Germinal Roaux, éloge de la lenteur
«J’ai envie de ramener de la poésie dans un monde qui en manque»

Le cinéaste franco-suisse Germinal Roaux présente «Cosmos», son troisième long métrage tourné dans la jungle du Yucatán. Rencontre avec un autodidacte habité, qui a beaucoup travaillé pour «L’illustré» et filme la mort de près pour mieux l’apprivoiser.
Wim Wenders a déclaré que «Cosmos», troisième long métrage de Germinal Roaux (image), l’avait «bouleversé comme rarement».
Photo: Julie De Tribolet
Katja Baud-Lavigne
Katja Baud-Lavigne
L'Illustré

A l’heure des séries Netflix qui imposent un rythme effréné et des messages vocaux écoutés en vitesse accélérée, Germinal Roaux prend le contrepied en proposant un long métrage de près de deux heures et demie en noir et blanc. Peu de dialogues et beaucoup d’introspection pour cet éloge de la lenteur, qui fait la part belle aux décors, à la nature et à la contemplation. L’occasion aussi pour le réalisateur, comme pour son public, de transcender ses angoisses existentielles.

L’idée du film a germé lors d’un premier contact avec une communauté maya en 2009. Racontez-nous.
J’ai beaucoup voyagé au Mexique, notamment au Yucatán, où j’ai rencontré cette communauté qui travaille dans une mine de sel à ciel ouvert. J’ai découvert cet endroit au milieu de la jungle grâce à une famille dont j’étais très proche, ce sol complètement blanc, quasiment enneigé, peuplé d’hommes âgés en train de décoller l’or blanc dans des conditions hyperdifficiles par 50°C. Parmi eux, un homme m’a particulièrement touché. C’est avec lui que j’ai commencé à percevoir ce qu’était la cosmovision maya, et c’est là que j’ai eu cette révélation: c’était ici qu’il fallait essayer d’écrire un projet pour me réconcilier avec ma peur de la mort.

Pourquoi ce délai entre cette révélation et le tournage du film?
Il y a eu le temps de l’écriture, des repérages, il fallait trouver les bons protagonistes et, en 2017, un accord de coproduction cinématographique a été signé entre la Suisse et le Mexique, sur l’impulsion d’Alain Berset. Ma productrice m’a alors dit: «Ton projet là-bas, c’est peut-être le bon moment de bosser dessus.» Cosmos est le premier film qui a bénéficié de ces accords.

Vous avez tourné dans la jungle du Yucatán, en espagnol et en langue maya, avec des acteurs que vous ne connaissiez pas. Une folie?
Non, parce que j’avais ce désir plus fort que tout. C’était ma mission. Il fallait que je puisse raconter cette histoire. C’est comme un navigateur qui s’apprête à faire le Vendée Globe. Bien sûr que tout est dingue, mais à un moment on décide de partir, on hisse les voiles, et il faut aller jusqu’au bout.

Au Mexique, dans le Yucatán, pendant le tournage de «Cosmos». Une expérience éprouvante dont le réalisateur sort grandi et apaisé.
Photo: Christian Lutz

Et comment s’est passée cette aventure mexicaine?
Franchement difficile. Le tournage m’a beaucoup abîmé. Je suis rentré très affaibli et je ne voyais pas encore toutes les perles qu’on avait réussi à filmer. Je retenais surtout tout ce qu’on n’avait pas pu faire et c’était très douloureux. Durant la préparation et le tournage, j’ai dormi deux à trois heures par nuit pendant six mois. Je devenais fou. Chaque nuit, je devais réécrire des séquences en sachant que nous n’allions pas pouvoir tourner tel ou tel plan. Ce film est né de la rencontre du jour et de la nuit. Des ténèbres traversées, autant que des éclats de lumière pure qui, parfois, suffisent à éclairer la route. C’est grâce à la voûte céleste et aux signes qu’elle a laissés, grâce à la présence radieuse et courageuse d’Ángela Molina, à celle d’Andrés Catzín, gardien des secrets de la nature, dont la sagesse nous a guidés, que ce film a pu voir le jour.

La scène de Cosmos la plus difficile à tourner?
Peut-être le moment où Lena meurt. Il a aussi été très difficile de trouver comment filmer la séquence où Leon ferme la maison, le dernier plan. Ça paraît rien quand on voit le film, mais la nuit qui a précédé le tournage, je n’ai pas dormi, à essayer de trouver la meilleure idée. Et puis la mort de Lena, c’était difficile pour tout le monde, surtout pour Andrés, qui joue le rôle de Leon. Il n’est pas acteur et vivait vraiment cette scène comme une mort véritable. Ce n’est pas quelque chose qu’on a pu recommencer beaucoup de fois.

Pourquoi le noir et blanc, sans exception?
C’est vraiment ma langue depuis toujours. J’ai commencé la photo très jeune, à 12 ou 13 ans, avec un oncle photographe à Paris. Il m’a montré comment développer des photos en noir et blanc. Quelle fascination, pour un gamin, d’être dans une chambre noire, de voir l’image apparaître dans le révélateur, comment la fixer pour qu’elle ne disparaisse pas, comment on peut jouer avec la lumière. Mon père m’a prêté son appareil photo, je faisais beaucoup d’images. Très vite, en sortant de l’école, j’ai voulu en faire mon métier. Et je me suis rendu compte, avec le temps, que c’est là que le spectateur peut faire une véritable expérience: le noir et blanc laisse une part inachevée que son regard peut venir compléter. Le début d’un dialogue.

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Cette longue traversée avec "Cosmos" m’a rendu plus fort, plus solide, plus présent à moi-même
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Vous avez été photoreporter pendant dix ans. Ce regard est-il encore présent quand vous filmez?
Ces reportages, souvent consacrés à des parcours cabossés, ont été mon école. J’ai été amené à rencontrer des gens que je n’aurais jamais croisés autrement. Et puis c’était une époque où on avait le temps. On prenait parfois une semaine pour un sujet. Il fallait trouver comment, en quatre ou cinq images, raconter la vie de quelqu’un. Ça m’a beaucoup nourri humainement et ça m’a donné envie de continuer à faire des films qui ont cette veine humaniste.

Vous avez dit avoir longtemps traîné une terrible peur de la mort. Cosmos était le moyen de l’exorciser?
A 21 ans, j’ai perdu Julien, mon meilleur ami. Il était comme un frère. J’ai passé toute mon enfance, toute ma scolarité avec lui. A 14 ans, on est partis à vélo en Grèce, sans nos parents, sans téléphone portable. Et puis cet accident brutal, inattendu, un dimanche après-midi. Le choc de le perdre, l’incompréhension, l’injustice. Et surtout, un réveil brutal à notre condition de mortels. Tout à coup, c’était là, devant moi. Ça a développé une très grande angoisse que je n’ai pas su apaiser pendant très longtemps. A chaque fois que je disais au revoir à mes proches, j’avais l’impression que c’était la dernière fois. Notre société ne sait pas nous apporter de réponses face à ça. On est complètement déspiritualisés, déritualisés. Les rituels nous montraient le chemin. Aujourd’hui, j’ai beaucoup moins d’angoisse. Cette longue traversée avec Cosmos m’a rendu plus fort, plus solide, plus présent à moi-même.

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Face à l’immense actrice espagnole Ángela Molina, qui incarne le rôle de Lena, ...
Photo: Sister Distribution

Avez-vous déjà une idée de votre prochain projet?
Je suis en train de terminer l’écriture d’un nouveau long métrage. Un film d’époque que je vais tourner dans les montagnes suisses. Une histoire un peu ramuzienne. 1816, c’est l’année sans soleil, la fin des guerres napoléoniennes, et le volcan Tambora qui a explosé en Indonésie, ce fameux nuage qui a recouvert toute la planète. C’est un peu un conte philosophique sur notre rapport à la nature, au climat. Mais c’est surtout l’aventure de deux jeunes vachers qui devaient partir travailler à l’alpage. Sauf qu’il n’y a pas d’alpage, parce que la neige n’a pas fondu, les bêtes sont malades. Ces deux jeunes partent chercher une solution dans la vallée maudite de Derborence, où des rumeurs laissent entendre que des éboulements auraient mis au jour de l’or. Une aventure au cours de laquelle deux caractères très différents vont s’opposer dans cette quête.

Si vous ne pouviez plus ni filmer, ni photographier, que vous resterait-il?
La poésie et l’écriture de poèmes. J’ai commencé à en écrire pas mal depuis la mort de Julien. Je m’étais dit: «J’écris un poème par jour. Petit, rien, mais un par jour.» Je n’y arrive pas tous les jours, mais j’essaie. J’ai plus de 400 pages, que j’ai entrepris de relire, de corriger, d’affiner. Un peu en prose, un peu en vers. J’essaie de trouver une écriture propre, très simple, fulgurante, comme des petits fragments, soit d’observation du monde, soit d’observation intérieure.

Vous dites que l’art n’est jamais aussi puissant que lorsqu’on peut se voir dedans. C’est ce que vous cherchez à faire?
Oui. Plus j’avance, plus j’aime offrir un espace dans lequel le spectateur peut faire une expérience réflexive, avoir le temps de se plonger dans un paysage, une nature, des visages, une histoire. Qu’il ait encore l’espace, avec ce qu’il est en train de vivre, de coécrire le film d’une certaine manière. Et puis j’ai aussi envie de donner du temps, de ramener un peu de poésie dans un monde qui en manque cruellement.

«Cosmos», de Germinal Roaux, avec Ángela Molina et Andrés Catzín, déjà en salle. www.germinalroaux.com
Un article de «L'illustré» n°27

Cet article a été publié initialement dans le n°27 de «L'illustré», paru en kiosque le 02 juillet 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°27 de «L'illustré», paru en kiosque le 02 juillet 2026.

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