Agriculteur à la retraite, Charles-Henri Fuchs a vécu durant vingt-cinq ans avec sa femme et ses quatre enfants à la Flogère, un domaine enchanté situé dans le district de Morges. Propriété d’Henny Frères SA, le complexe est laissé à l’abandon depuis plusieurs années, à l’image des serres de Lavaux. Lors de nos visites, seules quelques vaches appartenant à un agriculteur du coin étaient présentes dans le hangar, et la ferme était envahie de végétation.
Présidée par un agriculteur du Gros-de-Vaud, la société Henny Frères a pour co-administrateur un autre paysan nommé Emmanuel Crausaz, qui est aussi l'ancien directeur de la société Orllati environnement SA à Fribourg. Henny Frères, pour qui Emmanuel Crausaz possède la signature individuelle, a des buts en lien avec l'agriculture. Mais elle est liée au groupe Orllati, qui possède par le biais de cette SA une vingtaine de parcelles situées en zone agricole ou viticole dans le canton de Vaud.
Quand les industriels s’offraient des biens agricoles
Sur un mur du salon de l’appartement de Montricher où Charles-Henri Fuchs vit désormais avec son épouse, on trouve une photographie de l’exploitation durant ses grandes années. Arrivé en 1992, l’agriculteur était actif dans l’engraissement de taureaux et les cultures: blé, orge, maïs, colza. Il n’a jamais été propriétaire de la Flogère. Le domaine était en mains d’une héritière du groupe Von Roll, vestige d’une époque où les industriels s’offraient des biens agricoles - avant la Loi sur le droit foncier rural de 1991. «En 2013, une façade de la maison menaçait de s’effondrer, raconte Charles-Henri Fuchs devant une tasse de café. La propriétaire a voulu vendre, pour 2,8 millions. Je n’avais pas les moyens d’acheter. Les banques ne prêtaient pas, et Prométerre ne me proposait qu’un franc le mètre carré, soit 350’000 francs.»
En tant qu’exploitant au bénéfice d’un bail à ferme durant de nombreuses années, Charles-Henri Fuchs aurait pourtant été prioritaire pour le rachat du domaine. Mais au lieu de cela, il a assisté, impuissant, à un étrange ballet: «D’abord, la maison bernoise Marti (active dans la construction, ndlr) est arrivée, avec un paysan de Lucerne nommé Urs Bernet. Je pensais qu’ils allaient faire une offre d’achat, mais il ont seulement loué, et ce Monsieur Bernet m’a engagé comme employé durant quelques années, avant de résilier mon contrat au motif que je coûtais trop cher.»
Un paysan de Lucerne actif dans le gravier
Urs Bernet n’est pas n’importe qui. Selon un article publié en 2016 par la «Luzerner Zeitung», il a été durant des années une figure majeure de l’industrie du gravier dans l’arrière-pays lucernois, ainsi que l’un des plus importants éleveurs du canton. On lui prêtait un rôle similaire à celui d’Emmanuel Crausaz, soit d'être un paysan au service d’intérêts économiques étrangers à l’agriculture.
La présence à la Flogère de cette personnalité alémanique, qui a depuis disparu des radars, n’est pas un hasard. Car ce domaine est situé au-dessus d’un important gisement de gravier, dans la prolongation du bois de Ballens, occupé en 2024 par des activistes du mouvement Grondements des terres. Les géants Holcim et Orllati s’y font la guerre pour la maîtrise des parcelles porteuses de revenus colossaux.
Un ancien conseiller d'Etat
A la Flogère, ce sont les hommes d’Orllati qui ont succédé à ceux du Bernois Marti. Sans surprise, Emmanuel Crausaz était présent lors de la visite en vue de l’acquisition, mais pas seulement. Selon Charles-Henri Fuchs, une personnalité de poids s’est également rendue sur les lieux à cette occasion: Pierre-François Veillon, qui fut conseiller d’Etat avant de retourner à son bureau de comptabilité et de gestion agricole à Bex, puis conseiller national jusqu’en 2015 sous la bannière de l’UDC. Un nom que l’on retrouve dans le cadre de la vente des Ursins, ce somptueux domaine situé dans le district de Morges dont Blick vous racontait l’histoire récemment. A quel titre l’ancien ministre était-il impliqué dans ces ventes? Contacté, il confirme avoir été «mandaté par la propriétaire pour vendre le domaine» et avoir eu «des contacts avec Marti dans ce cadre-là.» Mais conteste tout lien avec le groupe Orllati par la suite.
Contrairement à sa femme, qui n’a «jamais pu y remettre les pieds», Charles-Henri Fuchs est retourné plusieurs fois sur les lieux où ses enfants ont grandi. Parce qu’il «veillait à toujours garder tout en ordre», l’état d’abandon où la ferme a été laissée l’affecte. Mais cela s’arrête là. «Mon fils s’était déjà projeté dans une reprise de l’exploitation, donc ça a été plus dur pour lui que pour moi. Il serait du reste toujours intéressé à exploiter ces terres.»
Entendu par une commission du Grand Conseil
Récemment, Charles-Henri Fuchs et son épouse ont été entendus par la commission du Grand Conseil qui planche sur les problèmes au sein de la Commission foncière rurale, révélés notamment par des enquêtes de Blick. S’il n’a pas beaucoup parlé, Charles-Henri Fuchs a tenu à s’exprimer sur un point qui lui tient à cœur: «Je leur ai dit, aux gens de l’Etat: les premiers fautifs de cette situation, c’est vous.»
Le cas de la Flogère, qui avait été soulevé par le média heidi.news en 2020, a fait l’objet en 2023 d’une interpellation au Grand Conseil, rédigée par la députée Ensemble à gauche Mathilde Marendaz. L’élue citait également le domaine des Ursins, dont nous vous racontions l'histoire récemment. Dans sa réponse, le Conseil d’État évoquait deux procédures de révocation en cours d’instruction par la Commission foncière rurale «en lien avec les éléments exposés par l’interpellatrice». Selon nos informations, ces procédures seraient toujours en cours, mais impossible d’en savoir plus. Contacté, le Département de l’agriculture en mains de Valérie Dittli nous a renvoyés vers la CFR I. Quant à cette dernière, elle n’a pas répondu à nos questions.
Cet article est un extrait de notre enquête consacrée aux acquisitions foncières du groupe Orllati en Suisse romande. L'intégralité de l'enquête est à retrouver ici.