cœur des Vaudois. Un décor de carte postale qui se paie cher: dans la région, les prix de l’immobilier sont plus élevés que la moyenne cantonale de près de 30%, selon une étude de la BCV de novembre 2025.
Sous l’autoroute A9, à cheval entre les deux villages, une société nommée Henny Frères SA est l’heureuse propriétaire au registre foncier de six parcelles offrant un dégagement spectaculaire sur la plaine du Rhône. Autrefois occupées par des maraîchers, d’immenses serres y sont laissées à l’abandon depuis des années, au point que de la végétation pousse à l’intérieur. Juste en face, un petit immeuble a été rénové il y a deux ans pour devenir habitable, malgré sa situation en dehors de la zone à bâtir. Le reste des terrains est composé de parcelles agricoles et viticoles, situées dans la zone de Lavaux, qui est inconstructible et protégée dans la Constitution en tant que paysage exceptionnel, selon la volonté du peuple vaudois.
Vente aux enchères annulée
Présidée par un agriculteur du Gros-de-Vaud, la société Henny Frères a pour co-administrateur un autre paysan nommé Emmanuel Crausaz, qui est aussi l'ancien directeur de la société Orllati environnement SA à Fribourg. Henny Frères, pour qui Emmanuel Crausaz possède la signature individuelle, a des buts en lien avec l'agriculture. Mais elle est liée au groupe Orllati, qui possède par le biais de cette SA une vingtaine de parcelles situées en zone agricole ou viticole dans le canton de Vaud.
Le jour de notre visite, les Alpes sont encore nimbées d’une neige de printemps qui scintille au soleil. «C’est Orllati qui est propriétaire, confirme d’entrée de jeu un ouvrier occupé à des travaux de terrassement devant les serres. Evidemment qu’il rêve de construire ici, mais je ne sais pas quand ce sera possible.»
Un complexe immobilier à Treytorrens
Cet exemple est d’autant plus préoccupant que la Suisse romande vit actuellement une crise viticole. «Il y a autour de moi des situations qui deviennent dramatiques, commente un viticulteur du coin. Et dans l’agriculture aussi. Nos revenus baissent et on a de moins en moins de moyens pour acheter des terres.» Dans la région, le groupe Orllati a en outre fait parler de lui à travers la construction d'un complexe immobilier sur un ancien site viticole à Treytorrens.
Nous avons contacté la fondation Franz Weber, qui couve Lavaux comme le plus précieux des trésors. Comment réagit-elle au fait que le groupe Orllati ait également mis la main sur les parcelles de Chardonne et Corseaux? «Avec inquiétude», nous répond Anna Zangger, membre de la direction de la Fondation Franz Weber et codirectrice d’Helvetia Nostra. «En principe, les parcelles colloquées en zone agricole (ou viticole) sont inconstructibles et doublement protégées, en Lavaux, par la Loi sur l’aménagement du territoire et la Loi sur le plan de protection de Lavaux. Il n’est pas impossible que certaines acquisitions puissent être une forme de spéculation immobilière, en espérant exploiter certaines exceptions légales.»
Responsabilité des communes
L’avocate de profession s’interroge en outre sur «le mécanisme qui a permis à un groupe de promotion immobilière d’acquérir ces parcelles, même indirectement.» Selon elle, «ce type de montage mérite une vigilance particulière. Les communes et la Commission foncière (CFR I, en charge d'autoriser les ventes de parcelles en zone agricole, ndlr) doivent également prendre leurs responsabilités pour empêcher des projets immobiliers hors zone à bâtir, la protection de leurs villages et paysages, tout particulièrement en Lavaux, et éviter de de manière générale le contournement des lois.»
Nous avons tenté de questionner la syndique de Chardonne, Maria Alice Reymond. Il n’a pas été possible de lui parler au téléphone, le greffe nous ayant fait savoir qu’il fallait envoyer les questions par e-mail. La secrétaire nous a ensuite répondu par écrit que «la Syndique a bien pris connaissance de votre demande et vous informe que ces questions relèvent du droit privé.» Quant au syndic de Corseaux Christian Minacci, il n’a pas donné suite à deux courriels et un appel au greffe.
«Les élus sont les premiers à nous avoir abandonnés. Si eux ont peur, que voulez-vous que nous fassions?» demande un paysan désabusé qui a souhaité rester anonyme.
Cet article est un extrait de notre enquête consacrée aux acquisitions foncières du groupe Orllati en Suisse romande. L'intégralité de l'enquête est à retrouver ici.