En bref
- Le Département des institutions et du numérique (DIN) de Genève a défendu, dans un communiqué publié le 13 août, la nomination de son futur délégué au numérique malgré son passé judiciaire.
- Le futur haut cadre a été condamné en 2018 pour dommages à la propriété, injures, menaces qualifiées et contrainte, dans une affaire impliquant des faits pouvant s’apparenter à du cyberharcèlement. Le DIN met en avant son droit à la réinsertion.
- Malgré plusieurs relances, le département n’a pas répondu directement aux questions de Blick et a choisi de communiquer publiquement.
- Plusieurs zones d’ombre subsistent, notamment sur l’adéquation entre ce passé judiciaire et la fonction, le nombre de candidatures reçues et les éventuelles mesures d’accompagnement prévues.
Pour annoncer son nouveau délégué au numérique, le Département des institutions et du numérique (DIN), dirigé par la socialiste Carole-Anne Kast, avait largement communiqué. Dès qu’il s’agit d’éclaircir les zones d’ombre entourant cette nomination, le ton change.
Malgré plusieurs relances depuis le début de la semaine, Blick n’a obtenu aucune réponse sur le fond. Mais ce jeudi 13 août, le DIN a finalement décidé de sortir du silence par le biais d’un communiqué public, destiné à «apporter des précisions sur le processus de recrutement, les missions de la fonction et les éléments ayant conduit au choix du profil retenu».
Le passé judiciaire du futur haut cadre était revenu sur le devant de la scène après la publication, dimanche 9 août, d’une enquête du journaliste indépendant Thibaud Mabut, relayée par Blick. Notre confrère portait à l’attention du grand public que le futur visage du numérique genevois avait été condamné pour des faits remontant à 2012 et 2013, après sa rupture avec son ex-compagne, et pouvant s’apparenter à du cyberharcèlement.
Selon les décisions de justice, l’homme lui avait envoyé des centaines de messages, passé des dizaines d’appels et proféré plusieurs menaces, notamment celle d’utiliser son réseau pour lui nuire professionnellement. En 2018, il avait été condamné pour dommages à la propriété, injures, menaces qualifiées et contrainte. Il avait écopé de six mois de prison, auxquels s’ajoutaient douze mois avec sursis. Depuis, le futur haut cadre a purgé sa peine et terminé son délai d’épreuve.
Un DIN bien silencieux
Rembobinons. Depuis le début de la semaine, Blick tente d’obtenir des explications du DIN. Notre rédaction lui a adressé plusieurs questions afin de comprendre les raisons de cette nomination, mais aussi de savoir si des mesures particulières d’accompagnement avaient été prévues au vu des antécédents judiciaires du futur délégué. Résultat? Les emails de la rédaction ont été ignorés.
Et c’est finalement par un communiqué public, plutôt que par une réponse directe à nos questions, que le département a choisi de préciser sa position. Le DIN y assure que «le recrutement s’est déroulé conformément aux procédures en vigueur au sein de l’Etat de Genève». Le département reste en revanche peu précis sur le nombre de candidatures reçues, se contentant d’évoquer «plusieurs dizaines» de dossiers. 20? 99? La fourchette ne permet pas de savoir combien de dossiers ont été écartés.
Le droit à la réinsertion mis en avant
Le processus de recrutement a été mené par un comité de six personnes, poursuit le DIN. Les candidats retenus ont également été soumis à «une évaluation complémentaire (assessment), portant notamment sur leurs perspectives stratégiques, leurs aptitudes interpersonnelles et leur capacité d’adaptation». La décision finale aurait ensuite reposé sur plusieurs éléments: le parcours professionnel, l’expérience, les compétences démontrées au cours de la sélection et «l’adéquation des profils avec les missions de la fonction». C’est précisément cette adéquation qui interroge. Le Conseil d’Etat a finalement été mis au courant de la décision. Cette dernière information ne détaille pas si une ou un ministre a exprimé des doutes, voire s’est opposé à ce choix.
Par ailleurs, les faits commis s’apparentant au cyberharcèlement sont-ils compatibles avec la plus haute fonction du numérique du canton de Genève? Blick avait directement posé la question au DIN. Le communiqué n’y répond pas précisément. Le département insiste en revanche sur un autre principe: le droit à la réinsertion. «Au-delà de ce cas particulier, le département rappelle qu’un des principes fondamentaux de l’Etat de droit est de permettre aux personnes ayant été condamnées et ayant exécuté la peine prononcée à leur encontre de se réinsérer et de poursuivre leur parcours professionnel, sous réserve des dispositions légales applicables.»
Le DIN souligne également que le candidat a lui-même fait preuve de transparence concernant sa condamnation et que son passé judiciaire a été pris en compte dans l’évaluation de son dossier. Le département considère donc que le candidat présentait les garanties nécessaires pour exercer cette fonction.
Un profil qui ne coche pas toutes les cases
Autre point soulevé par l’enquête de Thibaud Mabut: les qualifications du futur délégué. L’offre d’emploi mentionnait uniquement deux critères pour le profil, un master universitaire ou un cursus jugé équivalent, ainsi que plusieurs années d’expérience à haut niveau dans le secteur public. Selon les informations recueillies par notre confrère, le futur délégué ne possède pas de master et n’a pas d’expérience dans le secteur public. Avant sa nomination, il travaillait comme journaliste spécialisé depuis quelques années dans les questions cyber.
Un profil qui tranche avec celui de son prédécesseur, titulaire d’un doctorat de l’Université de Saint-Gall consacré au numérique et aux administrations cantonales, enseignant à Sciences Po Paris, fondateur d’une société technologique et ancien employé de la Confédération. Sur ce point, le DIN assume son choix.
Le communiqué précise ainsi que la nomination ne repose pas sur «une lecture strictement formelle des critères de l’annonce», mais «résulte d’une appréciation globale de la candidature». Autrement dit, le département affirme avoir privilégié l’ensemble du profil et des compétences du candidat plutôt que le seul respect formel des critères affichés dans l’offre. Une réponse qui éclaire en partie le choix, sans pour autant lever toutes les interrogations sur cette nomination.
Ce qui a fait la différence pour le futur délégué? «L’expérience du candidat dans l’analyse des enjeux politiques, sociétaux et éthiques liés au numérique, sa capacité à comprendre et à vulgariser des sujets complexes, ainsi que les compétences démontrées au cours du processus de sélection ont été considérées comme particulièrement pertinentes au regard des missions de la fonction», écrit le DIN.
Des questions sans réponse
Reste que, si le département se plie finalement à un exercice de clarification, plusieurs de nos questions demeurent sans réponse. Reste à savoir si les précisions apportées ce jeudi suffiront à éteindre la polémique autour de cette nomination controversée. A ce stade, son communiqué éclaire davantage sa méthode de recrutement qu’il ne dissipe les interrogations autour du profil retenu. Le futur délégué prendra ses fonctions le 1er septembre.